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Jacky

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ALICE

Alice dormait mal depuis la mort de son père, Daniel. Parfois, la nuit, elle se réveillait, en sueur, angoissée, hantée par une image, toujours la même. Celle de cet homme chétif et fragile qui lui était apparu une nuit de novembre, dans le hall de la gare de Toulon.

Le train a eu plusieurs heures de retard. Il fait nuit. La salle d’attente est froide et silencieuse, peuplée d’ombres solitaires. Elle cherche son père, son sourire, sa peau brune, ses yeux doux et confiants. Elle trouve un être pathétique, désorienté, tellement seul. Il porte une veste de costume marron, usée et trop grande, trop légère pour la saison. Il lui sourit mais ses yeux sont tristes et vitreux, son regard perdu. Comme il a maigri! Elle le sert dans ses bras, pour le réchauffer, pour le protéger. Sa poitrine est menue, ses mains sont froides!
Viens mon petit papa, lui dit elle faiblement. Elle a envie de pleurer.
Pourquoi es-tu venu me chercher? Tu m’attends depuis longtemps? J’ai dit à maman que je prendrais un taxi.
Il ne dit rien, heureux de la regarder, sa fille unique!
Tu aurais dû te couvrir, il fait froid. Ce n’est pas bien, papa, tu vas tomber malade.
Son père acquiesce, ne la quittant pas du regard. Elle enveloppe sa main dans la sienne.
Son alliance aussi est trop grande, ses doigts ont perdu leur rondeur et leur force. C’est elle qui tient fermement la main de celui qui la protégeait.

Cette nuit-là encore elle s’était réveillée. Elle ne s’était pas rendormie. A 6H elle s’était levée.
La lumière intime de la cuisine et l’odeur du café l’avaient apaisée. Elle s’était réchauffée en tenant son bol à pleines mains. Les gorgées brûlantes lui faisaient du bien. Elle ne pouvait cependant empêcher les souvenirs d’affleurer. Elle revivait cette soirée où elle avait pris conscience du mal de son père et de la situation de ses deux parents vieillissants. Les images venaient à elle, naturellement.

Elle ne lâche pas sa main. Elle veut la garder dans la sienne. Elle doit la réchauffer. Le taxi emprunte des chemins de son passé. Elle revoit son collège, le rond point, la boulangerie.
La lumière crue du hall désert de l’immeuble la surprend, après la nuit et la clarté bleue du tableau de bord de la voiture. Les lieux lui sont familiers et pourtant la scène lui semble irréelle. Dans le grand miroir près des escaliers, elle a du mal à reconnaître cet homme à la carrure étroite, qui flotte dans ses vêtements.
Elle appuie sur le bouton noir de l’ascenseur. Par le hublot elle fixe le cable qui se tend. Elle a hâte d’interroger sa mère, de lui demander ce qui ne va pas chez son père. L’appareil monte lentement. Il s’arrête au cinquième étage. Elle reconnaît le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvre. Jamais son père n’avait graissé les gonds. L’appartement est plongé dans l' obscurité. Dans la cuisine qu’elle allume, trois assiettes sont disposées pour un repas. Quel repas, à minuit? Elle sent une odeur désagréable de poisson qui a frit et qui attend entre deux assiettes. Dans la chambre, lumière éteinte, sa mère est allongée. Son coeur se coince. Le cauchemar continuait.

Alice finit son café et se leva pour remplir à nouveau sa tasse. Le bruit de la machine soudain habita la cuisine tout à l’heure silencieuse. Le liquide brun et mousseux qui coulait dessina un nuage velouté au-dessus du bol. Alice l’observa, fascinée.
Les images fortes avaient émergé, encore une fois. Encore une fois, Alice avait expulsé le souvenir de cette soirée où elle avait fait le deuil de son statut d'enfant. A quarante ans, elle était devenue la mère de ses parents.
Elle quitta la cuisine pour le salon. Elle alluma la lampe près du fauteuil où elle s’installa pour finir sa boisson. Elle se couvrit d’un plaid et se sentit réconfortée par sa chaleur et la lumière douce du lampadaire. Les fenêtres étaient fermées, pourtant elle entendait le marché du dimanche se mettre en place. Le jour commençait à filtrer à travers les persiennes. L’obscurité bienfaisante et protectrice avait laissé place à une aube terne et cireuse. Il devait pleuvoir.

