Alors on parle

il y a
4 min
840
lectures
220
Finaliste
Jury
Ma mère s'est perdue dans la toile qu'elle tisse depuis des mois.
Sa toile, son cinéma, son roman d'aventures, son autobiographie réécrite à l'envie, jour après jour, en une joyeuse éphéméride qui ne s'attache à rien.

Hier, c'était Saigon.
Moi, fille prodigue, j'étais attendue auprès du gouverneur pour parler chiffons.
La semaine dernière, attablée devant un couscous préparé par ma sœur, elle attendait le président de la République, qui s'était annoncé pour 13 h.
Le mois dernier, toute la famille devait rejoindre la Reine de Belgique qui nous invitait à partager des leçons de protocole.
Odyssée surréaliste.

Aujourd'hui, c'est Pascha Bey.
Il nous attend sur son bateau pour nous offrir une place de choix et compléter nos revenus. Je suis à quelques encablures de la vie de Palais.
Le Pascha a besoin de moi : il m'espère.
Ensemble, nous naviguerons vers l'ailleurs. Cougle (1) va annoncer notre arrivée au monde entier. Je représente désormais la France, partout et en toutes circonstances, et ne dois pas me laisser distraire. Je serai plébiscitée sur les Champs Élysées.
Et que le monde en soit ébloui !

Bientôt, je devrai annoncer le retour de l'Empereur.
Maman ne précise pas lequel. C'est inutile.
Sa réflexion suit son cours et se laisse emporter par les flux et reflux qui mêlent mémoire et fantasmes. Qui l'aime n'a qu'à la suivre et naviguer à ses côtés, sans chercher à comprendre ni même à discuter.
Elle juge désormais les personnes fréquentables selon leur aptitude à l'entendre. Les autres n'ont aucun intérêt. Ils peuplent le rebut de son univers fertile et fantasmagorique.
Anachronismes et divagations sont pour les faibles, les pauvres hères sans imagination.

L'imagination.
Cette reine des facultés (2) que ma mère a apprivoisée. Miroir sans tain du monde où rêve et réalité se confondent.
Ma mère est reine aussi ; elle dresse son doigt squelettique en invoquant les cieux.
Et nous entraîne dans son épopée folle, logorrhée incisive qui ne souffre aucun compromis.
Elle nous y tire par les cheveux parfois, lorsqu'en galopins mal élevés, nous traînons un peu les pieds. Alors on cède, on se repend, on fait amende honorable.
Nous sommes alors les élus, emportés par les divagations qui refont l'Histoire ; le passé et l'avenir. Nous l'écoutons dire et inventer, en un muet respect.

Ma mère possède le pouvoir de dissoudre le présent dans le prisme de ses hallucinations.
Tout y est balayé, remplacé. Réinventé.
La colline en face se fait navire ; les feuillages secoués par le vent sont autant de pavillons qui portent haut et clair les couleurs du pays. Les nuages sont les vagues que dressent les océans. En chaque rayon de soleil se cachent des flambeaux foudroyants. Le monde est sens dessus dessous.
Chaque miroir est une fenêtre où s'érige son empire.
Nous voyageons ; nous soulevons les montagnes, soufflons les océans, brisons toutes les frontières en un élan souverain.
Nous larguons les amarres.
Au loin, le Pascha nous attend. Notre rêverie nous amène au Liban, à ses couleurs d'un autre temps. Nous poussons jusqu'à la mer Caspienne, sur les rives d'Iran où se jette le Karoun. Au sud, le Shah nous surprend dans le golfe d'Oman.

« Mes chers enfants, je vole », nous chante ma mère qui, du soir au matin, s'oublie dans ses mirages. À l'instar d'Aladdin, nous survolons le monde, embarqués par ses mots.
Je me laisse emmener.
Il me faut tout lâcher : la logique, la raison, mon ancre et mes amarres.
Je me laisse séduire.
Loin des rives connues ; loin d'ici et des autres. Et loin de moi aussi.
Pour rejoindre ma mère dans son rêve éveillé ; dans ce monde intérieur où elle s'est réfugiée pour ne plus avoir peur. Ni du temps ni de la déchéance qu'il entraîne pourtant.
Inévitablement.

