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Alors seulement, essuie ton cœur

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Serge

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L'âme de la petite voleuse de regard brûlait encore le coeur du père Obran, et ce matin là, il tiendrait sa promesse...

*****

Pour lui par contre – ce petit garçon trop sage que nous avions laissé au pied des oliviers –, le temps s’était effiloché comme une étoupe. Voilà maintenant plus d’un demi-siècle que l’aïeul l’avait effleuré, s’en souvenait-il seulement ?

Que voulez-vous, forcément, avec le temps, les petits garçons du temps jadis ne regardent plus le monde avec les mêmes yeux, ils perdent de leur souplesse, ne savent plus rêver éveillés et réaliser un tas de choses pourtant tellement simples.

Vient ensuite le temps des petites phrases cruelles et sournoises :
« Comment ? Vous n’y arrivez plus ? Mais c’est pourtant enfantin ! ».
Et pourtant...

Lui, il n’était pas comme l’ancêtre, capable de tirer un trait bien propre sur ce qui ne pouvait être sauvé, ou scier une branche stérile sans regrets ni amertume ; il n’avait hérité ni de ses oliviers, ni de sa sagesse. Une nostalgie immense le reliait à son enfance, comme on traîne un boulet, comme une maladie honteuse. Il ne connaissait donc pas le sens du mot ‘’définitif’’.

Ainsi, quelles que soient ses entreprises, n’avait-il jamais rien pu mener à son terme : dessins, poèmes, réflexions, études, relations... Ni même, tenez-vous bien, le deuil d’un vulgaire morceau de granit égaré sur les chemins lumineux de son enfance, non point un rubis, pas même une pierre consacrée ou bénite, mais – quel mal absurde et cruel – une simple pierre, de celles qu’on écarte négligemment du pied pour s’éviter une entorse – ou l’éviter à son prochain. « Il faut encore et toujours creuser... on n’est jamais arrivé... jamais sûr d’avoir assez cherché, assez pesé, assez épuré... ». Bienvenue dans l’enfer de l’in-fini, le sien !

Tout ça finirait mal, un beau jour il sera foudroyé sur pied, ou pire encore ! Il aurait beau retourner à Saint- Laurent, louer la mère du Sauveur à s’en époumoner, la colère divine était en marche et il allait casquer, c’est sûr, pour toutes ses hésitations et ses occasions manquées, quel désastre !

Et ce qui devait arriver, un jour arriva : à force de l’appeler de ses vœux, de jouer au paratonnerre ambulant et de la provoquer, il a fini par la prendre, pour de bon, la foudre !

******

Ce dimanche matin de bonne heure, et de fort méchante humeur, il emprunta le métro dans la ferme intention d’exposer une fois de plus, son esprit encombré au bienfaisant rayonnement de la grâce. Il avait hâte de se laisser absorber par les caprices de la lumière, sur la pierre polie par des milliers de genoux et des siècles de dévotion, hâte de s’enivrer des effluves d’encens, tellement besoin qu’on lui dise : « Allez mon petit pote, soit cool et va en paix ! ». Tu parles ! Il y avait pourtant mis de la conviction, de la bonne volonté – ça, on ne peut pas dire le contraire –, appris des cantiques par cœur, supporté avec bienveillance la voix de fausset du chef de cœur, et même, et même... cerise sur le gâteau, fait acte de contrition, mais « voui Môsieur ! »

Pire ! Plus il insistait, plus la lumière déclinait, moins il y voyait clair et fatalement, moins il y croyait ; il s’était fourvoyé, mais il en redemandait le bougre. «... on n’est jamais sûr d’avoir assez insisté, vous comprenez ! ». Voilà pourquoi, son humeur s’était dégradée au fil des essais avortés, la grâce lui filait littéralement entre les pattes ; il devait donc constamment remonter la pente, mais à chaque fois d’un peu plus bas. Un bien vicieux chemin de croix, la preuve – s’il en fallait encore une –, de la cruauté divine. Mauvais, très mauvais présage !