Elle aimait la pluie, cette pluie chaude africaine qu’elle avait connue enfant au Sénégal, avec son père. Elle se rappela la violence du tonnerre, le silence brutal qui annonçait les rafales convulsives du vent, les tornades qui explosaient, libérant des torrents d’eau qui emplissaient les caniveaux et les faisaient déborder. Alors la terre détrempée libérait des effluves enivrantes qui montaient jusqu’à eux et la terrasse de leur villa rose, jonchée des fleurs orangées des grands arbres, délivrait une fraicheur fragile et parfumée.

Elle se sentait bien maintenant, apaisée, sereine. Elle sortirait se promener sur la place et ferait ses courses au marché.
Avant de se lever, Alice alluma son portable, lut ses mails, regarda la météo et vérifia ses comptes. Rien de passionnant. Elle laissa le plaid sur le fauteuil et rangea sa tasse dans l’évier.
Après une douche chaude et rapide et avant de s’habiller, elle se regarda dans le miroir de la salle de bains. Elle avait hérité des bons gènes de son père qui avait paru jeune longtemps. Elle se le rappela actif et sportif, les cheveux noirs et le ventre plat. C’était son père. Elle avait eu cette chance. Ils avaient toujours parlé, elle n’avait jamais hésité à lui confier ses secrets. Sa mère était restée en dehors, réservée, jalouse?

Dehors une pluie fine tombait. La fraicheur était agréable et tonique. Alice était remise de sa nuit. Elle était bien réveillée et prête à profiter de son dimanche matin. Les grands parasols rectangulaires couvraient entièrement la place du marché neuf de Saint Germain en Laye. Elle ferma son parapluie et s’engagea dans les allées pour faire ses courses.
Finalement, elle prit un troisième café, aux Arcades, sur la terrasse couverte, à l’abri de la pluie. En tournant machinalement la cuiller dans le café crème qu’on venait de lui servir, elle aperçut une femme, plutôt grande et droite qui lui rappela sa mère. Alors elle replongea dans le passé, une fois de plus. Elle avait toujours ressenti une gêne à ses côtés. Toujours elle l’avait sentie froide, distante, évitant les témoignages d’affection. Elle s’était interrogée aussi sur les liens qui unissaient ses parents. Ils étaient si différents, si opposés, physiquement, moralement et même culturellement. Son père était un méditerranéen, brun et jovial et sa mère, une grande femme rigide du nord de la France.
Alors une confidence de son père lui revint à la mémoire.

Lors de cette fameuse semaine, trois ans avant sa mort, ils s’étaient promenés sur le cours Lafayette et s’étaient arrêtés dans un café sur la Place Puget, en face de la vieille fontaine moussue. Le mistral avait cessé, il faisait beau et son père avait repris des couleurs. Elle avait tenté d’oublier les impressions détestables de son arrivée, à la gare. Elle s’était habituée à son nouveau visage. Elle lui avait choisi des vêtements plus ajustés, il paraissait moins maigre. Ils avaient bavardé comme au temps où elle n’avait pas encore quitté la maison, le bon vieux temps, comme il disait, les yeux brillants.

