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Alzheimer

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Saylis

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La lumière plonge dans la vaste pièce aux décors épurés. Le parquet ciré la veille brille. Le silence est brisé par les premières notes d'une douce mélodie.

Les doigts parcourent le clavier ; la pulpe frappe l'épicéa au son régulier d'un métronome usé, au rythme du balancier de la grande horloge de bois. Le pied droit nu et lisse se pose et relève la pédale qui marque l'amplification des notes. Le dos droit, les mains arquées, toute la grâce du jeune pianiste, toutes ses émotions transmises à l'instrument laqué.

Le majeur et l'auriculaire s'emmêlent ; l'osmose rompue provoque la colère vive du musicien. Il se relève et le tabouret tombe dans un bruit sourd et disharmonieux. Ses pieds nus s'élancent sur le chêne grinçant. Il ouvre la fenêtre et s'y poste tel un guetteur en respirant les restes d'un air pollué, froid par ces temps enneigés. Il prend une grande inspiration pour le calmer.

Occuper son esprit vivace, telle est la tâche à laquelle il s'affaire pour combler la frustration de l'échec. Il se munit d'un vieux calepin, recyclé de vieilles feuilles de partitions inutilisées. Il note tous les détails qui l'entourent et transforme sa liste en un court texte qui les regroupe tous.


« Les murs sont blancs, la pièce immense est séparée en deux. Dans mon refuge, de là où je suis, se trouve au fond, près de la fenêtre donnant sur un paysage verdoyant le canapé noir offert par maman, dans le coin ; toujours près de la fenêtre, le grand abat jour gris sur sa longue tige de métal. Au-dessus sur le mur en face, il y a de cela quelques mois, nous avons accroché avec Agathe une magnifique peinture acquise dans une galerie d'art de la place des Vosges, dans le quartier du Marais à Paris. Ses couleurs animent le tableau froid qu'offre ma grande pièce. La vielle table à gauche du canapé provient d'une brocante et casse cette modernité en lui apportant chaleur et comique dans sa géométrie complexe. Dans le contrefort, même si je ne l'aperçois pas, il y a l'écran plat que je ne prends jamais le temps de regardé trop absorbé par mes croches noires et mon ennui. Le buffet laqué est orné de diverses photos de ma famille : le mariage de mes parents, moi encore jeune enfant, une jeune femme dont les souvenirs s'effacent avec le temps et mon Agathe, belle, souriante aux cheveux d'or et les grands yeux bleus curieux. Une vitre atelier sépare mon véritable antre. Les deux fenêtres provoquent une lumière traversante et illuminent le piano à queue noir et son tabouret préalablement renversé par mes soins. Les œuvres d'arts qui m'entourent ponctuent par leurs couleurs arc en ciel mon environnement fade et dénué désormais de sentiments. »


Lorsque la pression du moment redescend il jette au loin le crayon et le calepin improvisé, enfile un manteau sur ses habits sales et claque la porte de l'appartement. Dans les escaliers de marbre blanc le froid parcourt son corps et fait trembler son échine. Étourdi il est parti sans souliers à ses pieds. Il hausse les épaules, se détourne de l'oubli et continue sa descente. Les gens se retournent sur son passage, lui même ne se reconnaît plus lorsque la devanture d'un magasin lui renvoie le reflet d'un homme âgé, fantomatique, aigri, squelettique, débraillé et enlaidi par la saleté qui le recouvre. La barbe lui a poussé sur les bords du visage carré. Les yeux verts disparaissent sous ses cernes et les mèches poivre et sel de sa chevelure. Il continue son chemin et déambule dans la rue.

Les visages lui sont inconnus, les lieux se ressemblent sans êtres identiques, les noms se perdent et sa route s'efface.

Il est happé par l'odeur des récentes fleurs qui viennent d'être déposées dans la boutique à sa droite. Des lys et jasmins se battent ; duel de couleurs. Agathe aime les lys et les boutons de roses. Par chance quelques billets dorment dans une poche de son manteau. Il entend la voix d'Agathe cristalline lui chuchoter comment assortir les bourgeons pour qu'ils se marient de façon parfaite sur leur buffet de souvenirs.

Oui ce bouquet va lui plaire ; il en est persuadé. Ce matin elle est partie dans sa jolie robe rouge ; il l'a vue, dans un demi sommeil, virevolter pour voir si comme une enfant son habit s'envolait. C'était sa préférée ; elle dessinait les courbes de son corps sans l'étaler, avec ce brin de mystère qu'il chérissait. Elle s'est penchée et le grand V de son décolleté lui a laissé entrevoir la naissance de sa poitrine; elle lui a baisé le visage de ses lèvres humides et timidement s'est retirée. Doucement il avait sombré à nouveau dans un profond sommeil l'imaginant dans sa jolie robe rouge danser le long des quais.

Il a pris fièrement les fleurs et s'en est allé. Le bouquet tombant, faisant attention à ne pas se piquer par les épines sauvages des roses rosées. Il s'est assis sur la terrasse d'un café, observant les passants comment un enfant. Les yeux écarquillés par tant d'empressement; presque à en oublier sa colère d'un autre moment. Son regard valse entre les démarches assurées.


Pourquoi est il là, ici, maintenant ; déjà ?


Il se lève, trébuche, oublie sa boisson et foule de ses pieds dénudés les pavés trop chauds de sa ville. Les arbres morts sont de nouveaux parés de mille couleurs d'été. En un instant la nature reprend ses droits passés.