******

Il a franchi le seuil de L’église Saint Laurent comme une brute, suant, haletant et bien entendu, en retard comme d’habitude ; mais cette fois, il battait son propre record ! Pas de panique, il était passé maître dans l’art de repérer en quelques secondes une place vide dans l’église bondée, et de s’y glisser furtivement à pas de loup, sans déplacer le moindre atome d’air, une vraie compétence ! Aujourd’hui, le challenge s’annonçait plutôt serré, il dut remonter l’allée centrale, l’air contrit, et s’installer au premier rang, à cette place maudite entre toutes, juste en face du micro ou est censée se déverser la colère divine.

Depuis quelques temps, il était devenu transparent lui aussi, et son arrivée en pleine lecture de l’évangile n’émut personne ; de toute façon, le bon samaritain n’avait plus rien à lui apprendre. Il était en effet lui-même atteint depuis sa plus tendre enfance, par le ‘’syndrome du Saint-Bernard’’, ce bon gros toutou avec son tonneau de schnaps, toujours prêt à secourir son prochain, dût-il le faire contre son gré – le gré du prochain, entendons-nous bien. Alors, vous pensez bien qu’en termes d’altruisme, le samaritain pouvait toujours revoir son catéchisme ! Bon, il était là, bien assis, autant rester. Mais le cœur n’y était plus, le sourire compatissant de la madone s’était fait la belle ; « d’ailleurs, tenez, ce brave samaritain vient tout juste de terminer son numéro de sainte nitouche, bon débarras ! »

Voici dans quelles sombres dispositions il se trouvait alors, lorsque l’officiant abrégea la contemplation silencieuse et collective des hauts faits d’un étranger de passage – un gentleman au cœur brûlant –, le loyal et charitable ressortissant d’un état minuscule, invisible à l’échelle du monde, un lopin de terre autrefois appelé : Samarie.

— A présent chers paroissiens, méditons ensemble sur cette parole avec le père Obran, qui nous fait l’amitié d’accompagner cette célébration d’aujourd’hui.

Un effet Larsen digne d’un festival pop des années soixante, le tira du fond du puits – plutôt saumâtre – de ses réflexions. Silences, toussotements, une tête chenue s’avance, celle du père dont il était question, de petite taille, plutôt solide et bien planté. Une main de forçat tatouée sur son revers, surgit de son aube immaculée pour ajuster la hauteur du micro.

Elle massa ensuite longuement son visage de vieux boxeur, tandis que ses yeux d’une mobilité diabolique, traquaient chaque regard pour le scruter jusqu’au fond du crâne de son propriétaire. Lui, l’incorrigible retardataire, le grand altruiste devant l’éternel, se prit soudain à regretter amèrement sa position frontale – en quelque sorte imposée par sa propre négligence –, pratiquement en tête-à-tête avec cet envoyé très spécial, et comme il avait raison... Après un temps qui lui parut interminable, une voix rocailleuse marquée d’un fort accent de l’Est, frappa les colonnes massives de pierre brute :

— Chers frères et sœurs, figurez-vous que j’ai un problème ! Voilà. J’ai contracté une dette, une dette immense, envers quelqu’un..., mais voyez-vous, je n’ai pas le moindre centime pour l’honorer. Alors, que faire ?

Écho, silence..., reprise :

— ‘’Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai, je te le donne.’’ Ainsi s’adressait Saint-Pierre à ce mendiant venu le solliciter aux portes du temple.
Première question : suis-je seul face à cette dette ?.... Il me semble chers frères et sœurs que vous devriez en supporter une partie, oh, rassurez-vous, une très infime partie.
Seconde question : L’argent mis à part, qu’aurions-nous à donner, à offrir ?

Nouvel écho, nouveau silence...

— Pour ma part, j’offre et ma voix et mon cœur..., et vous, si vous lui donniez aujourd’hui, un peu de votre temps, de votre attention ? Pour le cœur nous verrons bien ensuite...
Mais au fait me diriez-vous, envers qui somme nous tellement redevables ? Et après tout, en quoi le sommes-nous ?
C’est sur ces deux derniers points, que je me proposais aujourd’hui de vous éclairer...

