Alana

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— Alana !
La jeune femme regardait par la fenêtre et observait le paysage. La longère dans laquelle elle vivait avec son époux était située à proximité de la mer, et de la fenêtre de la cuisine on pouvait l’apercevoir au loin.
— Alana ?
Oui ?
Alana contempla une dernière fois par la fenêtre les petites maisons bretonnes, reconnaissables par leurs toits de chaume, qui se succédaient jusqu’à la plage. Et avec le soleil qui illuminait le ciel par cette belle journée d’été, rayonnant sur les façades de pierre, on aurait dit un vrai paysage de carte postale. Mais ce qu’Alana préférait, c’était se rendre sur la plage, la nuit, les pieds dans le sable, et admirer l’horizon. Le phare au loin, une lumière pour guider les marins afin de les mener jusqu’à bon port, les bateaux de pêcheurs voguant silencieusement au-delà du récif, et l’obscurité de la nuit pour l’envelopper d’un calme apaisant après une journée bien remplie.
— J’arrive ! Alana sait déjà ce que Loïc va lui dire. Sa mère ne va pas tarder et, comme toujours, tout doit être parfait pour son arrivée. Et bien sûr, en bonne épouse docile, elle va faire tout ce qu’ils attendent d’elle, ce qui inclut ne rien dire quand sa belle-mère l’assènera de critiques quant à sa façon de cuisiner, la décoration de leur appartement… jusqu’à sa manière de s’habiller et de se maquiller. Docile. Discrète. Bien apprêtée. Sois belle et tais-toi, en somme. Peu importe ce que tu penses et ce que tu ressens, fais ce qu’on attend de toi et, surtout, ne te fais pas remarquer. Le bruit de la sonnette la tira de ses pensées et elle respira un grand coup avant d’aller ouvrir.

***

Assise sur la plage, Alana était songeuse. Tous les après-midis, après que Loïc part à son cabinet pour ses consultations, elle venait là, seule, pour réfléchir. Avant de continuer sa journée de tâches ménagères elle avait besoin d’un moment de calme, juste un petit moment où elle pouvait être en paix avec elle-même, avant d’enchaîner les mêmes gestes qu’elle répétait inlassablement tous les jours, en semaine comme en weekend, été comme hiver, jour ouvrable comme jour férié. Juste un petit moment où elle faisait le vide en elle tout en admirant la mer, elle qui rêve depuis toujours de naviguer. N’est-ce pas d’ailleurs le plus beau cadeau que la mer puisse nous offrir, la promesse d’une liberté certaine ? Après tout, quiconque part en mer peut aller où il le désire. Et malgré le fait qu’elle lui ait repris son père un soir de tempête, elle continuait d’être fascinée par la mer. Et ici, sur cette petite île bretonne, la mer est aux habitants comme le sang qui coule dans leurs veines : vital. De la même façon, leur terre représentait leurs racines, leurs origines. De plus, tout le monde se connaissait, un peu comme une grande famille.

Cela avait bien sûr des avantages mais aussi des inconvénients, et de plus en plus souvent, Alana se disait qu’elle aimerait vivre sans que tout le monde lui donne son avis sur tout et n’importe quoi. Elle avait de surcroît de plus en plus l’impression de ne plus être une personne à part entière, mais au contraire une sorte de chose, programmée à répéter encore et encore les mêmes gestes, chaque jour que Dieu fait, et avec par-dessus le marché la famille qui lui dictait en permanence ce qu’elle devait faire et comment elle devait s’y prendre. Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas tout de suite l’homme qui s’approchait d’elle.
Moi aussi j’aime regarder l’océan lui dit le jeune homme en s’asseyant à ses côtés. Alana se tourna vers l’inconnu et elle crut alors que son cœur allait s’arrêter de battre sous l’effet du choc : Corentin se tenait près d’elle. Elle ne l’avait pas revu depuis plus de 5 ans maintenant. Amis depuis l’enfance, la jeune femme avait vu ses sentiments pour lui évoluer au fil du temps. Ils avaient entamé une histoire mais malheureusement Corentin avait dû partir précipitamment. De temps en temps, elle se demandait ce qui se serait passé s’il n’avait pas quitté l’île. Aurait-elle épousé Loïc quand même ? Il lui fallut quelques secondes pour réagir, elle ne s’attendait pas à se retrouver face à lui. En tout cas, il était toujours aussi beau. Grand, fort, des cheveux bruns dont quelques mèches tombaient sur le front, ainsi que de beaux yeux verts qui avaient depuis toujours contribué à ravir le cœur des jeunes filles.
Oui, ça fait bien longtemps. En fait, j’étais en mer la plupart du temps et, quand je rentrais, j’étais sur le continent. J’ai dû m’installer là-bas pour… Pour régler quelques affaires familiales. Corentin sembla soudain mal à l’aise et Alana perçut son trouble.
Il la regarda et elle eut alors l’impression de se retrouver des années en arrière, lorsqu’elle n’était encore qu’une jeune fille et que le simple fait que Corentin la regarde suffise à provoquer en elle un déferlement d’émotions.
Il faut que j’y aille. De toute façon on va se revoir.
Loïc, qui avait été appelé pour une consultation à domicile non loin de là, avait aperçu sa femme discuter sur la plage avec un homme. En s’approchant un peu pour distinguer les traits de l’inconnu son visage avait pâli, comme s’il avait vu un fantôme. Faisant demi-tour en direction de son cabinet, il se jura de trouver une solution à ce problème, et ce rapidement.

