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Cheminot3

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Il est 21 h 02 lorsque l’autorail s’arrête à X.... Une misérable lampe sous abat-jour jette une lueur jaune pâle sur le quai mouillé et désert. Le voyageur descend sur l’accotement trempé, relève le col de son imperméable anthracite, boutonne son encolure, ajuste son chapeau, puis attend que la micheline s’éloigne avant de traverser la voie unique. Sa sacoche prend rapidement la couleur cuir mouillé, ses chaussures jusque-là impeccables sont souillées de boue. Il jette un bref regard vers la petite maison du garde barrière faiblement éclairée, une brise légère balance mollement les branches du pommier centenaire planté au coin de la maisonnette. Des éclairs colorés en provenance d’une télévision percent les volets disjoints. Au loin, un chien jappe, seul écho audible dans le silence nocturne. L’homme emprunte la route qui mène au village puis la quitte pour suivre à droite le chemin de terre qui contourne la bourgade. Il préfère utiliser ce sentier étroit et ténébreux pour arriver directement à destination sans traverser la rue centrale. Son pas est assourdi par ses semelles de crêpe. Sa silhouette est presque invisible lorsqu’il passe devant la maison aux volets fermés, sombre et lugubre, qui semble inhabitée, du père Gaspard. Celle des Maréchal est juste après, d’où s’échappent des rires et des conversations. Encore quelques dizaines de mètres à parcourir et il l’aperçoit bientôt devant lui, si massive, si familière, la maison aux volets bleus, la dernière de la rue.
Trois maisons plus loin, il remarque dans la faible lumière une personne qui traverse la route. Il se fige quelques instants, se blottit dans la pénombre et attend que le calme revienne en lui pour parcourir les derniers mètres qui le séparent de la bâtisse.
L’homme insiste avec la clé pour tourner le pêne de la serrure rouillée, la porte frotte sur le sol, témoins les traces anciennes creusées sur les carreaux de terre cuite. Il pousse doucement celle-ci en la soulevant, comme avant, lorsqu’il rentrait dans la nuit, étouffant le moindre bruit. Dès l’entrée les odeurs familières reviennent, plutôt de vagues réminiscences, un savoureux mélange de feu de bois, de soupes aux légumes, de pain cuit, de crêpes sucrées. IL verrouille la porte avec davantage de précaution puis s’y adosse, ferme ses yeux humides. Il est submergé d’une infinie tristesse.
Il sort sa lampe torche qu’il règle sur une faible lueur, retire son imperméable et son chapeau qu’il accroche aux patères de l’entrée. Le couloir est tapissé de toiles d’araignée. Il est surpris de la longueur de celui-ci, la porte d’entrée de la cuisine est plus éloignée que dans ses rêves. Parvenu dans la cuisine, il promène le faisceau de la lampe sur les murs blanchis à la chaux, sur la table et sa nappe à carreaux rouges, l’évier d’émail blanc, le buffet verni et les placards vitrés, tout paraît figé depuis de nombreuses années, il suffirait d’un simple geste pour que les objets s’animent.....
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- Chéri ce soir on fait des crêpes, papa rentre vers 18 h 00, je préparerai la pâte pendant que vous jouerez aux Mille Bornes.
- Ouiiiiiiiiii, chouette maman, je mettrai du Nutella et de la confiture.
- Tu mettras ce que tu veux mon chéri.
- Et tu joueras après avec nous, maman.
- Ah non, tu sais que moi les jeux, et puis j’ai mon film à la télévision.
- Tant pis, je jouerai tout seul avec papa.
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Ses mains caressent la nappe, effleurent la coupelle où des noix couvertes de moisissure finissent de se décomposer lentement. Il saisit la lampe et se dirige vers l’escalier qui mène aux chambres du premier étage, la troisième marche grince toujours comme dans ses souvenirs, la pente est raide et la rambarde branlante. Arrivé au palier, il tourne à gauche vers la chambre des parents. La pièce sent fortement le renfermé, la poussière envahit la table de toilette et celles de chevet, le lit sur lequel un volumineux édredon est posé semble attendre son dormeur, la couverture est repliée sous le seul oreiller au centre, rien ne traîne, seul un châle noir est soigneusement plié sur le dos de la chaise, comme si la vie s’était éteinte récemment. Il s’assied sur le lit et enfouit son visage dans le châle qu’il vient de saisir, s’en imprègne avec délice, le renifle longuement, cherchant des effluves évaporés. Finalement, il le pose sur son cou comme une écharpe et se lève. Un volet bat de l’aile, laissant entrer par séquences la faible lumière de la rue. Il referme doucement la porte et se dirige vers l’autre chambre qui lui fait face.
C’est une vaste pièce où se côtoient pêle-mêle, sur des étagères, de nombreuses figurines de série et de feuilletons télévisés, des maquettes de trains, des bandes dessinées et des magazines depuis longtemps oubliés. Les murs sont punaisés d’affiches de héros et acteurs passés de mode, un petit bureau de coin placé près du lit d’une personne est occupé par des cahiers scolaires bien rangés en pile, tout un attirail de crayons, stylos et matériel d’école reposent dans deux plumiers ouverts. Un antique téléviseur est recouvert d’un plaid, dessus, un vase où reposent trois roses rouges séchées. Un carreau cassé à la fenêtre a été recouvert il y a longtemps d’un carton délavé. Le visiteur laisse son regard vagabonder parmi tous ces objets, il en saisit un, se concentre dessus, le tourne et le retourne puis le repose avant de s’emparer d’un autre. Son examen des objets dure un moment, puis il saisit une figurine de Spider-Man qu’il fait briller avec la manche de son gilet, la glisse dans la poche de son pantalon avant de ressortir de la pièce où il reste quelques instants sur le palier.....