Léger froissement amplifié par la sono, apparition d’un petit carnet à spirales...

— C’était encore une enfant, elle n’avait que dix-huit ans. Il y a quelques jours, elle nous a quitté en laissant le témoignage bouleversant que je vais vous livrer, sans en retirer le moindre mot, même si certains passages peuvent heurter notre sensibilité...
Sachez simplement que ça s’est passé ici, sous nos yeux et dans notre ville.
À présent, faisons sa connaissance, voulez-vous ?

Il égrena à voix basse chaque page, chaque ligne, du carnet, en maîtrisant sa colère et son émotion :

« Je m’appelle Adriana, j’ai dix-huit ans...du Secteur 5 de Budapest... des enfants de nulle part et de personne.... Je suis si loin de mon quartier... »

Au premier rang, notre discret retardataire commençait tout juste à tendre l’oreille, il avait bien fait d’insister. Finalement, il était le mieux placé pour apprécier comme il se doit, cette prestation plutôt inattendue. Ses pensées allaient bon train :

— Un témoignage ? Pourquoi pas, marre de la parlotte à la fin, marre des sermons à la gomme, enfin du concret !

« Avec Grand-père jusqu’au bout... ma seule lecture, notre histoire... dans ce petit carnet à spirale... ma famille recroquevillée contre ce rideau...»

— Quelle honte, et ces putains de services sociaux, bon sang, mais qu’est-ce qu’ils foutent ?
Pas mal du tout ce prêtre, mais j’aimerais bien qu’il arrête de me fixer, d’accord, je suis pile en face, mais tout de même, y’en a d’autres ici !

« Laisse-moi je te prie un peu de fierté... les derniers grands oiseaux blancs retournent en mer.... Nous sommes devenus transparents... »

— Transparent, transparent, pour le coup ça m’arrangerait bien ; hé toi le curé, tu me lâches maintenant où quoi ?

« Près de l’escalier de la gare où tu dois passer parfois... la petite pierre blottie au fond ma main... le cuivre, c’est comme de l’or... »

— Ouf ! je crois qu’il a compris. Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire de pierre magique, pourquoi pas la fée Clochette ? On est en plein délire, hors-sujet, revoyez votre copie cher ami, remboursez !

«... J’ai perdu pied... Et si cette fois ça ne marchait pas... Il avait le port d’un prince..., alors j’ai attendu la fin... »

— Quand même, cette petite, quel cran, elle vous arracherait les tripes à la petite cuiller ! Et lui, son père, il pourrait quand même se reprendre cet abruti, un peu de dignité à la fin !
Ah, c’est pas vrai, le prêtre, il remet ça ! Ne compte pas sur moi petit père pour baisser les yeux, là, tu te fourres le doigt dans l’œil, mais alors jusqu’au... !

« J’ai caché le livre et la boite en fer blanc... je me suis retournée une dernière fois... une lignée oubliée d’artistes voyageurs... m’installer à la sortie d’une église... tu le connais ce chant pur comme de l’eau ?... Il faut la comprendre notre Vierge... »

— Et comment que je le connais petite ! sûrement depuis bien plus longtemps que toi ; c’est sûr, après tout ce que tu viens de nous mettre sur le tapis, ta Sainte-Vierge, elle a vraiment de quoi se flinguer !
Et alors, padre, on abandonne, on joue petits bras ? Je t’avais prévenu, tu as joué et tu as perdu, cherche plutôt à impressionner les autres !

« Mes yeux couleur de rivière... Quand tu liras ces lignes... ce cordon glissé dans la spirale. »

— Dis donc petite, tu veux nous faire craquer ou quoi ? Pourquoi tu en rajoutes des tonnes ? Tu es sûre qu’il n’y avait pas d’autre solution, il y a toujours une solution pourtant ! Quoi ? Pas cette fois ? Mais alors, on devrait être des milliers à faire comme toi, tu te rends compte ?