***

Marie tendit une part de far aux pruneaux à Loïc ainsi qu’un verre de chouchen pour l’agrémenter. Il était arrivé très contrarié, ce qui n’étonnait pas Marie. Elle avait eu vent du retour de Corentin un peu plus tôt dans la journée et s’attendait à ce genre de réaction.
Te bile pas, il va rien se passer, tu verras. Ils se sont croisés, ils ont discuté un peu, et alors ? Bientôt il sera reparti en mer, et puis voilà.
Au bout d’une demi-heure, Marie Karadeg eut raison de la mauvaise humeur de son fils grâce à la sollicitude maternelle qu’elle lui accordait toujours dans ces moments-là. Après son départ, elle décida tout de même de garder un œil sur ce marin de malheur, et si le besoin s’en faisait sentir, elle trouverait sûrement un moyen de l’éloigner d’Alana. Encore une fois.

***

Corentin s’allongea sur son lit, épuisé. Il avait passé la journée à rénover la maison de sa grand-mère, les nouveaux locataires arrivaient dans quelques semaines et il y avait encore beaucoup de travail. En se retrouvant à l’intérieur, un flot de souvenirs d’enfance l’avait envahi, non sans provoquer chez lui une certaine nostalgie : les pâtisseries que sa grand-mère prenait toujours plaisir à lui confectionner, les histoires qu’elle lui racontait, narrant plus d’une fois sa rencontre avec son mari, Roland. Corentin n’avait malheureusement pas connu son grand-père, celui-ci ayant succombé à un infarctus alors qu’il n’était pas encore né. C’était donc avec une curiosité non feinte que le petit garçon écoutait toujours les péripéties de son aïeule, avec laquelle il avait toujours été très attaché. Quand elle avait disparu à son tour Corentin avait eu beaucoup de mal à s’en remettre. Heureusement qu’Alana était là pour le soutenir.

Alana... Quand il l’avait aperçue assise sur la plage, seule, ses beaux cheveux blonds dans le vent, il avait eu l’impression qu’il ne s’était écoulé que quelques jours à peine depuis son départ. Depuis ce fameux soir où il avait juré ne plus revenir… Elle était toujours aussi belle et semblait ne pas avoir changé. Il aurait tant aimé lui dire qu’il n’avait pas cessé de penser à elle depuis tout ce temps, que la première chose qu’il avait désirée en mettant le pied sur l’île était d’aller la retrouver. Il aurait tant aimé la prendre dans ses bras et la serrer contre lui, comme autrefois. Mais c’était impossible et il n’en avait pas le droit, puisque désormais elle était mariée avec Loïc. Épuisé et malheureux à l’idée de ne pouvoir être avec celle qu’il aimait, Corentin s’endormit profondément.

Pendant ce temps, à quelques rues de là, Alana peinait à trouver le sommeil. Allongée dans son lit, elle avait beau fermer les yeux et s’efforcer de penser à autre chose, le visage de Corentin lui apparaissait sans cesse. Elle pouvait lutter autant qu’elle le voulait, elle ne pouvait pas arrêter de penser à lui. Alana finit par s’endormir, tard dans la nuit, mais le souvenir de celui qui fut son amant autrefois ne la laissa pas en paix, la hantant jusque dans ses songes.

