Allez ouste, dehors !

il y a
4 min
1
lecture
0

Caractère : adaptable aux circonstances mais aussi « insaisissable » – pieds sur terre et tête dans les nuages. Un animal : le Lynx (observation et souplesse) Une couleur : Camaïeu d'orange  [+]

Du plus loin que je me souvienne, ce fut atroce.
Oh ! me direz-vous : quoi de plus normal, tout le monde y passe et vous ne faites pas exception à la règle. Eh bien si car, figurez-vous, peu de gens sont capables de vous narrer de « a » jusqu’à « z » un tel épisode. D’abord, moi, je n’avais rien demandé. On m’a obligé à faire ce que je ne voulais pas et, croyez-moi, j’ai tout tenté pour résister. En vain. J’ai utilisé la supplication, la menace, la ruse aussi mais hélas, rien n’a marché. Au début, tout baignait. J’étais aux anges et je savourais mon plaisir comme personne. Pendant des heures, des jours et des mois, j’ai vécu bienheureux, sans aucun souci, sans peur et content de mon sort. Que demander de plus ?
Pendant ce temps-là, j’écoutais ce qui se colportait et j’en entendais de belles ! Le plus souvent je me taisais et je refoulais avec peine mon envie de rigoler. Bref, de toute façon je n’avais pas la parole, aussi bien je laissais aller les choses et je survolais l’ensemble de ce que j’entendais avec une certaine philosophie. A quoi bon m’inquiéter, n’est-ce pas ? Je n’allais pas puiser dans mon énergie pour me battre contre des moulins à vent, j’avais suffisamment à faire ailleurs. Quoi qu’il en soit, j’aimais entendre la musique des mots et souvent je m’endormais en compagnie de leur ronron. Parfois, en cas de crise, je devais néanmoins me boucher les oreilles tant les cris et les grincements de dents m’écorchaient les tympans mais, en général, cela ne durait pas trop longtemps. Après la tempête, le calme revenu, je retrouvais ma joie de vivre. C’est facile, penserez-vous, d’être ainsi entretenu. Détrompez-vous, j’avais tout de même des obligations auxquelles je ne pouvais guère me soustraire et, malgré le fait qu’elles me faisaient râler, je m’y pliais tout simplement pour avoir la paix. Certaines, cependant, me restaient en travers de la gorge et là je m’insurgeais. Parfois je gagnais et d’autres fois je devais baster, non sans ronchonner. Enfin, jusque-là, la vie était belle pour moi et je ne m’en plaignais pas.
C’est alors qu’on m’a intimé l’ordre de m’en aller ! Et c’est là que tout s’est corsé. Je ne voulais pas partir.

Sans bruit je m’incrustais là où j’étais et je me faisais tout petit afin de passer le plus possible inaperçu tandis que les conversations allaient bon train. A les écouter, j’en avais des larmes aux yeux. L’orage finira par s’éteindre de lui-même me disais-je et puis, peut-être avais-je mal compris, qui sait, ce qui se racontait là pouvait très bien concerner quelqu’un d’autre, n’empêche, en ce qui me concernait moi, je me trouvais bigrement coincé, maintenant, dans mon logement. Et dire qu’on veut à tout prix m’en expulser, comme si, en malpropre, je n’avais pas payé mon loyer !
J’enrageais, je fulminais, je ruais et donnais des coups de pieds dans le vide. Tout à coup, victoire ! J’eus vraiment le sentiment d’avoir gagné, plus aucun son ne me parvenait : les voisins, ou qui que ce soient, avaient dû baisser d’un ton ou bien ils dormaient. Allez savoir.
Je m’observais en silence dans le silence retrouvé. J’étais, ma foi, assez bien foutu, fier de moi, je comptais sur mes forces pour pouvoir résister à l’assaut final.
Fort de mon bon droit, cette nuit-là, je dormis du sommeil du juste.