« Ose, comme les petits enfants... elle coule peut-être à tes pieds. »

— J’aimerais bien...oser, tu sais, mais franchement, regarde-moi, une coquille vide, pire que ton père ! Décidément tu n’es pas gâtée. Mais...tu parles d’une rivière, quelle rivière ? Quelle rivière dis ?
Mais réponds petite, réponds !

Il fut très surpris d’entendre l’écho de sa propre voix, apostropher le fantôme d’une enfant aux yeux clair, mais aucunement froissé, par les messes basses d’outre-tombe qui lui labouraient l’échine «...ma p’tite dame...encore un détraqué... quelle honte !...si c’est pas malheureux !...les enfermer...les soigner tout simplement... »

Dans certains cas, la réalité s’estompe, on n’imprime plus, c’est comme ça. Ainsi n’avait-il pas retenu la conclusion du père Obran, ni même remarqué qu’il avait déjà quitté sa chaire depuis quelques minutes, pour s’en aller méditer à droite de l’autel. Le boxeur en blouse blanche, qui avait adopté sur une chaise de facture pseudo-médiévale, la posture du moine méditant – abdos relâchés, tête inclinée, menottes fourrées dans la manche du bras opposé –, donnait l’impression de planer, léger, dans les sphères du très haut. Un observateur averti, aurait cependant noté son étrange regard de côté, deux billes de feu qui convergeaient vers un seul point situé au premier rang, précisément au milieu du premier rang...

Là où était justement encore assis notre Saint-Bernard de service, qui, perdu dans une autre dimension, n’avait pu anticiper l’ouragan de décibels en furie qui partait à l’assaut du chant final, bientôt repris en cœur par une armée de fidèles déchaînés, au bord de l’hystérie :

« -Chez nouououous, soioioi-yez Reieieiei-neueueu,
Nouououous soooooooo-meueueu à vouououous !
Rééééé-gniez en souououve-raiaiaianeueueu,
Cheeeez nououous, cheeeeez nououououus !.....

Ces paroles qu’il avait bues tout petit, cette musique lumineuse comme un matin de Pâques, s’infiltrait maintenant sournoisement dans la moindre de ses cellules à la manière d’un...poison violent !!!

Du vinaigre versé sur une plaie ouverte, un crochet de docker qui lui lacérait le cœur ! S’il restait ici, c’est sûr, il allait vomir un Alien au pied de l’autel ! Si seulement il avait pu gueuler, se décharger :

— Taisez-vous, tout est faux ! Regardez-la bien en face votre reine ! Elle n’a même pas levé le petit doigt pour cette gamine ! Vous la couvrez d'or, mais elle se moque de vous ! Réveillez-vous nom de Dieu, on vous trompe depuis le début !
A l’aide, De l’air ! Laissez-moi sortir d’ici ! Emmenez-moi ! Tout sauf cette nausée ce dégoût ! Je veux bien crever, mais pas ici, non, pas ici, dehors à la lumière si vous voulez, mais pas ici !

******

À mi-couplet, il s’éjecta violemment du premier rang, piétinant sans état d’âme ses pieux voisins de chaise, avant de s’élancer, suffocant, vers la sortie, à l’air libre. À droite de l’autel, deux billes de feu dans le visage impassible d’un boxeur, observaient calmement l’incident en suivant la trajectoire non maîtrisée du fuyard.

Plié en deux sur l’escalier il reprenait lentement des couleurs, quand le troupeau, saoulé de louanges, déboula droit sur lui. Une âme charitable lui porta l’estocade en déposant vingt centimes d’euros à ses pieds, accommodés du béat sourire de circonstance. Il fut saisi d’un dernier haut-le-cœur par ce coup de grâce inattendu, qui loin de l’achever, le releva illico comme un formidable coup de pied au cul – instinct de survie peut-être ? Il allait renvoyer le généreux donateur dans les cordes, quand un torrent rocailleux roula dans son dos :

— Je crois que tu oublies quelque chose !

Le boxeur, caché dans son angle mort lui tendait un petit carnet Clairefontaine, à la couverture fatiguée en ajoutant :

— Surtout, ne tardes pas trop !