***

Alana faisait ses courses au marché lorsqu’elle entendit quelqu’un l’appeler. Elle vit alors Annaïg Rafalen venir vers elle, souriante et chaleureuse, comme toujours. À cinquante ans, Annaïg était encore une très belle femme. Il faut dire aussi que le temps avait eu peu d’emprise sur elle, et on lui donnait volontiers quinze ou vingt ans de moins. En pleine discussion avec elle, Alana vit s’approcher Corentin. Son cœur se mit automatiquement à battre la chamade et elle essayait de se concentrer sur autre chose, n’importe quoi, pourvu qu’elle arrive à masquer son trouble. Un peu plus tard, une fois ses achats effectués, Alana allait prendre congé d’Annaïg et Corentin pour rentrer chez elle quand celui-ci proposa de l’aider à porter ses achats. Contrairement à d’habitude, le temps sembla passer beaucoup plus vite pour Alana. Pris par leur discussion, ils avaient tout naturellement passé le reste de la matinée ensemble. Corentin avait aidé Alana à ranger les provisions, puis à cuisiner. La jeune femme avait oublié à quel point elle se sentait bien en sa compagnie. Pendant que le kig-ha-farz finissait de mijoter, Alana décida qu’ils avaient bien mérité un petit café.

Le bruit des clés dans la serrure la fit sursauter. Loïc apparut sur le seuil et blêmit en apercevant l’ancien amant de sa femme, tranquillement assis dans la cuisine, à prendre le café avec elle.
Quelques instants plus tard, Alana appréhendait le simple fait de se retrouver seule avec son époux, rien qu’en devinant la colère grandissante dans sa voix. Tout en mettant la table, elle espérait que le moment du déjeuner allait vite passer mais constata rapidement que ses craintes étaient malheureusement justifiées.
Qu’est-ce qui foutait chez moi, celui-là ? Le ton sec qu’il employa n’augurait rien de bon pour la suite.
Je suis tombée sur lui au marché, et il m’a raccompagnée pour m’aider à porter les courses car j’étais très chargée.
C’est très aimable de sa part, reprit-il, sarcastique. Alana se sentait de plus en plus stressée. Elle savait que Loïc avait tendance à être colérique, mais cette fois-ci elle décelait autre chose en lui, quelque chose qu’elle n’avait encore jamais vu, plus que de la colère, elle lisait maintenant au fond de ses yeux une lueur de méchanceté.
Tu n’as pas à t’inquiéter voyons, Corentin est juste un ami pour moi, et tu sais bien que tu peux me faire confiance, je suis ta femme.
Justement, la coupa-t-il. Tu es mariée, tu ne fais pas ce que tu veux, figure-toi. Tu dois m’écouter et faire ce que je te dis !
Mais Loïc…
La gifle la percuta de plein fouet sans qu’elle eût le temps de réagir. Loïc avait frappé avec une telle force qu’elle en était tombée de sa chaise. Se tenant la joue avec la main, elle ne put retenir ses larmes.
Arrête de chialer et nettoie-moi tout ça ! Si jamais tu revois ce type je recommencerai et cette fois-ci tu auras une bonne raison de pleurer !

Pendant qu’Alana nettoyait tout en silence, Loïc avait terminé son déjeuner tranquillement, comme si rien ne s’était passé, le nez dans son journal. Tout aussi naturellement, il était ensuite reparti au travail. Sans un mot d’excuse. Sans un regret. Les regrets, en revanche, étaient tout ce qui restait à Alana : elle regrettait amèrement d’avoir épousé cet homme. Se sentant seule et désespérée, elle regarda les débris de vaisselle qu’elle venait de jeter dans le bac destiné au recyclage du verre et se rendit compte que son mariage en était arrivé au même point : brisé, en mille morceaux, bon pour la poubelle.

