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Alerte enlèvement

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Brumelle

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C’était un matin d’hiver et les paysages étaient engloutis dans un brouillard épais. Il enrobait tout, depuis les maisons voisines jusqu’aux dernières fermes à la périphérie du village.

Ce jour là, il me fallait accompagner mon fils de trois ans au centre hospitalier universitaire le plus proche.

Reprendre contact, même pour une seule journée, avec une grande ville ne m’enthousiasmait guère. Depuis la naissance de Robin, j'avais fui l’effervescence de la capitale et je travaillais « au vert » dans un lieu proche de la nature. J'avais beaucoup appris et réappris au travers du regard de mon gamin sur le monde. Avec lui, je retrouvais, dans cette campagne lointaine, les « petits riens » ayant émerveillé ma propre enfance. Les trajets vers l'école maternelle, c'était toujours à pied, pour prendre le temps de voir chacune des beautés de notre environnement. Sur la voie ferrée, le train, chargé de voitures multicolores, s'élançait. Sous le pont, la péniche se cachait avant de réapparaître, progressivement, de l'autre côté. Et puis, sur un immense tableau bleu ciel, les nuages se posaient, avant l'orage, en formes ondulées blanches et grises... Plus près de nous, il y avait, selon la saison, les fleurs s’ouvrant à la rosée, les feuilles d’automne se posant en bord de route, ou le givre que l’hiver saupoudrait, en étoiles, sur les herbes sèches.

Libérés de la carapace d'une voiture, nous pouvions sentir le soleil chaud, la pluie fraîche sur nos visages, le vent qui nous décoiffait ou le froid nous piquant sur le nez. Nous nous amusions, sous le regard agacé des mères l’interdisant à leur enfant, à réveiller, à grands coups de pieds, les flaques d’eau immobiles. Après notre passage, elles prenaient d’autres couleurs et nos bottes, chargées de boue, aussi !

Ce matin là, la perspective d’une longue route à faire, sans visibilité, m'avait amenée à arrêter notre trajet sur le parking de la gare du bourg voisin. Dans la voiture, pendant les quelques kilomètres parcourus, la radio évoquait, pas très loin de nous, la disparition d'un enfant à la sortie de l'école. Mais déjà, le haut-parleur annonçait l'arrivée de notre train et nous avons laissé en suspens les détails de cette information. Robin était ravi d'entrer dans ce TGV qu'il voyait régulièrement couper, en quelques secondes, notre village en deux parties.
Nous nous sommes installés dans un compartiment peu peuplé. Quatre sièges seulement étaient occupés par des étudiants travaillant ensemble et un cinquième, un peu plus loin, l'était par une femme lisant un magazine. Après un moment d’hésitation devant la vitre sur laquelle mon fils appuyait son nez, un homme seul s'était assis, juste avant le départ du train, pas très loin de nous. Il portait un blouson de cuir noir et il n’avait pas de bagage.

Les paysages défilaient sous forme de squelettes d’arbres ou d'ombres d’habitations sur un fond sombre que le jour perçait à peine. Robin, peuplait ce monde peu engageant de tas d’histoires qu’il racontait à voix haute. J’ai d’abord pensé que ces paroles enfantines amusaient l’homme qui nous observait. Mais quand la femme solitaire est venue échanger quelques mots, j'ai eu le sentiment qu'il prêtait une oreille un peu trop attentive à notre conversation.
Lors de notre descente du train, il nous a suivis jusque l’arrêt de bus avant de monter, comme nous, dans celui qui menait à l’hôpital ! Enfin, quand j’ai appuyé sur la commande « arrêt prochain », il s’est levé, lui aussi, de son siège pour descendre. Tandis que je cherchais, dans le hall de l'établissement le service dans lequel nous avions rendez-vous, j'évitais de me retourner. Je tentais de combattre l'appréhension qui me gagnait peu à peu et je tenais, bien serrée dans la mienne, la petite main de mon gamin.