Il senti une lourde main se poser avec précaution sur son épaule, un effleurement ? Une marque de confiance ? Il a simplement répondu sans se retourner :

— Merci mais...

La main a longuement insisté accentuant sa pression ; en bas des marches il a voulu se retourner pour protester, exercer son droit de réponse, de retrait, il était libre après tout ! Et puis, de quel droit, en vertu de quel principe...
Devant lui, le boxeur aux yeux de feu, qui avait habilement compensé sa petite taille par la dernière marche d’escalier, lui adressa une fin de non-recevoir non négociable :

— Allez, c’est à toi maintenant, tu sauras, j’en suis sûr !

Comme un acteur broyé par le trac qu’on pousse sur scène, il s’est éloigné hésitant à chaque pas, en mode pilote automatique, vidé de sa propre substance, absent. Dans le métro, un bruit sourd et régulier le tira de sa torpeur : le carnet à spirale qu’il tenait encore en main, battait nerveusement la mesure sur son genou ; agacé, il décida de l’oublier au fond de sa poche, il avait surtout besoin d’air et la première station fera bien l’affaire !

Une fois dehors, il fut saisi par un besoin irrépressible d’envoyer promener son esprit ailleurs, alors il l’expédia – faute d’inspiration – vers le Vieux-Port, à sa droite, tout au fond de l’avenue. Là-bas, il y a tout juste une semaine, accostait un bateau de légende ‘’l’HMS Endeavour II’’ battant pavillon britannique, la réplique exacte du galion avec lequel James Cook lui-même, découvrit les Terres australes. S’apprêtant à rééditer la même odyssée – version XXIème siècle –, le célèbre trois-mâts prévoyait ici une escale de huit jours avant la grande aventure. À l’aube du quatrième jour, il disparut mystérieusement dans la brume comme un vaisseau fantôme, on n’a jamais su exactement ce qui s’était...

« Oh sorry, really sorry ! » Il se retrouva soudain nez à nez avec un long photographe filiforme et grisonnant – au moins aussi distrait que lui –, d’une correction exemplaire ; une sorte de globe-trotter de luxe, équipé comme un porte-avion. C’est ainsi qu’il passa du mode pause en mode avance rapide.

******

Et maintenant ? Se dit-il, qu’est-ce que je suis censé faire ? Il se laissa lourdement tomber comme un vieux sac sur le premier banc venu, histoire de réfléchir quelques instants. Par le plus grand des hasards, il se trouvait précisément devant l’intersection des deux tramways, au lieu précis où...Ah, Il fallait que cette histoire lui sorte de la tête ! Mais son regard ne pouvait se détacher des rails : au fait, pourquoi est-ce que les rails de tramway sont creux ? Élémentaire mon cher Watson, c'est pour les piétons voyons, pour-les-pié...?!!

Le tramway lancé à pleine vitesse fit voler la fin de la réplique en éclats, pauvre Watson toujours le mauvais rôle, pauvre gamine. Il parait que l’on ne sent rien au moment du choc, après non plus, enfin... Et Avant, c’est comment, avant ? Comme sauter d’une falaise ? Entrer dans la cage aux lions ? Ou comme l’instant où le doigt actionne la gâchette ? Pire encore ? Y-a-t-il vraiment une différence, quand on est mort de toute façon...Mais il y a ce moment où tout bascule, où elle ferme les yeux, où elle s’avance confiante sur les rails, où elle est happée, en sachant qu’après..., mais elle ne sait rien, on ne jamais sait rien de l’instant d’après petite. Attention !

Il fixait maintenant depuis un bon quart d’heure les rails luisants, foulés avec un minimum de précautions certes, mais sans grande inquiétude, par les piétons pressés. Ils n’avaient pas choisi d’affronter la bête, eux. Elle pourrait tout au plus les surprendre, mais c’est bien différent... Bon, assez divagué, il était temps de se bouger maintenant !