***

Corentin sonna à la porte. Quand Alana lui avait téléphoné pour lui demander de passer la voir, il s’était douté que quelque chose n’allait pas. En voyant les yeux rougis par les larmes et encore humides, la joue tuméfiée, Corentin sentit une colère sourde monter en lui.
Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Est-ce que c’est ton mari ?
Alana n’eut pas besoin de répondre, un nouveau flot de larmes lui montant aux yeux confirma les craintes du jeune homme.
— Je vais le tuer !
Elle l’empêcha de partir et se rapprocha de lui tout doucement. Il la prit alors dans ses bras et la serra contre lui, et quand leurs yeux se rencontrèrent elle sut que c’était lui l’amour de sa vie. Elle l’embrassa avec fougue puis, l’entraînant à l’intérieur de la maison, Alana n’écouta plus que son désir. En cet instant elle n’était plus une épouse ni une femme au foyer, mais juste une femme. Une femme qui retrouvait celui qu’elle avait toujours aimé.

***

Loïc referma la porte du cabinet médical sur le dernier patient de la journée avant de prendre le chemin de son domicile. Un peu plus tôt dans l’après-midi il avait éprouvé un petit remords à propos de la gifle qu’il avait donné à sa femme, mais il avait bien fallu mettre les points sur les i. Il savait que son épouse n’était pas du genre à être infidèle, jamais elle n’oserait, mais elle avait beaucoup trop aimé ce Corentin de malheur autrefois pour qu’il ne risque pas de représenter une quelconque menace… Loïc avait peut-être réagi de manière trop violente, mais dans le fond il avait peur. Néanmoins, la culpabilité avait ensuite laissé place à un terrible doute : et si Corentin était au courant ? Marie ouvrit la porte et son fils s’engouffra sans même lui adresser un bonjour.
Est-ce que tu as eu des nouvelles de la tante Marianig ?
Pas ces dernières semaines. Pourquoi ? C’est le retour de Corentin qui te perturbe ? Je t’ai dit de ne pas t’inquiéter.
Et s’il était au courant pour l’enfant ?
Impossible. Comment veux-tu qu’il sache ? Mon fils, réfléchis. Il n’y a que trois personnes qui savent que Tilio est en vie : toi, moi, et Marianig. Alors, de quoi as-tu peur ? Allez, rentre vite chez toi, va. Va retrouver ta femme.
Cependant quand Loïc rentra chez lui il ne trouva personne. Alana avait fait ses valises et s’était enfuie comme une vulgaire voleuse. Loïc serra les poings et essaya de contenir la rage qu’il sentait monter en lui.

***

Corentin ne tenait plus. Il fallait qu’il lui dise. Et maintenant qu’elle allait rester chez lui, cela allait être difficile de lui cacher des choses. Il aurait pourtant préféré lui révéler la vérité après avoir retrouvé Tilio. D’autant plus que cela faisait beaucoup à digérer en une seule journée. Un peu plus tôt dans la journée, Corentin l’avait convaincu de venir s’installer ici, avec lui. Elle ne pouvait pas rester avec Loïc, plus maintenant. Ce n’était pas « juste une gifle ». Il l’avait frappée. Et les types comme lui recommençaient toujours. Il en savait quelque chose. Alana était la seule à qui il s’était confié autrefois, Joseph Rafalen battait sa femme les soirs où il rentrait ivre du bar. C’était d’ailleurs pour cette raison que Corentin avait appris à se battre, dès qu’il avait été assez grand, pour protéger sa mère. Et la dernière fois qu’ils s’étaient battus, Corentin avait croisé Joseph qui sortait du bistrot, complètement saoul, comme de coutume. Le jeune homme l’avait alors empêché de rentrer à la maison dans cet état, en sachant pertinemment que si il le faisait, il s’en prendrait à sa mère, une fois de plus. Le vieux Rafalen ne s’était pas laissé faire, ce qui avait engendré une violente dispute entre eux, interrompue par des amis de Joseph qui avaient proposé de s’occuper de lui. Fou de colère et de chagrin, Corentin avait lancé à son père qu’il ne voulait plus jamais le revoir. Ce furent ses derniers mots à l’intention de son paternel, l’océan se chargea du reste. En effet, le lendemain Joseph Rafalen prit le large mais une violente tempête eut raison de lui.