Quand nous sommes arrivés devant la pédiatrie, l'homme du train avait disparu ! J’étais soulagée et un peu confuse de m’être laissée envahir par d'aussi stupides craintes... Ce voyageur pouvait avoir besoin, lui aussi, de voir un spécialiste.

En salle d’attente, les portes s’ouvraient et se fermaient sur les appels successifs des enfants. Avec une fillette de son âge, mon fils tentait de monter un « spectacle ». Habitué à une vie libre sans promiscuité, il annonçait, à voix haute et sans gêne, des histoires d’animaux sauvages. Il y intégrait des lions, des hippopotames et surtout des crocodiles. Ceux qui, avec leurs grandes mâchoires, le fascinaient beaucoup depuis quelques jours. J’ai pris, sur la table basse, un quotidien du jour délaissé par des consultants précédents... à la une, s'étalait le visage rayonnant de l'enfant disparu la veille. La suite est restée, là encore, en attente, l'infirmière nous invitant à la suivre jusqu'au boxe de consultation du spécialiste.

Nous avons quitté l’hôpital en milieu de matinée et nous devions attendre, pendant plus d’une heure, notre train de retour. La ville était enroulée dans un voile glacé. L’aspect rugueux des immeubles, le bruit, les passants agrippés à leur téléphone portable, leur indifférence n'invitaient pas à la flânerie dans les rues.
J’ai suivi mon fils vers l’enseigne rouge d' un « fast food » vers lequel il me tirait. J'étais réticente au départ mais, après tout, un petit « Robin des Bois » n'aurait-il pas à se familiariser avec ces futilités, pour devenir, un jour, un grand « Robin des Villes » ? Il était en tous cas fasciné par ce genre d’établissement. Il en aimait les couleurs et les repas à manger avec les doigts. Et puis, il adorait les aires de jeux avec ses piscines de boules multicolores, ses toboggans et ses tunnels.
Sur un fond musical, dominé régulièrement par des annonces de mouvements de trains, des jeunes gens, vêtus de rouge, commençaient à s'affairer. Les pommes frites se doraient, à la seconde près, dans des paniers métalliques dont elles se relevaient, luisantes. Les boîtes se fermaient sur des pains ronds rayés de mayonnaise ou de ketchup. Et, en un seul coup de manette, un gobelet se coiffait d’une pyramide de glace avant qu'un plateau l'emporte sur une table. Au comptoir, la clientèle n'avait pas à patienter trop longtemps. Les employés des bureaux ou des magasins voisins n’étaient pas encore en pause. Seuls, des voyageurs très pressés, passaient par là. Ils s'attablaient au plus près de la sortie, avalant à la hâte ces quelques denrées aseptisées, tout en surveillant l'écran d'affichage des trains.

Robin s'est vite échappé vers l'espace réservé aux enfants, situé tout au fond de la salle de restauration. Une porte automatique vitrée permettait, d'accéder directement, depuis là, au premier quai. Et bien sûr, tout en passant commande, j'en surveillais tous les mouvements et les alentours. Parmi les tables proches de l'aire de jeux, une seule était occupée par un homme âgé, complètement absorbé par la lecture de son journal. Robin s'est débarrassé de son blouson en le fixant sur le nez d'un clown géant, puis il a déposé ses brodequins de cuir bleu dans les alvéoles du range-chaussures. Il s'amusait bien sur le toboggan ! Délaissant le petit escalier de montée, il repartait inlassablement, depuis le bas de la piste lisse, en sens inverse. Je le regardais, amusée quand j’ai vu qu'un homme s’installait au plus près des filets colorés marquant la limite de l’espace ludique. Il me tournait le dos, assis dans l'ombre du poteau de soutien de l'installation. Je ne le distinguais pas parfaitement mais une crainte commençait à ressurgir en moi. Sa tête, légèrement tournée, laissait deviner un regard posé avec insistance sur mon fils. Ce regard était peut être le même que celui qui m'avait inquiétée pendant notre trajet matinal en train. En tous cas cet homme portait un blouson de cuir noir et il était sans bagage.