Je fus réveillé par une pluie de gargouillis. Affolé je me mis dans un coin, à l’abri de cette avalanche soudaine. J’étais bousculé de gauche à droite et de haut en bas. Impossible de me raccrocher à quoi que ce soit. J’étais trempé des pieds à la tête. En même temps le bruit infernal d’une cascade me transperçait. Tel un pantin je me débattais lamentablement, cherchant un passage propice où me faufiler afin de fuir cet incompréhensible chahut. Cahin-caha je me roulais en boule de ci- delà et je fis le dos rond. Ouf ! Tout cela m’a paru durer une éternité mais, sans doute, cela n’a pas été le cas sinon je ne serais plus là pour vous en parler car, pour ne pas être emporté, il m’a fallu une bonne dose de stoïcisme, ou d’inconscience si vous préférez. C’était moins une que je me fasse expédier comme un colis à la poste. Vexant, tout de même, d’être traité de la sorte, non ! Cet événement me restera sur l’estomac, c’est moi qui vous le dis. Bref, après tout ça, il a fallu que je reprenne mes esprits et que je me retape quelque peu. J’avais piètre allure en effet et je me sentais encore tout mouillé de chaud. Dame ! J’ai éprouvé des sueurs froides ! Mettez-vous un instant à ma place, avant de vous moquer de moi. Ce n’était pas drôle du tout.
Pour rien au monde je voudrais revenir à ces heures si pénibles où je me suis senti comme un fétu ballotté au gré d’une symphonie dirigée, non pas par une main de maître mais sûrement par un quelconque abruti. Du reste, j’en ai encore la chair de poule. Pour l’heure, il faut que je récupère et que je dorme. Bonne nuit !

Ma parole, qu’est-ce que c’est que ça ? Pas moyen d’être tranquille un instant. Si on me cherche, on va me trouver ! Après la pluie le beau temps, c’est connu, eh oui, je suis maintenant tout chaud et tout chose. Une cuite insensée règne par ici et m’empêche de respirer. J’ai soif ! A boire, à boire... J’étouffe ! Mes oreilles bourdonnent, c’est sûr : je ne suis pas loin de m’évanouir. Vivement que tout cela finisse, que je retrouve mon confort et qu’enfin on me laisse en paix.
Quand je vous le disais : du plus loin que je m’en souvienne, ce fut atroce, vous ne vouliez pas me croire, et maintenant, hein, vous me croyez ? Sans cesse échaudé puis refroidi, j’ai tout subi, tout encaissé jusqu’à la dernière seconde, j’ai lutté le plus longtemps possible en défiant les chutes du Niagara, mais oui, celles qui me sont tombées dessus d’un seul coup, sans crier gare, j’ai cherché une place au soleil quand le froid me canardait, oui, j’ai tout fait pour rester où je suis.
Cependant que peut-on faire contre la fatalité ?
D’autant que je voyais mon logis se rétrécir de jour en jour et cela en devenait hallucinant. Je ne pouvais plus me tourner dans mon studio pourtant si cosy au début. Comme j’aimerais faire machine arrière, toute !


Et voilà que ça recommence. Dans ma tête, les mots résonnent, ils carillonnent même : on me somme de sortir, de montrer au moins le bout de mon nez. Effrayé, je recule et me rencogne. Je me rends soudain compte qu’on essaie de m’attraper, je gesticule, malgré tout affaibli par ces incessantes demandes qui me dérangent tant.
Je ne sais plus à quel Saint me vouer.
Eperdu, désorienté, je sens alors monter en moi le cri de l’homme et je le lance de toutes mes forces :
- Maman ! Aide-moi !

Ma mère semble épuisée mais ravie, délivrée de moi, elle me sourit tendrement.

C’était atroce, je vous dis, oui c’était atroce de la quitter.

Aussitôt sorti de mon repaire, j’ai braillé :

- Même si je ne le voulais pas, voilà, c’est fait, je suis né!

0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,