5
min

Allez, rendez moi mes rêves

Image de Kubrick69

Kubrick69

166 lectures

9

Lorsqu'il se réveille ce matin-là, il a la tête dans le cul et le cul dans l'brouillard. Comme tous les matins finalement. Mais ce matin-là est un matin bien particulier auquel il faut qu'il se prépare. Après s'être étiré pour essayer d'anesthésier ses courbatures (ou du moins de les faire taire), il éteint sa téloche qui fait de la neige. Il s'est endormi devant au milieu de la nuit qui vient de s'achever. Il appuie sur la touche « EJECT » de sa PLAYSTATION et en extrait le DVD du film « Elephant » de Gus van Sant. Il le remet dans sa jaquette qui traîne sur la moquette et le range dans son étagère entre « Human Bomb » et « Bowling for Colombine ».
Il prend une douche froide et rapide, puis se prépare. Il enfile sa tenue du « Laser Game », serre un bandana militaire dans ses cheveux encore dégoulinant, et se passe sa figure mal rasée au maquillage kaki. Il prend un bouchon de cidre et en fait cramer le bout avec son briquet. Cela lui rappelle son enfance, quand il jouait à la « vache qui tâche ». C'est là qu'il avait appris cette manip' transformant le liège en charbon, parfaite pour se faire des gros traits de camouflage sous les yeux (enfin ce que ça camoufle surtout, c'est les cernes, bien entendu). Il se met une ceinture faite de saucisses de Strasbourg autour de la taille, se saisit de son pistolet à bouchon... Il a l'air d'un con, mais il en a l'habitude et c'est ainsi qu'il part au front.

Dans la rue, personne ne le regarde malgré son accoutrement pour le moins chelou, il en a l'habitude, il s'en fout. Il pénètre dans la cour de l'école juste après la récré de milieu de matinée. Le préau résonne encore des cris des enfants. Pleins de souvenirs remontent en lui, mais cela ne lui suffit pas. Il n'est pas venu chercher des souvenirs, sinon des souvenirs bien particuliers. En outre, ceux qu'il se remémore à cet instant sont aussi peuplés de quelques brimades, déjà, à l'époque.