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- Chéri, tu as rangé ta chambre.
- Oui maman.
- Pas comme la dernière fois, n’est-ce pas.
- Non maman.
- Tu m’écoutes ou tu fais semblant ?
- Oui maman.
- Je vais aller voir et si ce n’est pas bien fait, tu sais ce qui arrivera.
- Quoi maman ?
La maman saute sur l’enfant assis sur le canapé en train de regarder la télévision, elle lui fait des papouilles, des chatouillis et ce n’est que rires et baisers pendant quelques minutes.
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Son pas est plus lourd lorsqu’il redescend l’escalier, il se dirige à présent vers la pièce du fond, celle qui sert de salle à manger et de bureau. Le plancher craque sous ses pas, la pièce est occupée par une ample table rectangulaire où court en son milieu un chemin de table en dentelle. Un bahut à portes vitrées occupe un pan de mur, tandis que sur celui, opposé, une imposante cheminée emplit l’espace. Au fond à gauche, proche de la fenêtre, un majestueux bureau à cylindre et un fauteuil à bois courbés sont la représentation d’un inséparable duo. Il visionne rapidement l’espace et se rue vers le bureau, s’assoit sur le fauteuil, visiblement éreinté. Ses paupières se ferment quelques instants puis un sursaut le redresse, il ouvre le cylindre du bureau, découvre à l’intérieur des tiroirs et des étagères parfaitement ordonnancés où s’empilent des liasses d’enveloppes liées entre elles par des cordons de couleurs.
La première surprise passée il saisit une à une les liasses, les enveloppes portent toutes un tampon administratif en provenance de lieux différents mais toujours avec le même libellé « Retour de..., Individu transféré à.... », Les lieux s’égrènent, des endroits qu’il connaît trop bien, Fresnes, Fleury-Mérogis, Marseille-Baumettes, St-Quentin, Condé-sur-Sarthe d’autres encore avec mention « n’habite plus à cette adresse » la liste parait sans fin, un long chapelet de douleurs et de chagrins dont il porte la responsabilité, dessous, un épais cahier débordant d’articles et de coupures de presse et enfin, tout au fond, une enveloppe non cachetée où est écrit « à mon fils chéri »....
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Mon chéri,
Je ne crois pas que la maladie me laissera un répit suffisant pour attendre ton retour, j’ai trop langui durant toutes ces années, guetté, espéré, mes forces me quittent un peu plus chaque jour. Je m’accroche à ce qu’il me reste de vie comme un naufragé qui sait qu’il n’atteindra pas la rive. Je t’écris ces quelques mots espérant que tu les liras un jour. Je viens de terminer de ranger la maison. Mon cher voisin, le seul du village qui m’a témoigné de l’amitié jusqu’au bout, a proposé de m’emmener à l’hôpital sur les conseils du médecin. Tu liras dans toutes ces lettres qui me sont revenues notre désespoir à ton père et à moi, ton père qui nous a quittés bien trop tôt, dévasté par la douleur et la honte, n’osant plus rencontrer nos voisins et exclu de sa propre famille (moi, j’avais la chance...
(Ici s’interrompt cette lettre, pliée et glissée dans l’enveloppe certainement par les soins du voisin)
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Trois jours avant à la Prison de la Santé
- Nom, prénom.
- René Martin.
- Date de naissance.
- 18 juin 1952.
- Bon alors, nous avons une serviette en cuir contenant deux trousseaux de clé, un porte-cartes avec passeport, carte d’identité, trois photos, un porte-monnaie contenant 152,84 F. T’iras pas loin mais j’me fais pas de soucis pour toi, avec tout ce que t’as dû planquer ! Tu signes là.
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- Gardien, vous pouvez libérer le dénommé Martin.
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Il est l’heure pour René de rejoindre la gare, son train est à 4 h 52. L’aube n’est toujours pas levée. Il récupère les liasses d’enveloppes, le cahier qu’il glisse dans sa serviette, plie la lettre de sa mère qu’il range dans la poche intérieure de son veston. Un dernier regard au bureau, au salon, à l’escalier, à la cuisine. Il inhale une dernière fois les odeurs de sa maison. Vite, il doit sortir maintenant, ne pas se laisser envahir par un regret, un remords. Il revêt son imperméable, croise avec soin le châle noir sur sa poitrine, replace son chapeau et sort de la maison en refermant la porte à clé. Debout sur la margelle d’entrée, il sort de son cartable l’affiche qu’il gardait pliée et la punaise sur la porte :
« Maison à vendre, s’adresser au notaire de.......avec un n° de téléphone ».

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Joëlle Brethes · il y a
Que c'est triste ! Mais j'ai apprécié cette alternance de présents et de passés pour arriver à cette superbe chute... Bravo !
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