Après de multiples détours il parvient à rentrer chez lui. Il pousse la porte et fait face au canapé noir qui lui semble usé et écorché. Un bouquet presque fané lui pend aux mains. Il cherche aussitôt un vase pour agrémenter le meuble de bois où se cache toute une courte vie passée. Il hume les derniers parfums et se réinstalle sur le tabouret non redressé auparavant par ses soins.

La folie parcourt à nouveau ses doigts : jouer à en être épuisé – d'une passion sans égale – au risque des fautes et des doigts emmêlés. Composer et entamer de nouvelles nuances et reliefs avec son clavier pour son Agathe qui ne tardera plus à rentrer. La vie entraînante et passionnante du musicien se dessine dans ses pensées à lui en procurer au creux du cœur la sensation d'une douce mélancolie euphorique.
Le dos voûté d'émotions il est un tout autre homme.


Enfin la clef gratte la serrure. Elle se retourne de force dans le loquet effleurant le métal couleur bronze. Les portes clefs tintent contre la porte laquée ; il attend sourire béant le retour de sa dulcinée.
Il ne la voit pas encore mais se languit de son retour depuis ce matin où elle est partie.
Pas un seul mot n'est échangé. Les chaussures sont délicatement ôtées et posées sur le sol dans un doux bruit apaisant et quotidien.

— Agathe ! s'exclame t'il.

Mais ce n'est point Agathe qui apparaît à l'orée de la porte vitrée. C'est une autre jeune fille lui ressemblant vaguement ; mais il ne peut pas confondre son doux visage à celui de cette inconnue qui semble prendre ses aises. Un air de déjà vu le traverse.

— Tes fleurs sont magnifiques elles mettent un peu de vie ici...
Dis moi, tu sembles fatigué peut être que ce soir il faut éviter de veiller trop tard...

Qui est donc cette personne qui s'impose et entre dans sa demeure ? Pourquoi n'est-ce pas sa tendre jouvencelle qui le surprend ?

Où est elle donc ?

Son cœur lui fait mal, le monde tourne et semble s'écrouler, ses jambes ne le tiennent plus alors qu'il tente de se lever, il s'effondrait presque si l'inconnue ne le soutenait plus.

— Sais tu quel jour nous sommes ? Lui demande t-elle en l'accompagnant au canapé noir

— Qui êtes vous donc et que faites vous chez moi ? Où est Agathe ?

  —Papa... Tu ne te souviens pas ?
Ça fait jour pour jour 15 ans aujourd'hui...

La robe rouge s'envole au loin; rouge comme le sang... Il l'a laissée partir et elle s'est envolée rejoindre les étoiles qu'elle peignait.

Les souvenirs lui reviennent, ses mains ridées ne sont plus celles du matin ou jeune homme vigoureux il était. Les pensées se sont encore mélangées ; il se sent coupable de ne rien contrôler, mais il a oublié.
Et cette inconnue ne l'est pas. Alice, prénom aux divines sonorités, sa fille qu'il a oublié, encore.
Les fleurs qu'il ne lui a jamais ramené, le bouquet fané comme sa vie effacée.
Tout lui revient peu à peu... encore il s'est laissé emporter...

— Pardonne moi, j'ai oublié...

Un jour il s'oubliera lui même. Un jour il sera définitivement parti, il le sait. Sa fille le sait. Il divaguera sans retour, dans des souvenirs aux teintes amères de regrets.
Demain sera un autre jour, où tout perdre à n'importe quel moment devient plus qu'une éventualité.

Se réveiller chaque matin et se demander qui l'on est. C'est le quotidien d'un Alzheimer aux pensées résumées par le nom d'une maladie qu'il ne parvient même pas à retenir...

PRIX

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Samia.mbodong · il y a
Quel récit, on vous lit à 100 à l’heure, on ne décroche pas, vous arrivez à nous faire identifier à ce Monsieur et à essayer de comprendre cet univers, c’est remarquable. Vos descriptions sont fabuleuses et soignées. Au fil du récit on comprend votre propos et l’horreur de cette maladie nous envahie peu à peu.
Le plus terrible c’est que nous sommes tous capable de réaliser un de ces petits oubli…, oublier ceci, oublier cela, s’énerver quand on ne sait plus faire quelque chose, se perdre, ne plus reconnaître une personne, ne plus se reconnaître non plus…
Un magnifique récit qui nous fait prendre conscience de cette maladie Alzheimer, avec une très belle plume.
Vous avez en effet votre univers, félicitations et merci à vous.

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Lyriciste Nwar · il y a
Je vote pour toi
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Jusyfa · il y a
Bonsoir Saylis, je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir

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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte magnifique sur un sujet si difficile, bravo !
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DOUMA ESPERANCE · il y a
C'est triste!
C'est l'une des pires maladies que je ne souhaite même pas à mon ennemi.
Merci d'avoir choisi un tel sujet.
Mes voix
Humblement je vous invite à faire un tour sur ma page.
Bonne continuation.

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Aya · il y a
J'y pense et je me dis comment c'est terrifiant d'oublier tout... Même les moments qui nous tiennent à coeur... C'est une très belle nouvelle bien rédigée. Mes voix ! Une invitation pour découvrir mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-rose-orange
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Eddy Bonin · il y a
Alzheimer, quel sujet ! Bravo. J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Saylis · il y a
Merci à vous pour votre adorable commentaire, je passerai sur votre nouvelle avec plaisir !
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Adjibaba · il y a
Un récit que je lis avec le coeur lourd. Il m'a rappelé un vieux souvenir triste et douloureux.
Je vote pour la sensibilité de ce texte.
Mes voix !
Une petite invitation à soutenir mon oeuvre en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Pherton Casimir · il y a
Bravo et Bonne chance à vous ! Toutes mes voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, hyper intéressant.
Merci !

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