Toujours hypnotisé par ce point imaginaire, là, devant lui, il se releva doucement et reçu en retour, comme un signal imperceptible venu du fond la partie creuse du rail, un scintillement ; il s’avança prudemment, – une pièce de monnaie peut être ? D’un crochet de l’index, il envoya rouler sur le pavé sale une petite pierre arrondie, trop tendre pour être précieuse – un morceau de fluorine certainement –, profondément meurtrie par l’acier des roues, mais toujours aussi translucide, avec des reflets couleur de rivière.

Lançant quelques regards coupables à la dérobée, il la ramassa prudemment puis l’examina au creux de sa main. Il allait se réveiller ! Quelqu’un allait lui taper sur l’épaule en riant « Cool man, c’était juste une blague, aaaallez caaalme-toi, voaaalà, c’eeest fiiiini ! » ; il avait trop tiré sur la corde, « Les nerfs, cher monsieur, ce sont les nerfs, ce sera long mais ça se soigne ! ». Et pourtant...C’était bien ici, entre ces deux arrêts, aucun doute possible !

« Elle coule à tes pieds... »

Il se pinça très fort et chercha instinctivement le carnet au fond de sa poche, pour se raccrocher à quelque chose de tangible, de concret. Mal lui en prit, il ne fit que réveiller l’esprit du boxeur de l’Éternel, qui en profita pour remettre le couvert :
« C’est à toi maintenant...tu sauras, j’en suis sûr. »

— Facile à dire Padre je voudrais bien t’y voir !

Une voix claire avec un léger accent pris alors le relais :
« Invente un geste. »

— Mais petite, je ne sais pas, je n’ai jamais su !
« Soit délicat avec eux, ne les effraie pas. »

— Moi ? Mais je ne serai jamais à la hauteur !
« Je t’attendais, le sais-tu ? »

— Mais enfin, je n’ai pas ton courage moi !
« Serre-là au creux ta main, allez, n’aie pas peur ! »

Les yeux fermés, il obéit pourtant et laissa monter en lui la chaleur du petit être minéral. Au bout de quelques instants, il fut dérangé par un froissement d’aile, un grand goéland blanc se tenait immobile à ses côtés :

— Allez vieux, amène-toi, c’est maintenant ou jamais !

— Vieux ? Et d’abord, où m’emmènes-tu ?

— Des questions, toujours des questions ! Assez perdu de temps, monte, et puis...fourre-moi ce caillou dans ta poche et accroche-toi, ça va souffler là-haut !

Ils tournoyèrent longtemps au-dessus de la ville, tout en prenant de la hauteur. Lorsque les dernières constructions disparurent sous les nuages, ils foncèrent droit sur le soleil couchant. De temps en temps, des bourrasques violentes lui arrachaient de vieux lambeaux de peau. Toujours plus léger, il s’accrochait de plus belle ; il n’avait pas peur, non, il se sentait curieusement impatient, lucide et naïf à la fois, libre et fragile comme une promesse d’enfant.

— On est arrivé petit, tout le monde descend ! Au fait, tu peux me lâcher maintenant !

Ici, tout était resté intact, les mêmes éclats de diamant jetés par le petit matin sur l’herbe fraîche, son vieux vélo rouillé appuyé contre un mur de pierre, ses pétards Cobra gros comme le pouce – parole –, le tic-tac argentin de sa première montre, ses bandes dessinées préférées et un tas d’objets jugés inutiles et ridicules par les adultes. Les libellules arc-en-ciel jouaient encore à cache-cache dans les roseaux, une cathédrale miniature – baptisée Bellevue par des mineurs amoureux de leurs prés et de leurs rivières – offrait les rubis de ses vitraux aux rayons du soleil, et celle qu’il avait oubliée là-bas – il y a si longtemps –, battait à nouveau la mesure contre sa jambe comme si en fait, elle n’avait jamais quitté le fond de sa poche.
Mais déjà l’oiseau blanc impatient dépliait ses ailes :

— Bon fils, je ne voudrais pas te brusquer, mais je ne suis pas d’ici ; dis au fait, on est bien arrivé par-là ?