Il pénètre dans son l'école, suit de long couloirs, interminables, monte à l'étage par des escaliers sans fin... Il pénètre ensuite dans son ancienne classe où rien n'a changé. Sa maîtresse a certes pris vingt ans mais il l'a reconnaît tout de suite à son air sévère qu'elle a conservé. Elle ne le reconnaît pas et reste interdite lorsqu'il l'interpelle très poliment par cette phrase (la seule qu'elle l'entendra dire d'ailleurs) : « Rendez moi mes rêves ! ».
Devant le silence qu'elle lui rétorque, il prend le temps d'observer la classe de son enfance. Non décidément, rien n'a changé. Le même mobile représentant l'espace au plafond, avec le système solaire, les planètes dont la Terre accrochée en son centre et toujours cette absence d'étoiles remplacées par des fissures qui elles, par contre se sont élargies....
« Rendez moi mes rêves ! » répète-t-il. Devant l'insistance de l'homme, l'instit prend conscience de la situation. Elle se dit qu'il ne faut surtout pas paniquer les élèves, qu'elle doit prendre sur elle et répond : « Mais vos rêves, c'est pas moi qui les ai... Peut on au moins faire sortir les élèves ? Eux, c'est certain, ils ne les ont pas...» En disant cela, elle se dit qu'en fait c'est peut être bien cela que l'homme est venu chercher : les rêves de son enfance dont ces élèves sont aujourd’hui dépositaire à ses yeux. Pendant ce temps, l'homme reste stoïque et ne bouge pas. Désormais il voit les élèves à leur pupitre. Ses pupilles croisent les leurs encore tout embuées de sommeil. Quel effort pour les tirer, les arracher de leurs rêves ! Il se dit que le tableau noir agit comme un « Dreamcatcher »,vous savez ce bizarre objet indien censé absorber et piéger les rêves... Capturer pour mieux captiver, tel est son office. Sa magie n'a pas l'air de toujours fonctionner. Au fond de la classe, tout seul, le cancre de Prévert n'a pas du tout l'air sous son emprise et préfère regarder par la fenêtre. L'homme s'identifie complètement à ce gamin et en rajoute une couche : « Rendez moi mes rêves ! ».
La maîtresse finit par le reconnaître de par son attitude. Cet air perdu, ce regard qui balaie et qui fuit, ce gosse qui semble tout percevoir mais qui n'arrive pas à dépasser la sensibilité des choses, qui ne cherche jamais à comprendre, à analyser, mais juste à ressentir... En 30 ans de carrière, ce fut l'unique fois qu'elle vit pareil cas. Elle n'avait jamais réussi à percer son monde et encore aujourd'hui parfois elle y repensait car cela l'avait perturbé. Non pas à cause de l'échec, juste car elle n'était jamais parvenu à comprendre. De par cette révélation, elle prend confiance et s'adresse à lui par son prénom, essayant de rétablir ainsi la situation de déséquilibre Maitre/élève, de prendre le pouvoir en un sens. Mais rien n'y fait. Comme dans la dialectique du maître et de l'esclave, le lien de dépendance s'est inversé et à ce moment-là ce n'est plus elle qui est en position de force ; mais c'est elle qui a besoin d'être comprise par l'homme en face d'elle. Sa seule arme est la pédagogie (qu'elle ne peut confondre avec la diplomatie) et elle a bien peur que cela ne suffise pas. L'homme, lui, à ce moment là, est bien loin de ces considérations. L'évocation de son prénom ne l'a pas perturbé et il poursuit sa réflexion sur le « Dreamcatcher ». Sur les murs, il voit les dessins des enfants punaisés en des endroits peu visibles, les meilleures places étant occupées par des règles de grammaire dont les points d'orgue sont écrites en rouge sang. Un princesse, un pompier et un éléphant trônent derrière la porte rabattue d'une armoire au fond de la classe, derrière le cancre. Il est interrompu par un bruit de sirène et des bruits de botte dans la cour. C'est le GIGN qui arrive. Il voit des tireurs se poster sur le toit du préau qui ne résonne ensuite plus du tout, et un homme s'adresser à lui avec un mégaphone. Mais il ne veut pas négocier avec les policiers car il sait très bien que ce n'est pas eux qui vont lui rendre ses rêves. C'est ainsi qu'il redemande à la vieille dame : « Allez, rendez moi mes rêves ! »
La vieille dame est troublée par la tournure que prenne les événements lorsqu'elle a une idée. Depuis le début de sa carrière, elle conserve une copie des écrits de ses élèves dans l'armoire au fond de la classe. Elle s'y déplace, farfouille un long moments dans des cartons et en sort un document qui ressemblerait presque à un parchemin ancien, à un papyrus de l'époque des pharaons. Ce vestige archéologique semble représenter ce que cherchait l'homme puisqu'il se précipite à la rencontre de son ancienne prescriptrice et lui arrache presque des mains le manuscrit antique sur lequel il reconnaît tout de suite sa propre écriture. Il met ses lunettes et commence à explorer la page ravagée par le temps... Au même moment, les tireurs d'élite le voit enfin dans le viseur de leur lunette de manière assez dégagée et isolée pour être sûr de de pas faire de grabuge auprès des enfants innocents. Ils attendent le feu vert pour faire feu vers l'homme. L'homme a à peine le temps de lire le mot « Composition » que son foie entre en décomposition accélérée, et que son sourire retrouvé après des années de disette se décompose en un rictus de souffrance. Il tombe à terre, les enfants courent vers la sortie, comme s'il les avaient libérés. La vieille dame le regarde en cachant sa bouche avec sa main gauche, pétrifiée. Des policiers, habillés de la même manière que lui s'approche doucement, pointant leur fusil pas à bouchon sur lui. Son regard a lui reste fixé sur la feuille. Il y voit son nom, dans la marge ; la date soulignée du 3 Novembre 1990, bien écrite à 3 carreaux de la marge ; le mot « Composition » donc, bien écrit à 5 carreaux de la marge après avoir sauté une ligne, souligné aussi ; le thème aussi : «Que ferez vous plus tard ? Qui voulez vous devenir»... Il n'a pas la force de lire sa réponse à cette question et ne s'en souvient pas. Par contre, son attention se focalise naturellement sur toutes ces corrections couleur rouge sang qui défigurent son texte. Tous ces mots barrés, ces lettres rajoutées, ces points d'exclamation et d'interrogation dans la marge... lui donnent la nausée. Il chiffonne la feuille, la met en boule, et la jette en l'air. C'est ainsi qu'il peut voir que les éclaboussures de son propre sang ont dessinées comme des étoiles au plafond. Des projections ont aussi tachetés les illustrations des gamins : l'ivoire de l'éléphant semble maintenant avoir été braconnée, la flamme qu'essaie d'éteindre le pompier semble être devenue bien plus grande et incandescente, la princesse semble avoir ses menstruations... Avant de s'évanouir, ses globes oculaires se fixent enfin sur la table du cancre ; ou plutôt dessous, sur les chewing-gum collés et sur les graffitis gravés. Il reconnaît l'un d'eux qu'il avait pris le temps de bien creuser avec son compas : « NO FUTURE »...
9

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Evinrude
Evinrude · il y a
Bravo Monsieur l'obsédé textuel ! ;-)
Mon vote !
Puis-je vous inviter à venir découvrir deux de mes publications en lice pour l'automne :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-marteau-et-les-etoiles et http://short-edition.com/oeuvre/poetik/prends-ma-main-porte-ma-peine

·
Image de Pierre Priet
Pierre Priet · il y a
Bravo! Bien écrit! Mon vote! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
·
Image de Frédo Le Coureur
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Je découvre en même temps que je lis cette nouvelle, ou les sentiments se croisent. Cette recherche de rêves passés était une quête perdue d'avance.On perd tout ces rêves (pour certains) quand on grandit.
·
Image de Miss Free
Miss Free · il y a
Dur. Finalement, si nous ne réalisons pas nos rêves nous ne pouvons ne nous en prendre qu'à nous mêmes, encore que... désabusé mais j'ai bien aimé lire.
·
Image de Kubrick69
Kubrick69 · il y a
Merci
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur