Allegro ma non troppo

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Peut-être est-il utile que je présente mes petites espiègleries. Ces poèmes annoncés comme "jeux entre nous" cachent en général un secret. "Au clair de lune une sirène" évoque, certes le  [+]

Image de Hiver 2019

« La distance, c’est du temps, et le temps, c’est de l’argent, mon petit... »
Le vieil homme regardait son interlocuteur avec plus de curiosité que de bienveillance. Pourquoi avait-il accepté cette interview ? Pourquoi le recevait-il chez lui, au milieu du fatras des réussites et des échecs de toute sa vie ? Quand avait-il fait descendre ces deux grands fauteuils dans son dépôt, au milieu des maquettes de ses plus grandes inventions, des machines inachevées, des projets inaboutis, abandonnés ou tout simplement fantaisistes et récréatifs...? Il y avait du thé, des gâteaux...
En réalité, aucun de ses actes n’avait jamais été sans cause ou sans effet : aussi, que faisait ce journaliste maladroit au milieu de son monde, petite chose ni scientifique, ni littéraire qui cherchait ses questions comme on tente de traduire une idée complexe dans une langue étrangère dont on ne posséderait pas le vocabulaire ? C’était déplaisant.
Le vieux génie tentait d’éviter d’entendre la pulsation angoissante de la vieille horloge pendant que l’autre notait avec un soin horripilant : « Distance-temps-argent ».
— Et lequel a été le moteur de vos recherches ?
— L’expérimentation, indéniablement, répondit immédiatement le scientifique.
La lenteur du journaliste l’exaspérait. Sa jeunesse aussi, quel gâchis...
Mais certains trajets ne se font que dans un sens. Inexorablement.
— L’expérimentation, répéta l’importun. Il n’est pas dans l’équation, celui-là...
— Je vais développer, reprit le scientifique très lentement. Le couple distance/temps aura été à la fois le sujet et l’objet de toutes mes recherches. Le couple temps/argent en aura été le moyen. Quant à moi, j’aime le plaisir qu’apporte l’expérimentation.
— C’est donc le temps qui est le plus important, conclut le journaliste ravi de sa découverte. Vous l’utilisez deux fois.
Mais quelle truffe !
— Professeur, hasarda encore le jeune homme... Si vous me permettez, pourquoi parlez-vous ainsi au futur antérieur ?
Tiens, une fulgurance, pensa le scientifique. Et en même temps, dans une autre partie de son cerveau, le mot « futur antérieur » commença son existence propre, établissant des connexions avec d’autres mots. C’était spectaculaire, comme le dessin d’un réseau aérien sur une carte. Futur antérieur et indicatif puis mode, futur antérieur et passé, mémoire puis Mnémosyne puis muses puis arts puis sciences. Chaque mot ouvrait ses propres possibilités et se développait ainsi de façon autonome. Notre vieux génie observait son petit journaliste tout en suivant activement les développements de sa pensée arborescente. Et ça revenait, peu à peu : il avait lu un article sur le fonctionnement de la mémoire.
D’après son confrère, « notre mémoire nous parle au futur antérieur ».
— Pour vous, reprit le jeune homme de plus en plus gêné, c’était important de rendre les transports plus rapides ? C’était une vocation ?
Une vocation... Le vieil homme fut immédiatement transporté à l’intérieur de Saint-Louis des Français, juste devant le grand Caravage, La Vocation de Saint Matthieu. Nul besoin de fermer les yeux pour en représenter mentalement chaque détail, le bras qui traverse l’ombre surtout et la main qui désigne l’homme choisi. Il le voyait au delà du regard hébété du petit journaliste tout immobile et tout tendu de respect et de concentration qui attendait sa réponse. Le scientifique imagina simultanément les deux autres toiles et ne put s’empêcher de sourire. Dans la première, il était l’ange, qui dicte patiemment son message à l’évangéliste appliqué comme un écolier ; dans la seconde, il devenait Matthieu... Et cette interview tournait indéniablement au martyre.
C’était une visite intérieure, elle n’avait pas duré plus d’une seconde...
