Alice

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Assaillie par le doute, transie de froid, Isabelle s'interrogeait sur le bien-fondé de cette aventure. N'y avait-il pas danger à faire appel à des forces aussi obscures qu'inconnues ? Assise là, dans la voiture de son amie Cécile, elle attendait, grelotante, et se sentait ridicule, pire pathétique. Pourquoi avait-elle suivi cette fofolle de Cécile dans ce délire ? Elle jetait des regards inquiets au-dehors. Par beau temps et en plein jour, l'endroit ne devait pas manquer d'un certain charme bucolique, mais par cette morne et glaciale soirée de janvier, les lieux étaient particulièrement lugubres. Elle ne quittait pas des yeux la lanterne au-dessus de la porte qui brillait d'un éclat falot sur l'envolée de marches qui menaient au perron. 
 
Régis était la cause de sa présence dans ce décor d'épouvante. Régis, l'homme qui avait terrassé sa raison et régnait sur son cœur. Éperdument amoureux, ils avaient longtemps lutté contre une irrépressible attirance qu'ils avaient nourrie d'une chaste amitié. Mais leurs corps et leurs âmes affamés n'avaient pu se rassasier d'une si maigre pitance. L'union de leur chair avait révélé l'évidence : ils ne seraient jamais rassasiés l'un de l'autre. Ombre au tableau : Régis était marié. Avec l'inconscience et l'inconstance d'un homme envouté par le souffle ardent de la passion, il avait informé sa légitime de son désir de la quitter. L'épouse bafouée ne l'avait pas entendu de cette oreille, et même si ses sentiments étaient depuis bien longtemps émoussés, il était hors de question de laisser s'envoler un mari qui lui assurait un train de vie confortable et une position dans la société. Promptement confronté à ses responsabilités et sa progéniture, Régis avait été ramené sur terre à grands coups de menaces et chantage. Déchiré, la mort dans l'âme, il avait lâchement sacrifié leur précieux amour sur l'autel de ses obligations. Leurs adieux furent déchirants, dignes des plus grandes tragédies et Isabelle sombra dans une profonde dépression. Cécile, avec qui elle étudiait à l'école vétérinaire, avait vainement tenté de lui faire reprendre goût à la vie, mais son cœur était broyé par le chagrin. Elle lui avait alors parlé de cette femme, Alice, sorte de sorcière-guérisseuse, qui faisait des miracles dans la région dont elle était originaire. On venait la consulter de très loin pour ses charmes puissants et ses remèdes, elle avait même, disait-on, guéri des cancéreux. Nul doute qu'une femme avec de tels pouvoirs ramènerait sans attendre Régis dans les bras de sa dulcinée. Isabelle, de nature rationnelle, ne croyait guère à ces fadaises, n'y voyant que folklore et charlatanisme. Mais cette femme lui apparut bientôt comme sa seule planche de salut, la solution thaumaturgique à son insondable chagrin. Elle n'avait plus rien à perdre après tout, et une créature qui portait un si doux prénom ne pouvait être animée de mauvaises intentions. Elle avait donc accepté de suivre sa camarade jusqu'à cette ferme isolée en rase cambrousse où vivait l'enchanteresse Alice.
 
Un véhicule remontait doucement sur le chemin caillouteux face à elles. Il balaya de ses phares, l'espace d'un instant, l'étrange scène de ses voitures garées sous les fenêtres de la jeteuse de sort. Pendant une poignée de secondes on pouvait apercevoir l'ombre de leurs occupants, âmes torturées, souffrantes ou chagrines, venues quémander un remède à leur détresse, leur douleur, une issue à leurs tourments, un moyen d'échapper à leur destin qui s'obstinait à ne pas être radieux. Huit voitures étaient stationnées maintenant dans la cour de la ferme et bientôt une heure et demie que les deux jeunes femmes attendaient. Isabelle tourna son regard en direction de la grange devant laquelle était stationnée une grosse Peugeot bleue, lorsqu'arriverait le tour de ses passagers elle serait la suivante. Elle soupira, laissant s'échapper un petit nuage de condensation, Cécile avait remis le moteur en marche, mais sa petite auto peinait à produire une chaleur satisfaisante. La porte de la ferme laissa s'échapper deux femmes qui dévalèrent les marches et s'engouffrèrent dans leur voiture, elles souriaient, visiblement satisfaites. Les portières de la Peugeot s'ouvrirent. L'angoisse l'étreignit.
 
