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Alvin

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Bruno Cornieres

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Naître ne laisse aucun souvenir. A posteriori on peut tricoter un canevas avec la laine du souvenir des siens. Je n’ai pas de fil, puisque j’ai tué ma mère, et à dater de ce jour mon père ne fut pour moi qu’un homme qui avait la forme d’un pigeon. C’est à peu près tout ce qui nous relie, cette rondeur excessive, lui le ventre, moi la tête et entre nous ses sourcils sévères qui brouillent les messages.
Donc pour naître, j’imagine que j’ai dû sortir en suivant la lumière qui me proposait un chemin. Nous étions à l’automne, assez rapidement le froid me donna une première indication sur un avenir sans exotisme.
Maman ne résista pas à l’ouragan Alvin, sa grosse tête lui déchira les entrailles. Le pigeon était à la pêche comme chaque dimanche. Elle se vida de son sang alors que je poussais mon premier cri, peut-être un appel à l’aide.
Plus tard, tandis qu’on enterrait ma mère, l’hôpital me réquisitionna. Les scanners et tous les lecteurs d’intérieurs tournèrent jour et nuit durant une semaine autour de la lune d’Alvin. Les visites en blouses blanches succédaient aux lumières blafardes. Je ne connus pas la nuit durant ces premiers jours de ma vie, un acompte sur les jours sombres qui viendraient.
Je glissai de l’hôpital à la maison de ma grand-mère, caché sous tout ce que put trouver le pigeon. Il acquiesça lorsqu’on lui annonça que j’étais viable, il effaça aussitôt le mot qu’il remplaça par invisible.
Les années avec grand-mère passèrent très lentement, à la mesure de ses gestes. Elle passait beaucoup de temps à frotter ses mains après s’être occupée de moi. Le pigeon passait le soir, le regard vide et le pas traînant.
Lorsque j’atteignis mes sept ans, elle partit discrètement, le fantôme de mon grand-père passa une nuit et lui prit la main.
Le pigeon estima que j’avais l’âge de me débrouiller seul en son absence, dans l’espace domestique qui m’était imparti. Calées entre le canapé et la télévision, les journées passaient, traversées par de multiples visages qui parlaient vite comme s’ils allaient mourir en direct.
J’appris à parler grâce à la télé, ce n’était pas très compliqué, les mots étaient pauvres mais les gens pleins de couleurs.
Souvent, le soir, le pigeon rentrait avec ses veines comme des liqueurs. Je devançais la danse des verres et descendais à la cave.
Minuit était devenue mon heure, je la connaissais tellement que j’aurais pu être une montre. À l’heure zéro, le pigeon dormait, je me glissais alors dans la ville et traînais mon ombre de fantôme jusqu’au cimetière.
Un soir, un éclat de lune blanc comme une rognure d’ongle flottait dans la grisaille. Ce fut là, dans cette pièce sombre et caverneuse au plafond voûté, que je rencontrais le rat cyclope. Seul l’éclat de son œil unique signalait sa présence discrète, je perçus cependant en lui une tension identique à la mienne face à l’inconnu.
Deux semaines s’écoulèrent avant qu’il ne change ma main en assiette, me laissant caresser son dos, la réclamant même. La fourrure en était assez douce et je m’amusais à les dresser à rebrousse-poils pour lui donner un air hirsute de punk borgne.
Je pointais du doigt son œil mort et mon crâne hypertrophié célébrant une égalité animale entre nous.
Si nous avions pu fusionner, il aurait eu trois yeux, moi une tête minuscule, mais aurions-nous eu le droit de nous promener la journée en ville?
La ville je la prenais chaque nuit, je passais une veste à capuche que je disposais tel un scapulaire sur ma tête. Je déposais Cyclope dans ma poche en lui laissant le museau émerger, me demandant s’il voyait une demi-ville.
Chaque minuit, je disposais mes pas dans cette cité sage, évitant simplement les élans de lumière qui m’auraient désigné.
Je montais ensuite au cimetière par le chemin des mirabelliers. À l’automne ils secouaient leurs branches comme s’ils vidaient leurs poches de confettis de lune.
Ce soir-là je m’attardais un peu, juste pour entendre les feuilles exploser sous mes pieds, comme si dans la mort il y avait la jubilation d’une résurrection craquante.
Maman habite au cimetière de Malestroit, douzième allée à gauche, que j’ai baptisée rue des fleurs tristes.
Dessous Malestroit, il y a d’autres villes, des villes anciennes, comme des couches de mille-feuilles superposées, avec des faïences qui garderont leurs couleurs jusqu’à la fin du monde.
Dans le cimetière, les dessous sont conservés sous des pilotis d’os, la dernière couche est celle où l’on vient pleurer.
C’est à l’approche de la tombe de maman que je la vis, assise sur la pierre tombale où le soir précédent j’avais laissé des marguerites. Je ne voyais que son dos et ses cheveux roux tel un brasier allumé par la lune. Elle tenait enserrée dans sa main mon bouquet à hauteur de son visage, elle paraissait si petite, comme une poupée de la nuit. Cette fois, je ne fuis pas une autre figure humaine, je contournai la tombe et vins me placer debout face à elle :
— Tu es assise sur la tombe de ma mère.
— Et tu marches sur celle de mon père.
Après avoir établi ce constat à l’amiable, nous nous sommes assis sur un banc voisin et nous avons observé nos disproportions. Elle avait délicatement repoussé ma capuche sur mes épaules, je ne vis aucune peur dans ses yeux noirs. Je l’avais aidée à grimper sur le banc que ses jambes trop courtes refusaient d’escalader. Puis nous avons ajusté nos mots comme des justaucorps, négligeant la nuit et l’heure comme des papiers brûlés. Cyclope s’était endormi après avoir minutieusement détaillé, reniflé Lautréca. Je sentais son cœur calme au fond de ma poche, au diapason du mien.
Il faisait jour quand nous quittâmes le cimetière, il faisait un peu froid, Lautréca avait passé ma veste qui lui faisait des bras sans mains, j’avançais tête nue et je n’avais pas peur.
Tout à l’heure je parlerai au pigeon, je l’appellerai papa, j’irai à l’école, au cinéma, au lac, à la pêche avec lui peut-être. Je n’ai pas tué maman.
Le soleil était posé sur l’horizon, rouge comme une orange sanguine. Il paraissait si proche qu’on aurait pu avec une truelle le creuser pour bâtir un nouveau monde. Minuit c’était fini !
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