ALTER EGO

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La Bretagne, mon lieu de vie. La mer, mon évasion et l'écriture, mon rêve. J'ai envie de vous faire voyager, rire, imaginer. Tous vos retours seront des aides précieuses. Merci, Isah  [+]

ALTER EGO

10 h 10

Elle entre dans l’ascenseur et les portes se referment... Trop vite pour Mamie qui devra attendre le prochain voyage... Pas assez pour qu’elle n’ait le temps de voir avec effroi l’immense miroir qui lui fait face et auquel elle ne pourra échapper. Désormais seule avec elle-même pendant 3’ et 11’’ exactement. Elle connaît l’immeuble, celui de son dentiste, cette cabine d’ascenseur, la seule qui n’ait jamais eu de glace... Jusqu’à aujourd’hui. « Ils ont dû la poser récemment. » se lamente-t-elle.

Un bref à-coup et le cauchemar débute. Elle fixe ses pieds désespérément, refuse de lever la tête. Néanmoins, elle est trop curieuse pour résister. Elle dirige son regard vers le miroir. Elle ose se contempler. Elle devient l’autre, celle qui scrute et qui juge.

Bon, les pieds, ça passe : petits, jolis souliers à talons. Elle remonte avec lenteur et observe une pause à hauteur des genoux. Bien trop larges ! Je ne comprends pas comment on a pu fabriquer de telles jointures, disproportionnées au regard de la légèreté des cuisses.
- « Descends, descends ! »
- « Non ! Pas le mollet ! », fruit de tant de honte. Cet appendice de coq n’accepte que la botte à soufflet et encore il faut le faire rentrer en force. Une main habile doit maintenir la tige autour du muscle replet tandis que l’autre ferme avec détermination la fermeture éclair. Ecouter toujours avec exaspération le commentaire de la vendeuse :
- « On n’aurait pas cru... ! »
Elle poursuit son auto-évaluation. Elle porte une jolie jupe étroite qui valorise les fesses : pas grand-chose à dire, plutôt fière de ces formes-là. Elle poursuit jusqu’aux hanches arrondies par les grossesses. La taille est restée mince, deux heures d’abdominaux par semaine, heureusement qu’il y a un retour sur investissement ! Une poitrine menue. Deux poires un peu mûres mais tendres et goûteuses. Elle les cale souvent sous ses mains croisées pour leur donner du galbe.
Les épaules sont fières et le cou bien dégagé. L’oreille est petite et le lobe enfantin. La joue creusée par le fard réhausse une élégante pommette eurasienne. Le regard doux en amande fait écho à une bouche rosée et encore pulpeuse. Des boucles brunes encadrent une mâchoire tonique qui reflète le dynamisme de la silhouette.
Cinquante ans qu’elle vit avec cette monture. Dix ans qu’elle redoute ce corps-à-corps depuis que personne ne la désire plus. L’abandon du cœur et des sens. Celui qu’elle aimait a rencontré son alter ego, celui avec lequel la symbiose est absolue. Alors, un matin, il est parti, la laissant bouillonnante de colère. L’apaisement est venu mais, avec lui, le détachement du corps. Elle a peu à peu reconstruit les apparences. Elle donne le change mais le cœur est encore morcelé. Alors, elle refuse de voir, de se voir parce qu’il faut continuer, lutter et ne jamais renoncer. Elle est devenue l’ombre d’elle-même.

1’56
L’ascenseur s’arrête net. Elle lève les yeux. 7ème étage. Rapide calcul. Il reste 1’15. Les portes s’ouvrent, un homme entre. L’exiguïté de la cabine n’offre qu’une alternative : le miroir pour prolonger son tête-à-tête ou un face à face avec l’inconnu.
Elle risque son regard vers l’autre et le salue.
S’ensuit un dialogue intérieur...