Il s’ébroua, allait s’élancer mais se ravisa :

— Ah, j’oubliais, les questions de hauteur, de courage et tout le tralala, oublie ! Foutaises ! Il n’y a que le regard qui compte man, le-re-gard ! mets-toi bien ça dans le crâne !
Allez, caio, hasta la vista, Bye byeyeyeyeye !...

...Bye bye !... Juste devant lui, à quelques pas, deux amis – supposa-t-il – se saluaient au départ du tramway. Il n’avait aucune idée du temps qui s’était écoulé, c’était d’ailleurs sans importance. Il était vivant, toujours planté devant les rails – le poing refermé sur un éclat de fluorine –, comme nimbé de fraicheur et d’innocence, lavé, rincé, décapé, sa peau même lui semblait plus douce, plus souple ; une porte s’était ouverte et un rayon de lumière s’était engouffré. Mais il savait aussi d’instinct, que cet état n’était qu’un cadeau éphémère et qu’il devait agir vite, très vite.


*****

Dans quelques instants, il prendra le chemin de la gare. Lorsque l’escalier monumental sera en vue, il marquera un temps d’arrêt. En les apercevant au loin, blottis sur la marche contre le vieux rideau, il sera bouleversé et il doutera, c’est certain, c’est normal de douter. Et puis il s’avancera, mais pour attirer leur attention, pour se différencier des passants, il lui faudra inventer de nouveaux gestes, un nouveau langage. Peut-être s’accroupir doucement devant eux pour ne pas les effrayer, puis monter son sésame, ce petit carnet souillé et enfin tendre la pierre en silence, avec un signe de la tête discret qui voudra dire : « Prenez mes amis, ça vient d’elle, c’est à vous ! ».

Ensuite, il ne pouvait et ne voulait rien projeter, il allait poser un pied dans le vide. On ne sait jamais rien de l’instant d’après, jamais ! Il se disait aussi qu’après tout, lui, là-haut – nimbé dans sa lointaine magnificence –, pouvait bien accomplir sa part du job, donner un petit coup de pouce. Non ?


*****

Aujourd’hui, il n’y a plus personne sur la marche polie envahie par les papiers gras et les feuilles mortes ; ne cherchez pas non plus deux bambins barbouillés importunant les passants pressés. Que sont-ils devenus ? Le boxeur aux yeux de feu pourrait peut-être répondre à cette question, mais est-ce bien utile ? Quelque chose a changé cependant, mais ne traînez pas, car le mistral ne lui laissera aucune chance.

Une inscription rédigée à la hâte sur un bout de papier froissé et grossièrement scotché à hauteur des yeux, résiste encore, comme le dernier message de ce vieux rideau métallique fatigué, tellement fatigué d’avoir supporté pendant de si longs mois tant de misère et d’indifférence :

« Acest oraș a luat fiica noastră, un străin ne-a dat demnitatea noastră. »
« Cette ville nous a pris notre fille, un inconnu nous a rendu notre dignité. »

******

— S’il va bien, lui ?
Oui, merci.

— S’il est retourné à Saint-Laurent depuis ?
En fait, il n’en a plus besoin. Récemment, il paraissait beaucoup plus calme et semblait enfin avoir fait la paix. Son entourage le trouvait plutôt rajeuni, il serait même devenu curieux, presque malicieux, un vrai gosse ! Que s’est-il passé en si peu de temps ? Une rencontre peut-être ?

— Vous souhaiteriez le rencontrer ?
Malheureusement, depuis peu, ça n’est guère possible. Si vous avez du temps à perdre, vous pouvez toujours tenter votre chance – sans aucune garantie de succès cependant – auprès de quelques survivants d’un coin perdu de la planète, pas touristique pour deux sous : une terre oubliée des dieux, brûlée par la lumière, où tentent de survivre quelques rares oliviers.
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Brocéliande · il y a
J'ai tout lu et c'est beau ....va et vient insolite entre les voix, monde à demi réel c'est doux inquiétant touchant ...à " essuyer le coeur"...
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