Tandis qu’Alana rangeait ses affaires, son amant s’approcha d’elle. Il devait lui parler. Lui expliquer qu’il y a cinq ans, on lui avait fait jurer de partir et de ne plus jamais revenir, que s’il le faisait Marie et Loïc l’aideraient à prendre en charge son oncle, qui à l’époque devait être placé dans une institution spécialisée. Corentin y avait bien réfléchi, il n’y avait pas d’autre moyen, il avait besoin de cet argent. La famille Karadeg, qui possédait la moitié de l’île, avait l’argent nécessaire, contrairement à lui, issu d’une famille de simples pêcheurs. Alors il était parti. Mais pas un jour ne s’était écoulé sans qu’il pense à Alana. Il lui expliqua ensuite qu’un jour sa mère avait rencontré par hasard Marianig sur le continent, et qu’elle était accompagnée d’un petit garçon, qu’elle avait présenté comme étant son neveu. Mais Annaïg avait été choquée par cette rencontre, car elle avait reconnu dans ce petit garçon les traits de son propre fils. Et cela, elle en était sûre : l’enfant était le portrait craché de Corentin au même âge. Dans la salle d’attente du médecin dans laquelle ils se trouvaient, Annaïg avait alors tout de suite réagi en subtilisant un crayon que le petit garçon avait mâché. C’est ainsi que, quelques jours plus tard, quand les résultats du test ADN furent prêts, Annaïg sut que le petit garçon qu’elle avait rencontré était son petit-fils. Quand sa mère lui avait annoncé la nouvelle, Corentin ne pouvait pas le croire. Il avait appris tout cela il y a une semaine et maintenant il était de retour sur l’île pour récupérer son enfant. Alana ne répondit rien. Elle était choquée.
Je suis désolé, je ne te l’ai pas dit tout de suite, j’avoue que je ne savais pas comment t’annoncer une chose pareille. Après-demain je me rends sur le continent si tu veux tu peux venir avec moi. Et nous retrouverons notre fils.

Sans dire un mot Alana sortit. Il lui fallait de l’air. Le choc de l’annonce lui avait coupé le souffle. Elle s’approcha de la plage et contempla l’océan. L’air vivifiant lui faisait du bien. Elle n’arrivait pas à y croire, c’était un miracle, son fils était vivant. Il devait avoir presque cinq ans aujourd’hui. Allait-il bien ? Était-il heureux ? Son fils était vivant et elle allait maintenant le retrouver. Après toutes ces années, ils allaient enfin être réunis. Tous les trois. Avec Corentin, ils allaient former une famille, comme elle l’avait toujours voulu.

Avant de partir, elle regarda une dernière fois la mer, cette mer qu’elle aimait tant et dont le bleu délavé lui rappelait le bleu des yeux de son petit garçon. Après l’émotion accompagnant le choc, ce fut la colère qui envahit la jeune femme. Comment Loïc avait-il pu lui faire ça ? Alana se rappela ce terrible soir où on lui avait appris la disparition de son fils. Loïc était venu la voir en fin de journée, encore une fois pour lui demander de l’épouser. Et encore une fois elle avait dit non. Elle attendait Corentin. C’était lui son amour et le père de son enfant, et c’était avec lui qu’elle se marierait. Il l’avait quittée avant de reprendre la mer et quelque temps plus tard elle avait appris qu’elle était enceinte mais malgré tout elle savait qu’ils finiraient par se retrouver, elle en était certaine. Loïc avait demandé à voir le bébé. Alana lui avait répliqué qu’il dormait, qu’il ne fallait pas rentrer dans la chambre et risquer de le réveiller, mais Loïc avait insisté. Maintenant qu’elle y repensait, cette insistance lui paraissait suspecte mais à l’époque, bien sûr, elle ne pouvait se douter du drame qui se jouait. Le jeune médecin s’était alors rendu dans la chambre de l’enfant, Alana servait le café que Marie lui avait demandé, et ce fut à cet instant. Oui, Alana s’en souvenait parfaitement. Il n’y avait d’ailleurs pas un jour qui passe depuis sans qu’elle y pense. C’est à cet instant précis que Loïc était revenu dans la pièce lui annoncer que le bébé ne respirait presque plus, il y avait un problème, il fallait l’emmener d’urgence à l’hôpital. Par chance il était juste à côté, pas besoin d’appeler une ambulance, Loïc s’en chargeait. Un peu après, il était revenu lui annoncer qu’il n’avait malheureusement rien pu faire. Il lui avait ensuite expliqué que c’était rare mais que cela arrivait parfois, et alors que les mots mort subite du nourrisson lui parvenaient, Alana, choquée, s’était effondrée sur le sol. Quand elle était revenue à elle, elle se trouvait à l’hôpital. Les médecins la gardèrent quelques heures, en observation, puis la laissèrent rentrer chez elle en lui conseillant vivement de suivre une thérapie. Mais elle n’en avait rien fait, car rien ni personne ne lui ramènerait son enfant.

