Alzheimer est-il l’ami des super-héros ?

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A lire: un polar touristique sur l'Alaska : Huit heures d'angoisse à bord du M/V Toksook Une romance historique (guerre d'Algérie): Le rayon cassé ou lettres de Kabylie Et, très contemporain  [+]

Le bureau de poste venait à peine d’ouvrir. Nicolas faisait partie des premiers clients. Il évitait ainsi la promiscuité tant redoutée en cette période de pandémie. Il apprécia également la présence d’un vigile ou surveillant, quel nom fallait-il leur donner à ces personnes, presque toutes d’origine africaine, qui s’assuraient que le port du masque était respecté, ici comme à l’entrée des grands magasins. Malgré le masque que lui-même portait, on devinait chez ce vigile une certaine bonhommie, mais pas de doute, il avait été choisi pour sa carrure dissuasive. Eviter la foule n’était pas la seule raison qui avait motivé Nicolas pour une arrivée matinale. Il tenait entre les mains un bien précieux, une volumineuse enveloppe format A4 qui contenait un travail qui s’était étalé sur plus d’une année. De peur que l’enveloppe se déchire en raison de la taille du contenu, il l’avait renforcée avec du ruban adhésif. Il allait confier aux services postaux ce qui devrait lui assurer un succès littéraire mérité. Néanmoins, pour mettre plus de chances de son côté, il avait joint aux plus de cent vingt pages dactylographiées un exemplaire du roman précédent, publié celui-là à compte d’auteur. Il espérait, en étant accepté par une grande maison d’édition, ne pas avoir à solliciter famille et amis pour commander son livre. Certes les retours des lecteurs du roman précédent avaient tous été élogieux, mais peut-on faire confiance aux proches certainement soucieux de ne pas vexer. Nicolas remplissait le formulaire de l’envoi en recommandé avec application, il ne s’agissait pas que ses espoirs se perdent dans les méandres d’un service postal déjà bien perturbé par les congés estivaux et la reprise de cette fichue épidémie. C'est alors que son attention fut attirée par l’arrivée d’un personnage de bande dessinée. Il était masqué comme la plupart des super-héros et portait des collants blancs. Son masque ne cachait pas le haut de son visage sinon, comme Nicolas lui-même et toutes les personnes présentes dans le bureau de poste, seulement le nez et la bouche. Même les super-héros sont obligés de montrer patte blanche pour avoir le droit de rentrer dans un bureau de poste. Il se dirigea droit vers le guichet des retraits en espèce. Ses rares cheveux blancs et une main tremblante confirmaient qu’il venait chercher sa pension de fin de mois. Certainement une maigre retraite à en juger par l’état de ses vieilles baskets. L’employée du guichet ne sembla pas surprise par sa présence, probablement hebdomadaire ou mensuelle. En revanche aussi bien Nicolas que le vigile eurent un regard de connivence. Ils venaient de remarquer qu’à travers la maille fine du collant, semblable à ceux que l’on donne dans les hôpitaux après une opération, on devinait le volume d’une couche. Aucun sourire ne fut partagé.

Nicolas régla rapidement le prix de l’envoi recommandé avec accusé de réception, confia son précieux paquet aux soins du service postal et s’empressa de sortir. La vue de cet homme qui avait perdu toute estime de soi l’avait chamboulé. Il quitta le bureau de poste désorienté, l’esprit hanté par des questions : Comment cet homme qui devait avoir plus ou moins le même âge que lui en était-il arrivé là, quelle déchéance lui avait fait oublier certaines conventions et oublier le qu’en dira-t ’on ? Et cette couche visible, avait-il oublié qu’il la portait ? N’était-il pas la risée des enfants ou autres personnes peu enclines à la compassion ? La fébrilité qui habitait Nicolas en entrant à la poste avait disparu, oubliés les espoirs de succès littéraire. Maintenant c’était de l’inquiétude qui prenait le dessus, pas pour savoir si cette fois-ci son manuscrit serait accepté ou au moins seulement lu, ce qui n’avait rien de certain, mais une inquiétude provoquée par la vue de ce super-héros déchu qui lui renvoyait sa propre image. Septuagénaire, il ne pouvait prétendre à toutes les capacités que procure la jeunesse. Les sports engagés qu’il avait pratiqués à haut niveau, maintenant il les abandonnait un à un. Ce qui autrefois était aventure devenait promenade de grand-père. Ses amis qui comme lui avaient partagé certaines de ses activités sportives nommaient ces abandons sagesse. Nicolas savait bien qu’il s’agissait d’une posture et qu’eux-mêmes devaient en souffrir. Sous le terme sagesse que certains dont son épouse, employaient, se cachait sa rime, vieillesse.