J'avais hâte de retrouver Robin qui, à l'instant où notre plateau était complet, gravissait encore la pente lisse du toboggan. Mais j'ai du le quitter des yeux, un court instant, pour chercher de la monnaie réclamée par la serveuse. Quand je me suis retournée, juste après, vers l'endroit réservé aux enfants il était désert... L’homme au blouson noir avait disparu et mon fils n’était plus sur le toboggan ! J’ai traversé la salle en courant et en criant  «Robin ! »... Mais sans obtenir aucune réponse. Le blouson était encore suspendu sur le clown et les chaussures bleues étaient toujours dans les alvéoles du meuble de rangement, tout près de la porte automatique... Dans ma tête, une pensée horrible s'est imposée : mon petit avait été enlevé et notre vie s'arrêtait là, au milieu de ce fast-food.

Mes jambes tremblaient et, en pleurs, j'ai franchi au plus vite cette porte diabolique s'ouvrant vers tous les dangers possibles. J’étais envahie toute entière par d'insupportables hypothèses. Je cherchais, dans la foule, une silhouette masculine avec, sur l'épaule, la tête blonde d’un enfant que je pensais endormi, en quelques secondes, avec une substance quelconque. Sur le quai voisin, un train venait de déverser une masse compacte de voyageurs que je fendais difficilement, dans ma hâte d'en empêcher le démarrage. Il fallait absolument qu'il reste en gare, malgré l'annonce de son départ imminent, prête à être confirmée d'un coup de sifflet. Affolée, je bousculais, sans aucune excuse, les personnes traînant lymphatiquement de lourds bagages derrière elles. Mais c'était peine perdue : je suis arrivée au moment même où les portes du train, s'élançant déjà sur les rails, se rabattaient. J'ai vite interpellé le chef de gare le questionnant, vainement, sur les derniers passagers qu'il avait vus, tout en scrutant, aussi inutilement, les visages derrière les vitres défilant devant nous.

De plus en plus paniquée et en dépit du bon sens, je suis alors partie, dans cette gare immense, à la recherche de notre voisin de compartiment. Dans le hall d'accueil, devant les kiosques, sur les tapis roulants, quelques hommes, sans bagage, portaient un blouson de cuir noir, mais ils étaient seuls et leurs silhouettes étaient bien différentes de celle que je voulais retrouver. C'est alors que mon psychisme, complètement ébranlé, a laissé passer une lueur de lucidité me ramenant vers le fast food avant d'alerter la police. Ce passage, ne serait-ce que pour récolter de premiers témoignages sur la disparition éclair de Robin, m'est apparu tout à coup comme prioritaire.

Une dizaine de minutes s'étaient écoulées depuis que j’avais quitté, chamboulée, cet endroit et rien n’avait bougé depuis. Le plateau jeté en vrac sur une table était encore là. Aucun autre enfant ne s’était invité dans l'univers coloré où jouait Robin. Le blouson encore agrippé par la capuche sur le nez du clown, et les petites chaussures, n'attendant que leur propriétaire pour se remettre en marche, me donnaient envie de hurler. Mais je me suis contenue, affichant un minimum de calme pour solliciter le vieux monsieur, toujours plongé dans son journal. J'aurais du commencer par là bien sûr et, quand je lui ai demandé s’il avait vu mon fils, son air ahuri et sa réponse, accompagnée d'un haussement d'épaules, ont commencé à me sortir de mon délire...

« Mais bien sûr que je sais où il est votre petit... Il joue dans le tunnel et depuis un bon moment ! »

Je me suis alors ruée, en chaussures, sur le sol matelassé jusqu'à l’intérieur du gros boyau rouge menant au toboggan. Et là, Robin était immobile, émettant, à voix très basse, de petits grognements. Tiré de son beau rêve par mon cri désespéré, son regard traduisait à la fois la colère et la révolte de me voir débarquer ainsi, chaussures aux pieds, dans son « sanctuaire ».