— Cela correspondait davantage à un besoin, reprit le chercheur sur le ton du professeur d’Université qu’il avait été. Certains ont dit que je leur faisais gagner du temps, d’autres que je raccourcissais les distances, ce n’est qu’une question de point de vue. En revanche, c’est ce que tous demandaient. Et pour y arriver, je n’ai fait qu’appliquer un principe linguistique assez simple. Je vais vous montrer.
Le vieil homme se leva et se dirigea vers un coffre. Il en sortit une carte sur laquelle frémissait un post-it rose qui le surprit et qu’il prit le temps de regarder. Il était écrit de sa main. Juste sous la date du jour, quelques mots : « Essaie l’Alpha et l’Oméga, Alzheimer ».
Tout s’éclaira soudain : sa maladie lui avait fait oublier la maladie elle-même.
C’était prévisible. Il avait donc laissé des signes sur la carte, comme un pirate aurait marqué l’emplacement du trésor. Et le trésor mène au plaisir.
— Quand le journaliste m’aura parlé de mes inventions – les transports – je sortirai la carte.
Voilà ce qu’il s’était dit. La mémoire et le futur antérieur... Et Alzheimer...
Évidemment.
Et tout revenait maintenant.
Il proposa un gâteau à son invité et lui montra la carte – sans le post-it.
Désormais, il était tout disposé à se faire aimable :
— Regardez, à partir de Rome, je vais jusqu’à Venise. Je serai dans le train à partir de deux heures jusqu’à six heures. C’est ce trait que je dessine, là, qu’il faut réduire.
— Mais, répondit le journaliste avec excitation, vous n’avez jamais réduit les distances réellement, c’était une métaphore sur votre capacité à fabriquer des engins plus rapides. En réalité, vous n’avez travaillé que sur la vitesse.
C’était presque une question. Le jeune homme n’avait besoin que d’une confirmation.
— En réalité, reprit le professeur, j’ai compris comment réduire ce trait, là. Celui qui va de « depuis » à « jusqu’à ». Je parviens à le gommer.
— S’il ne s’agit pas de vitesse, c’est impossible, objecta le journaliste.
— La machine est là, dit le scientifique avec désinvolture. C’est celle avec les deux lettres grecques. Il ne me manque qu’à la tester.
— Elle est donc... opérationnelle ?
Le jeune homme parlait plus vite maintenant, c’était un phénomène intéressant pour qui aime voir l’enchaînement des causes et des effets.
— Elle est opérationnelle, reprit-il avec malice. Je peux la tester, pour mon article ?
— Vous vous faites assurément une idée fausse de...
— S’il vous plaît, gémit le journaliste en entrant précipitamment dans la capsule. Je ne sortirai pas d’ici.
— Bien, sembla se résigner le vieux génie. Où voulez-vous aller ?
— Le plus loin possible.
C’était dit.
Le scientifique actionna consciencieusement les différents leviers.
Il s’agissait de tester l’invention de sa vie, son secret, que personne ne convoiterait ni n’achèterait jamais. Il aurait pu faire tant de choses avec plus de temps ! Mais l’heure n’était pas à la nostalgie. Non. Il fallait éprouver une dernière fois le plaisir de l’expérimentation.

Et ce fut un délice.

Au dessus de la porte, la lettre Alpha s’éteignit peu à peu et la lettre Oméga finit par s’allumer. La capsule s’ouvrit alors sur un vieillard hagard et balbutiant :
— Mais... Je suis resté là... J’ai eu l’impression de... C’est... Le temps que...
— En effet, dit le scientifique.
— Mais...
— C’est une autre forme de voyage, mon vieil ami.
— D’accord... D’accord... Impressionnant... Bravo, haletait le journaliste. Je vais me remettre dans la capsule et je vais faire le retour maintenant. Comme... Avec le train... Les transports...
Le vieil hôte ne répondit pas trop vite.
Bien sûr, il fallait prendre le temps de savourer.
— Enfin, enfin, mon bon ami, descendez et venez terminer votre gâteau avec moi, dit-il enfin, parfaitement satisfait du résultat de son essai. Terminons notre thé tranquillement entre nous... Repartir ? 
Le scientifique souriait avec compassion en soutenant le bras de son hôte pour le guider à petits pas jusqu’à son fauteuil.
— Repartir... souffla tristement le chercheur. Vous savez pourtant bien que ce trajet-là ne se fait que dans un sens.

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