La vieillesse, bien sûr, Nicolas savait que c’était une étape inéluctable et qu’elle pouvait également offrir de grandes récompenses. La venue de ses petits-enfants était toujours synonyme de grande joie, même si leur présence venait casser la routine tranquille que lui et son épouse partageaient. Les tâches de la maison ou du jardin occupaient une grande partie de leur temps. Néanmoins son épouse, sans doute de peur de justement tomber dans des habitudes routinières, avait toujours des projets de décoration intérieure ou de changement de l’aspect du jardin. Nicolas ne pouvait pas, ou du moins pas trop, lui reprocher ces changements fréquents de la physionomie du paysage domestique. Lui, il passait une grande partie de son temps à écrire et pouvait sans doute être ennuyeux. En outre, son épouse aurait pu consacrer une partie de ses journées à fréquenter les magasins de vêtements ou de chaussures, mais elle, très féministe, fréquentait plutôt les magasins de bricolage et les jardineries, montrant ainsi que ces lieux n’étaient pas les fiefs de la masculinité.
Comme beaucoup de couples retraités de la classe moyenne, pour se prévenir du vieillissement intellectuel ils continuaient à voyager, seuls, avec encore l’impression de jouir d’une certaine liberté et du choix des lieux, des musées visités, des hôtels, des restaurants et des personnes avec qui ils pouvaient discuter. Néanmoins le pas fut sauté récemment et ils poussèrent la porte d’une agence de voyage. Il faut dire que la destination choisie, non francophone, ne leur permettait pas d’employer non plus leurs connaissances en anglais ou en espagnol. Ils trouvèrent un certain confort à ne pas avoir à chercher un hôtel à la nuit tombée dans un pays inconnu et apprécièrent la qualité de spectacles qu’ils n’auraient probablement pas eu l’idée d’aller voir. Qu’il était loin le temps du vieux fourgon Volkswagen transformé en camping-car qui avait permis aux enfants de découvrir une partie de l’Europe. Ces voyages-là, Nicolas s’en souvenait bien, mais ce qui commençait à le tourmenter, c’était l’oubli presque total des voyages récents. Certes, il y avait les photos et malgré le nombre impressionnant de clichés réalisés grâce aux appareils numériques, ce dont il se souvenait, c’était de l’image qui apparaissait sur les photos et non de leur contexte. Oublié un voyage en Corse pour assister au mariage du fils d’amis avec la fille d’une personnalité corse qui avait invité un groupe de chanteurs connus pour les polyphonies ; comme oubliées les neuf heures passées dans le bateau de Corsica Ferry à attendre la fin de la tempête pour pouvoir accoster. Tout cela lui fut rappelé par sa femme, mais oubli total. Néanmoins, il se souvient d’un voyage réalisé deux ans auparavant sur un ferry qui longeait les côtes d’Alaska, mais il n’est plus sûr de se souvenir du voyage en lui-même, sinon du petit polar qu’il a écrit juste après ce voyage et dont il a situé l’intrigue sur le bateau. A l’instar des photos, "Huit heures d’angoisse à bord du M/V Toksook" est sans doute devenu son souvenir de ce voyage, sans le crime à bord, bien sûr. Fortes hésitations sur le choix des routes à emprunter pour se rendre dans des lieux qu’il connait bien et tentation d’utiliser des moyens de guidage électronique deviennent fréquentes. Certes, les gestes de la vie courante ne sont pas affectés par ce phénomène d’oubli, Nicolas ne perd pas plus de temps à chercher ses lunettes, son portefeuille ou ses clés que la plupart des personnes. Il sait se servir de ses nombreux outils comme il sait se servir d’un ordinateur. Pour l’instant, sa vraie difficulté c’est de se souvenir des évènements récents qui le concernaient directement. Il en vient à mentir quand un proche lui demande s’il se souvient de telle ou telle chose, il répond que oui et attend le développement, en général son interlocuteur rappelle presque systématiquement la situation à laquelle il veut faire allusion.
Bizarrement et heureusement, ces lacunes mémorielles n’affectent pas sa capacité à écrire des romans assez étoffés comme les plus de deux-cents pages de "Le rayon cassé ou lettres de Kabylie" ou de celui qu’il vient de déposer à la poste et qu’il souhaite intituler "Amour d’argile à New-York". Il reconnait quand même que l’écriture sur ordinateur, avec un traitement de texte qui permet des recherches rapides sur le texte, en cas d’oubli, permet de gagner du temps. Il aura probablement oublié dans quelques mois l’histoire dont il est l’auteur, critiquera peut-être le style, mais cela aura l’avantage de lui faire découvrir de nouveaux romans, comme il découvre de nouveaux films qu’il a déjà vu.