Quand, à peine apaisée, je lui ai demandé la raison de son silence lors de mes appels, il a répondu, agacé : « Mais enfin... Tu ne sais pas encore qu’un crocodile ça ne répond jamais quand ça dort ? »

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Joëlle Brethes · il y a
Encore un bien joli texte que je n'ai pas découvert à temps ! Désolée.
J'aime beaucoup votre écriture !

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Brumelle · il y a
Bonjour Joëlle, merci pour votre lecture et votre gentil commentaire. Peu importe le moment du passage des lecteurs ou lectrices, d'ailleurs de mon côté je ne passe pas par ce site tous les jours, le partage des textes me semble le plus important. Et j'apprécie également vos écrits. Bonne journée à vous.
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Jarrié · il y a
Je vous soumets ma putain de nuit si vous ne l'avez pas encore lu. Au plaisir de prochains échanges. M.Jhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/putain-de-nuithttps://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/putain-de-nuit
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Anne Marie Menras · il y a
Quelle émotion ! Heureusement l'histoire se termine bien... j'ai vécu la même histoire, au retour du travail, un blouson resté accroché à une patère, mais pas d'enfant dans le centre de loisirs ! Il a été retrouvé au terminus d'une ligne du métro parisien. Son signalement avait été transmis à la police. Quand je l'ai retrouvé, j'avais les jambes qui chancelaient. Il m'a expliqué qu'il avait fait du foot avec un groupe d'enfants, qu'il avait suivi ceux qui rentraient chez eux sans être accompagnés, et comment il s'était retrouvé tout seul dans le métro une fois les portes refermées, avec des grandes personnes qui riaient en le regardant... Inutile de dire qu'il n'est plus jamais retourné dans ce centre de loisirs !!!
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Jose · il y a
Une angoisse tellement familière et si bien exprimée, sans pesanteur, avec cette fin qui efface les larmes (oui, bon je sais c'est un peu facile...)
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Patrick Peronne · il y a
Un texte passionnant. J'ai pris l'habitude de vous lire, donc pas de commentaire détaillé... d'autres l'ont fait avec une belle acuité. Mon vote
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Brumelle · il y a
Bonsoir Patrick, je vous remercie de m'avoir lue et d'avoir apprécié ce petit garçon aimant jouer les crocodiles.
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Sylvie Franceus · il y a
Ouf... j'ai crains le pire !!! Bravo pour votre belle écriture
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Brumelle · il y a
Bonjour Lafée, je vous remercie d'être passée par là et pour votre commentaire.
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Kenavo · il y a
Suspens et fin heureuse, ma voix... Vous pouvez aussi aller voir ma poésie ''Aphrodite 2018'' pour le prix Saint-Valentin...
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Brumelle · il y a
Bonjour Kenavo, je vous remercie pour m'avoir lue et je passerai par vos écrans. Bon week end.
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Yasmina Sénane · il y a
Texte qui est angoissant ! Heureusement que la chute est positive !
Apprécierez-vous "Entre les persiennes" en lice pour le prix Saint-Valentin ?

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Brumelle · il y a
Bonjour Yasmina, merci pur votre passage et votre invitation. Bon week-end à vous.
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Violette · il y a
C'est un très beau texte, d'abord sur le bonheur de vivre en paix à la campagne avec son enfant et puis
sur cette angoisse qui est là au cœur des mères, sans cesse en alerte, craignant toujours le pire.

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Brumelle · il y a
Bonjour Violette, oui c'est un bonheur de vivre en accord avec la nature, mais c'est un art d'être capable d'échapper à l'atmosphère parfois trop anxiogène que l'on peut se créer. Merci en tous cas d'être passée et bonne journée à vous.
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Adonis · il y a
J'aime beaucoup !
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Brumelle · il y a
Bonjour Adonis, merci pour votre passage et votre commentaire sympa.
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