Après deux heures d'attente, son tour arriva enfin. Elle quitta la voiture sans perdre une seconde et se dirigea à la hâte vers la masure, le froid lui mordait les joues et son cœur battait à tout rompre en posant la main sur la poignée de la porte. Elle entra. L'intérieur était modeste, mais propre, une grande pièce flanquée d'une immense cheminée où brûlait un feu qui diffusait une chaleur bienfaisante et rendait l'atmosphère apaisante. Alice était assise devant sa table de salle à manger recouverte d'une nappe en plastique. Difficile de lui donner un âge, mais elle avait bien passé les quatre-vingts printemps. Elle était quelconque. Pas de verrue sur le nez, pas de chapeau pointu, ni baguette ou chat noir sur les genoux. Une petite vieille banale arborant un air las, blasé, presque renfrogné, mais un regard brillant et perçant qui mit Isabelle mal à l'aise instantanément. Dans un coin la jeune femme fut surprise par la présence de deux molosses qui somnolaient. Elle n'avait jamais vu de bêtes de cette taille, des Leonbergs ou des dogues du Tibet peut-être, se dit-elle, leurs têtes noir et feu étaient énormes et les flammes de l'âtre se reflétaient dans leurs prunelles de soie sombre ; placides, ils n'en restaient pas moins très impressionnants. La cliente exposa son affaire, ou plutôt elle exposa une version de l'affaire qu'elle avait échafaudée avec sa copine. Cécile l'avait en effet prévenue que la Alice était très chatouilleuse avec les histoires d'adultère. Elle s'assit face à la grand-mère et sortit une photo de Régis et sa femme. Elle expliqua qu'elle était une amie de ce couple, mais qu'ils étaient très malheureux ensemble, il fallait donner le courage à cette femme de quitter son époux qui était indubitablement toxique. La vieille regarda l'image quelques instants.
 
— Que de la merde ! lâcha-t-elle, en crachant sur la tomette.
 
— Euh.... Pardon ? Isabelle maudit intérieurement sa collègue qui l'avait entraînée à des kilomètres de la civilisation, risquer l'engelure à attendre figée pendant des heures dans un froid de loup, pour finalement rencontrer une vieille bique malpolie, visiblement sénile, qui expectorait comme un lama furibond.
 
— Cet homme n'apportera que des emmerdes, crut bon de préciser la leveuse de maux, avant de demander : as-tu déjà connu la vraie souffrance ? Isabelle fut quelque peu désarçonnée par cette question hors de propos. Aucun doute, la vieille était complètement gaga.
 
— Ce n'est pas le sujet... Pouvez-vous faire en sorte que ce couple se sépare ? Elle avait parlé plus fort, en articulant chaque mot comme il convient avec les personnes très âgées à l'ouïe défaillante et la raison vacillante.
 
— Je peux le faire... C'est facile... Je ferais ce qui doit être fait, affirma l'ancêtre d'un œil amusé. C'était tout ce qu'Isabelle voulait entendre. L'entrevue était terminée, elle se leva et déposa un billet sur la toile cirée. Alice ne facturait pas ses services, mais une obole était appréciée. Le chemin du retour se fit en silence. Isabelle cette nuit-là rêva d'une cheminée monumentale métamorphosée en bouche gargantuesque qui l'engloutissait dans une brûlante spirale.
 
Quelques semaines plus tard, Régis glissa sur le quai de la gare et fut happé par un TGV. Avant l'accident, il avait erré de longues minutes d'un air absent, il semblait comme hypnotisé, d'après les dires de certains témoins, d'autres juraient qu'un gros chien errant était responsable de sa chute. Le corps encastré sous les essieux était méconnaissable, une vraie bouillie. C'est au nettoyeur à haute pression que les employés de la SNCF avaient achevé d'ôter ce qui restait de lui sous le bogie du train. La légitime pleura avec dignité, puis se remaria très vite avec un ami du défunt. La maîtresse, à ce jour, est toujours internée.
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo. Une histoire fluide et qui nous rappelle que réaliser un souhait n'est pas toujours bon.
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
Le destin est parfois un peu provoqué !
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Jean Paul · il y a
Texte très bien écrit, belles ambiances, l'épouse bafouée tire les marrons du feu quant à Isabelle...
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Valérie Cruchet · il y a
Merci Jean Paul pour votre commentaire, je suis touchée.
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Doc Pavo · il y a
c'est vrai que l'histoire est très bien menée pour conclure sur un dénouement dramatique qui n'est surement pas celui escompté par la plaignante ... mais aussi par le lecteur
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Valérie Cruchet · il y a
Merci Doc pour votre temps de lecture et votre intérêt.
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Fred Panassac · il y a
Bravo Valérie pour cette histoire bien menée et efficace. Sans nul doute la sorcière a réglé le problème avec cynisme en répondant à la question posée, car elle avait évidemment tout compris et puni le mensonge d’Isabelle. C’est tragique et moral, mais avec une victime collatérale.
J’ 💕 et je like !

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Valérie Cruchet · il y a
Merci Fred d'avoir pris le temps de me lire et merci infiniment pour votre commentaire.

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