Alone, autopsie d'une solitude (première partie)

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Je viens d'éditer ma nouvelle "Alone, autopsie d'une solitude" à découvrir sur le lien : https://www.edilivre.com/catalog/product/view/id/843202/s/ Ancienne chanteuse et cracheuse de feu, je me  [+]

Je roule.
Je l’ai laissé seul dans ce train qui l’emporte à mille kilomètres de moi.
De nous.
Je fonce. Les rues sont vides.
Tôt le matin. 6 heures 56.
La voiture connaît le chemin par cœur. Je ne fais que de la figuration au volant. Elle me ramène, je vais retrouver notre appart.
Je ne suis ni célibataire ni veuve ni divorcée.
Mariée, nous avons une fille, une ado.

J’habite le sud, mon mari travaille au nord.
Paris c’est pas le nord mais pour moi oui.
La France entière nous sépare ! C’est ce beau pays qui nous éloigne l’un de l’autre.
C’est ce beau pays qui nous déchire. Nous étions un couple uni, nous sommes un homme et une femme séparés. Notre fille avec moi. Personne avec lui. Oui, j’en suis sûre, il est seul.

Lui, c’est chambre d’hôtel la nuit, finir tard le boulot. C’est métro, manger un en-cas et dodo. Lever tôt. Pas de temps pour le petit déjeuner. Partir travailler. Sans bonjour, sans au revoir. Encore et toujours. Idem. Un jour de plus.
Métro boulot dodo. Un jour de trop.

Notre fille attend dans l’appartement. Elle dort. Voulait dire au revoir à son papa mais n’a pas eu le courage de se lever. 5 Heures du mat, c’est pas une heure pour les enfants !
Je me sens seule. Je ne le suis pourtant pas. J'ai ma fille.

Il est Alone.

Je n’aime pas les au revoir sur les quais de gare.
Les trains m’angoissent.
Je pense à ces milliers d’innocents déportés dans des wagons à bestiaux, entassés les uns sur les autres, écrasés entre eux, étouffés les uns par les autres. Innocents. Hommes, femmes, enfants. Innocents.
Je n’aime pas les trains.
J’ai peur de l’aller simple.
NO RETURN.

Mon mari s’est installé voiture 16 place 36 côté fenêtre, en sens inverse de la marche. Il déteste. Le train va de l’avant et lui est tourné vers ce qu’il quitte. Me tourner le dos de suite serait plus simple, plus radical.
Il voit défiler les morceaux de sa vie, de notre vie, les paysages, les villages, ses points de repère.
Il tourne le dos à tout à l’heure.
Dans cinq heures et quart il sera à Paris. Il a tout le temps de lui faire face. Terminus gare de Lyon.

Je ne l’ai pas regardé partir. Talons tournés, cœur retourné, yeux embués, j’ai pris le passage souterrain pour regagner le hall de gare.
Puis parking, voiture.
ENVIE D’UNE CLOPE POUR CALMER MON ANGOISSE.
Plus le droit de fumer !
Est-ce que la mort par la fumette est plus rapide que par le mal d’amour ? Parce que j’ai mal d’amour, là, tout de suite.

Mon immeuble, ma place de parking. Immuable.
Je monte direct troisième étage, porte treize. Porte bonheur ?
J’aurais du passer à la boulangerie avant. Tant pis! ma fille ira chercher le pain plus tard. Pour l’instant, elle dort comme un bébé. La joue qui a reçu le bisou du papa repose sur l’oreiller. Elle le décalque. Oreiller à baisers...
Sur mon visage une larme, sur le sien un bisou. Que la vie lui garde encore longtemps l’innocence de ses douze ans.

« Un jour tu rentreras chez toi et ta fille aura dix-huit ans. Dans ta tête, elle en aura douze. Tu ne l’auras pas vue grandir, tu n’auras rien vu. ».
La phrase qui tue. Mon mari se l’est prise en pleine tronche il y deux jours. Elle n’est pas de moi. C’est un de ses collègues qui la lui a balancée.
« Ta femme aura cinquante ans moins deux et toi quarante-six plus six. ». Ca, c’est de moi. Énorme !
Frissons. Je bois un café. Pas de bruit. Calme parfait. La vie est parfois aussi silencieuse que la mort...

J’ai la chance de vivre ici, à deux pas de la montagne mais je n’ai pas le droit d’y aller à cause de ma santé. A deux pas de la mer, mais à quoi ça sert ? Fait pas toujours beau dans notre midi, et quand le temps est propice à la baignade, les plages et les parkings sont envahis. Les touristes nous volent notre bien-être pour l’intérêt commercial de notre région. Message reçu!
Les travailleurs parisiens descendent dans le midi passer les vacances d’été tandis que les chômeurs roussillonnais montent à Paris pour travailler, parfois pour seulement un mois ou deux ! Quelle logique !

Mon mari appellera ce soir. On se dira qu’on s’aime. Et bonsoir.
Il rappellera demain et tous les autres soirs, vers 22 heures, à son retour à l’hôtel.
Peut-être m’annoncera-t-il qu’il pourra rentrer un jour et demi le prochain week-end ?

Notre fille lui dira combien il lui manque. Son papa !!! Elle lui posera la question. Mille et mille et une fois « Quand est-ce que tu rentres papa ? ».
Répondra « bientôt ». Il verra. C’est pas lui qui décide, faut voir ailleurs. Dans les hautes sphères. Respecter la hiérarchie.

Dis, quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ?
Barbara chante sur la platine CD. Camille aussi : elle prend ma douleur. Elle le dit, j’y crois deux minutes et demi. Elle me chante ce que je dois faire : je me lève, c’est décidé, je la laisse me remplacer, elle va prendre ma douleur.

Puis, d’un coup, sans que je m’y attende, elle me balance en plein cœur « Pour que l’amour me quitte » avec son cœur à elle, si mal accroché/décroché ! Benjamin Biolay enfonce le clou en m’informant qu’à l’origine nous n’étions pas des sauvages. Je voudrais tant qu’il ait raison ! Biolay, sais-tu que notre liberté de vie a été violée ? L’humain n’est plus ce qu’il était. L’adjectif ‘’ humain’’ ne sied plus à tout le monde.
Saint-Preux m’assomme avec son concerto pour une voix.

Alors... Je file dans mon lit, m’allonge à la place de mon mari. Je me finis sur « comme un interdit » de Christophe.
J’ai mal de lui, de toi mon chéri. Je me fais mal. Mes mains, mes doigts... Plaisir solitaire, éperdue, les yeux dans le vide, je cherche, te cherche, l’étincelle viendra-t-elle ? Une petite étincelle... Étincelle.

Lumière du jour à travers les persiennes. Je pleure.
Je t’ai fait l’amour. Pardonne-moi, j’aurais du t’avertir, te demander l’autorisation.
Je ne sais pas vivre seule.
Alone.

Lulla Bell ©
Extrait de : Alone, autopsie d'une solitude.
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