Ecoute- moi, Alice, je vais te dire quelque chose que j’ai toujours tu. Avant de partir aux colonies...
Non, papa, on ne dit plus les colonies, ce temps là est fini!
Oui, si tu veux, ça n’a plus d’importance aujourd’hui. Avant de quitter la France, j’ai aimé une jeune-fille qui s’appelait Geneviève. Elle le regarde attentivement et prend sa main avec tendresse, heureuse de l’écouter.
On s’aimait très fort, tu sais, mais ses parents me trouvaient trop vieux pour elle et puis un marin, ça ne leur convenait pas. Alors ils l’ont mariée à un autre qu’elle n’aimait pas. Elle garde le silence, mesurant la gravité de cet acte et lisant la tristesse dans les yeux de son père.
Comment peut- on faire ça quand on aime ses enfants?
C’était une autre époque mon Alice. C’était les années 60. Les filles n’étaient pas autonomes comme aujourd’hui. Geneviève ne travaillait pas, elle dépendait de ses parents, alors...
Mais, et toi, papa? Vous ne vous êtes jamais revus?
Non, je me suis embarqué pour les colonies, pardon, pour l’Afrique. Je lui ai écrit souvent mais elle n’a jamais répondu à mes lettres. Je n’ai pas compris, j étais certain de son amour....On voulait se marier, tu sais. Elle était déjà ma femme en cachette, lui avoue-t-il, penaud. Elle le regarde avec affection, lui sourit et l’embrasse. En même temps elle prend conscience qu’elle n’existe que grâce à cette séparation. Elle ne serait pas là sans sa mère. Que le destin était hasardeux!
Mais, alors je n’aurais pas dû naître! Si tu l’avais épousée, je ne serais pas là, avec toi.
Jamais je n’ai regretté ta naissance, ma chérie. Tu es exactement l’enfant que je désirais. Tu es ma petite merveille, mon Alice!
Alice sourit à son père, émue.
Toi aussi, papa, tu es le père parfait. Tu n’as pas gardé de photos d’elle?
Si, dans le vieux cartable en cuir, au fond du placard du réduit. Prends les et emporte tout chez toi. Je te les donne, ma chérie. Maintenant c'est fini. Moi, elles me font du mal et à ta mère aussi. Elle a toujours su qu'elle venait en second.

Elle avait donc emporté le cartable. Dans le train elle avait regardé les photos, les larmes aux yeux. Et puis elle les avait rangées et n’y avait plus touché, même après la mort de ses deux parents.

Dans le brouhaha environnant, elle distingua son nom, quelqu’un l’appelait, une voix d’enfant.
Madame Ferdani, Madame Ferdaniiii
Elle regarda autour d’elle et aperçut le petit Léo lui faire signe de la main, enchanté de rencontrer sa maîtresse, ailleurs qu’à l’école. Il s’approcha, timide et souriant. Un bel enfant de 7 ans, les yeux vifs, le visage fin. Elle l’embrassa et il rougit, heureux. Il repartit aussitôt, se faufilant à travers les tables et toutes les chaises qui encombraient le passage.

Elle rentra chez elle peu après. Elle avait hâte maintenant de retrouver l’homme d’avant, celui qu'il avait été avant sa naissance et qu'elle n'avait jamais connu.
Elle savait où trouver le cartable. Il l’attendait sur l’étagère du haut, près des sacs de voyage, dans le placard de sa chambre. Elle regagna son fauteuil du matin.


De son écriture penchée et appliquée, son père avait noté au dos des photos:
Plage des Sablettes avril 1964, avec Geneviève et René
Elles étaient en noir et blanc et de qualité moyenne. Alice fut projetée dans un passé vieux de cinquante ans.

Au dos de la première , il avait écrit Geneviève.
Le soleil se devinait par la ligne horizontale qui séparait l’ombre des arbres de l’espace blanc de la lumière. Au loin, des rochers et la mer, à droite des cabanons de pêcheurs. La jeune fille se tenait debout, les pieds nus posés sur une couverture. Sa robe est claire et sans manches. Une large ceinture souligne sa taille. Le visage est enfantin, des joues rondes et des yeux noirs qui regardent l'objectif avec sérieux et impatience. Elle a ramené ses longs cheveux bruns sur son épaule.

Sur la deuxième photo, il a écrit Moi...
Il fut ce jeune homme désinvolte, assis en tailleur sur la couverture. Il tient une cigarette dans sa main droite, près de ses lèvres. Il plisse les yeux en souriant au photographe, Geneviève? Ses cheveux noirs bouclent tout autour de son visage bronzé. Il porte une cravate sur sa chemise à manches courtes.

La troisième est prise de face, par leur ami René.
Sur la couverture traînent les restes du repas. Genevieve tient une bouteille Thermos et se penche avec grâce vers cet homme qui fume, les yeux rivés sur elle, sérieux et rêveur. Il a pris sa décision.

Quand il la raccompagnera en voiture, après la plage, ils auront du mal à se séparer. Ils se marieront avant son départ. Et ils ne se quitteront jamais, n'est ce pas?
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