Alors elle parle.
Elle parle pour taire la colère qui se cache guerrière, tapie dans la mémoire de ses premiers tourments.
Elle parle pour conjurer les vagues de sa peau, parchemin fatigué de si nombreux destins.
Elle parle pour effacer les douleurs, celles des muscles et des os, effacer les terreurs ; ce que sera demain.
Elle parle pour oublier tout ce temps arrêté qui semble s'être figé sur un mauvais tempo.
Oublier que les jours qui s'écoulent se comptent à petits pas ; que les os de ses doigts, tortueux noisetiers, retiennent les instants et les gardent à jamais.
Que derrière ses yeux clos, la vie s'écoule encore.
Car elle est toujours là. C'est pour ça qu'elle se bat.

Alors j'écoute.
Pour conjurer le sort.
Shéhérazade silencieuse. J'écoute.
Pour que jamais ne cesse cette trêve fragile de la vie qui attend.
Chaque jour, une histoire, pour mieux duper les heures, enrayer l'échéance sur le calendrier qui sème les années.
Les miroirs piquetés, les joues parcheminées.
Quatre-vingt-quatorze ans qui se coulent et se fondent, et se battent et se mêlent pour exister encore.
Alors j'écoute ses rêves et ses effrois.
Et je la crois.
Alors, on part ; voyageurs chimériques où nous nous retrouvons, elle et nous, identiques ; éternels et sans âge.
Et nous faisons le monde comme nous l'imaginons. On le crée à l'instant, par le son de nos voix.
Et nos mots sonnent fort. Et nous sommes les rois.
La vie apprivoisée.
On a dompté la mort, repoussée dans des coins où elle tisse les heures, les journées et les mois.
La vie nous appartient, maintenant et toujours.
Demain n'existe pas.



1 : Google
2 : C. Baudelaire, « La reine des facultés », Curiosités esthétiques, Salon de 1859
220

Un petit mot pour l'auteur ? 98 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Une manière assez originale d'évoquer les délires engendrés par la vieillesse, semble-t-il. Ce que j'aime, c'est une certaine poésie et une forme de respect qui s'impose, loin de ce qu'on peut lire sur le sujet, habituellement exprimé dans une tonalité de pitié et de misérabilisme.
Image de Nathalie Richard
Nathalie Richard · il y a
Merci pour votre commentaire !
Image de Choubi Doux
Choubi Doux · il y a
J'aurais aimé avoir une mère aussi poétique. L'ancre des ans habilement maquillé n'aurait pas la noirceur de l'encre des oraisons.
Image de Nathalie Richard
Nathalie Richard · il y a
Vous avez tout à fait raison ! J'ai la chance d'avoir une mère à la poésie follement joyeuse et terriblement fantaisiste.
Image de Viktor September
Viktor September · il y a
Rendre poétique ce qui ne l'est pas, tout un art. Bravo!
Image de Nathalie Richard
Nathalie Richard · il y a
Merci infiniment !
Image de Lahussarde auxpiedsbleus
Lahussarde auxpiedsbleus · il y a
Bouleversant! Ta nouvelle est magnifique, une véritable alchimie poétique. Sous ta plume cette putain de vieillesse se fait navigatrice au long court. Merci!
Image de Nathalie Richard
Nathalie Richard · il y a
Merci, Delphine
Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
Belle écriture dévouée (elle écoute autant qu'elle conte) Shéréazade.
Image de Nathalie Richard
Nathalie Richard · il y a
Merci Mireille.
Image de Charis Stebard
Charis Stebard · il y a
Une montée en puissance de la réelle folie vers une folle réalité.
Bravo, mes voix.

Image de Nathalie Richard
Image de Rémy Becquart
Rémy Becquart · il y a
Merci pour ce moment d'émotion si bien écrit
Image de Nathalie Richard
Nathalie Richard · il y a
Merci, Rémy, pour votre commentaire.
Image de Fid-Ho LAKHA
Fid-Ho LAKHA · il y a
Le récit de ces voyages dans la folie d’une personne sénile se lit comme un poème…On y ressent aussi la douleur de l’auditrice qui se raccroche ainsi , avec pudeur, aux derniers soubresauts de vie de sa mère …Mes voix !
Image de Nathalie Richard
Nathalie Richard · il y a
Merci beaucoup !
Image de Viviane Fournier
Image de Nathalie Richard
Nathalie Richard · il y a
Merci Viviane !
Image de Béatrice Magnani
Béatrice Magnani · il y a
Non, rien d'autre à dire que beau, très beau et j'aime !
Image de Nathalie Richard
Nathalie Richard · il y a
Merci beaucoup, Béatrice !

Vous aimerez aussi !