- Lui : « Qu’elle est belle ! Irrésistible ! Des yeux un peu farouches qui doutent autant du monde que d’elle-même. Je voudrais tant qu’elle pose sa joue sur mon épaule, effleurer sa peau duvetée. Je pourrais la rassurer, lui dire qu’il faut y croire encore, que le bonheur est sur le chemin.»
- Elle : « Il a un regard intelligent, des yeux clairs, de belles lèvres...»
- Lui : « Si elle me regarde, je me lance. »
- Elle : « Ses lèvres... Si elles se posaient sur ma bouche, là maintenant... Je suis folle ! ». Frissons.
- Lui : « Si je l’embrassais, ici, tout de suite... Je suis malade ! »
- Lui : « Tente ! Si tu dois tenter une fois dans ta vie, c’est maintenant ! Ok si elle me fait un signe ! »
- Elle : « Si je frôlais sa main par inadvertance, l’air de ne pas y toucher... Non, je ne peux pas faire ça ! »
- Elle : « Il est pourtant tentant. Des cuisses musclées, moulées dans un jeans noir ». Désir.

2’30
- Lui : « Je pose mon regard sur sa bouche intensément et j’attends le feu vert. Je retiens mon souffle. Je t’en supplie, regarde-moi, souris-moi ! »
- Elle : « La tête me tourne. Si j’ai un malaise, il va me prendre pour une nympho des ascenseurs... je n’oserais jamais plus revenir ici. »
- Elle : « C’est plus fort que moi, cet abandon, comme un appel, une lutte vaine. Ne contrôle plus rien ! Pour une fois, laisse-toi aller ! Là, voilà, bascule la tête imperceptiblement en arrière et ferme les yeux ! »
- Lui : « 4...3...2...1... Le feu passe au vert, je fonce ! Et puis, tant pis, si je me plante, au risque de la croiser de nouveau dans l’ascenseur, je changerai de dentiste ! »

2’56
- Elle : « Il se rapproche, je le sens. N’ouvre pas les yeux ! »
Elle frémit sous son souffle mentholé. Impatience. Il effleure le cou, le menton, la fossette au coin de la bouche. Fantasme ou réalité ? » Chavirage.

3’
- Elle : « Sa main frôle le creux de mes reins. Je me sens belle et désirable, enfin. Il me serre contre lui, caresse mes jambes, remonte... »

3’11
Arrêt brusque, la porte s’ouvre. 17ème étage. En hâte, il appuie sur « sous-sol ». La porte se referme. Trop vite pour que Mamie n’ait eu le temps d’esquisser un pas. L’ascenseur reprend sa course, sa main son ascension. Vertige. De l’amour.

10 h 17 - Les portes s’ouvrent. Deux patients en retard se précipitent dans le cabinet du dentiste.
Elle en ressort 15 minutes plus tard, prend l’ascenseur. Il ralentit à l’approche du rez-de-chaussée. Soudain, elle se ravise et appuie immédiatement sur le 17. Les portes à peine entrouvertes se referment.

Décidément, Mamie n’a pas de chance aujourd’hui, elle avait à peine relevé ses deux cabas :
- « Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ce matin avec l’ascenseur, déjà qu’il n’y en a qu’un qui marche ! »

La cabine reprend son ascension.
Au 17ème, un homme appelle l’ascenseur avec fébrilité. Il l’attend comme on espère une femme... »
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AnnieH · il y a
Le récit va crescendo au rythme de l’ascenseur qui monte et enflamme les cœurs et les corps...
Merci Isa pour ce récit plein de vie... je crois que je ne prendrais plus l’ascenseur avec indifférence.

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michel jarrié · il y a
Manège du temps, manège de la vie . Avec ses 17 étages et son sous-sol. Mais il faut garder l'espoir que, demain peut-être !
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Isah · il y a
Tout est toujours possible... ! Merci,
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Zutalor! · il y a
Un ascenseur tout fraîchement équipé d'un miroir dans lequel se passer au crible en sept minutes.
Deux espérances de septième ciel.
Deux phantasmes (ou expériences vécues) et un dentiste au dix-septième étage.
Et tout ceci donne un excellent texte...

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Isah · il y a
Merci,

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