Finalement, Nicolas n’est pas trop perturbé par ce type d’oublis, lesquels, à part la perte de repères directionnels, ne sont pas trop préjudiciables à sa vie quotidienne. Mais ce qui lui fait peur, c’est l’évolution que pourrait prendre ce phénomène. Nicolas rend fréquemment visite à sa mère âgée qui réside dans une maison de retraite. Ses derniers souvenirs remontent à au moins quarante ans en arrière, à la mort de son époux et, entre temps, il y a un vide que Nicolas et ses frères essayent de combler, mais d’une semaine à l’autre la reconstruction de souvenirs artificiels est à reprendre. Et elle n’est pas seule dans ce cas parmi les résidents de cette maison pour personnes âgées.
L’écriture, la peinture, la musique, les jeux de société sont certainement des moyens de ralentir la sénilité mais Nicolas a peur qu’il y ait une part d’hérédité. Puisqu’il n’oublie que des situations récentes, il n’a pas oublié que son grand-père maternel s’était égaré dans sa propre ville, Chambéry, avec Nicolas tout enfant et qu’il avait fallu les rechercher.
Néanmoins, sa consolation c’est que le présent ne lui pose aucun problème. Il continue à apprécier la vie de façon presque épicurienne, continue de faire des projets et envisage l’avenir comme un champ de souvenirs en devenir, tant pis si plus tard certains se seront effacés.
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HILLARY KENMOE · il y a
Très beau texte sur cette maladie qui fait beaucoup mal. Que c'est douloureux d'être oublié par un être cher. En passznt, je suis curieuse de savoir si c'est héréditaire. Je vous invite à lire ma nouvelle en cliquant sur le lien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/autisme-et-cynisme
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Soseki · il y a
Un très beau texte distancié sur la partie de la vie qui arrive lorsqu'il faut abandonner petit à petit ce qui faisait le sel de notre vie,la peur de la décroissance ....mais un beau message sur le lâcher prise et le Carpe Diem
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Skimo · il y a
Merci; Tant qu'on peut en parler, il y a de l'espoir.
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Skimo · il y a
Si au moins il avait quelque chose à voir avec le père Noel. Au fait, ce petit polar est actuellement en ligne sur Monbestseller.com un équivalent de S-E mais pour les ouvrages plus développés. Je ne sais pas par quel moyen, mais ils ont eu accès à l'intégrale de mon polar et tout le monde peut le lire sans débourser. Je dois reconnaître, et certains commentaires le disent , que ça ressemble plus à une nouvelle. L'auteur ne s'appelle plus skimo, ni Nicolas, mais Gérard J.M
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Paul Thery · il y a
Hé ! tu te rappelles au moins que c'est toi qui a écrit"huit heures d'angoisse à bord du M/V Toksook" et non cet imposteur de Nicolas ? ;-))
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M. Iraje · il y a
Une analyse des choses, qui malheureusement vue de l'intérieur, n'est peut-être pas dramatique. En attendant, le thème est abordé de manière sensible et originale.
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Gina Bernier · il y a
Vous abordez cette maladie du bon côté! celui qui relativise et tente de se rassurer...Et s'il n'y avait que des pertes de mémoire, peut être aussi que le physique pourrait lui aussi subir les conséquences de ce manque qui pourrait engendrer des effets négatifs. Skimo une maladie évolutive qu'il est difficile d'accepter. hier j'ai supprimé "Une bouteille à la mer" refusée par le comité de lecture(Elle est restée en ligne 5 ou 6h avec 2 lectures). Tout comme il avait refusé "l'Amazone" mais que je n'ai point enlevé. Et je me dis que l'état d'esprit des aidants ne serait pas un sujet intéressant et qu'il y a des choses bien plus belles à raconter. La vie n'est pas toujours aussi rose que l'on voudrait...pourquoi l'écrire?
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Skimo · il y a
Merci Gina pour cette adhésion à ma vision du phénomène (si on peut appeler cela un phénomène ).
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Gina Bernier · il y a
...Et si on peut appeler cela une vision?
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo 'pour ce beau texte ! Vous avez mes voix. ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
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https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-village-doukourela

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