Quand elle fut rentrée chez elle, Loïc était là. Les jours, les semaines qui suivirent il était là dès qu’il le pouvait, gentil, prévenant. Alana se sentit submergée par une intense colère en se remémorant cette douloureuse période de sa vie. Bien sûr que Loïc était là. Ordure, pensa-t-elle en serrant les poings de colère. Il ne lui avait pas suffi de faire partir Corentin, il lui avait pris son enfant. Son bébé. La chair de sa chair. Ce qu’elle avait de plus précieux au monde. Et bien sûr Marie l’avait aidé dans cette odieuse entreprise. Mais maintenant qu’elle avait enfin retrouvé Corentin, ils ne pouvaient plus rien contre eux. Ils allaient récupérer leur fils et rien ni personne n’allait les séparer à nouveau.

***

Où est-elle ? Dis-le-moi !
Je te répète que je n’en sais rien, Loïc ! S’époumonait la mère d’Alana. Je l’ai vu hier matin, comme d’habitude, et tout avait l’air normal. Elle se rendait au marché quand elle est passée me voir. Elle m’a demandé si je voulais l’accompagner. Pourquoi est-elle partie ?
Disons que je me suis un peu emporté.
Anne, paniquée, se mit alors à imaginer le pire.
Qu’est-ce que ça veut dire « un peu emporté » ? Qu’est-ce que tu as fait ? Si jamais tu as fait du mal à ma fille, je te jure que…
Que quoi ? la coupa sèchement Loïc en lui prenant le bras. Tu crois qu’une vieille comme toi va me faire peur ?

Anne commençait à comprendre que sa fille n’était pas si heureuse que ça avec l’homme qui se trouvait en face d’elle. Pire, leur mariage était sans doute une grave erreur. Le carillon de la sonnette eut raison de leur échange, et Loïc fut le plus rapide à réagir. Ouvrant la porte d’entrée, il se retrouva face à Alana. Décontenancée, celle-ci se doutait néanmoins que son époux chercherait à la faire rentrer au bercail par tous les moyens.
Je te préviens, si tu me frappes à nouveau, j’appelle la police !
Tu as frappé ma fille ! Tu n’es vraiment qu’un sale type, sors de chez moi ! s’emporta Anne.
Oh mais je vais y aller, ne t’inquiètes pas ! Il prit Alana par le bras mais celle-ci ne se laissa pas faire.
Non ! Je ne viendrai pas avec toi !
Laisse ma fille en paix ! Elle te dit qu’elle ne veut plus te voir !
Mère et fille tentèrent en vain de le repousser mais il était trop fort.
On t’a dit de la lâcher ! Corentin, qui était d’abord resté en retrait, repoussa Loïc, prêt à l’affronter et à user de la force si nécessaire.
Ah le voilà, le chevalier sur son cheval blanc, ricana le mari jaloux. Je m’étonnais de ne pas te voir. Parce que c’est chez toi qu’elle est, maintenant, j’imagine ? cria-t-il, devenant soudain hargneux.
Alana t’a quitté et ne veut plus te voir. Et si tu la touches encore une seule fois, on ira voir la police. Maintenant va-t’en.
Mais Loïc était décidé à ne pas se laisser faire. Il se jeta sur Corentin et lui asséna une droite en pleine figure. Cependant il avait sous-estimé son adversaire. Plus fort, plus jeune aussi, Corentin eut rapidement l’avantage sur lui et Loïc se retrouva au sol. Humilié, il quitta les lieux dans un état second. Quelques mètres plus loin, il regarda une dernière fois Alana et quand il vit Corentin la prendre dans ses bras, l’humiliation céda la place à un profond désespoir. En rentrant à son domicile quelques heures plus tard, ivre d’alcool et de chagrin, il n’avait plus goût à rien.

Il alluma une cigarette et regarda la photo de mariage encadrée sur le mur de la salle à manger. Alana était si belle : ses longs cheveux blonds lâchés nonchalamment sur ses épaules, des petites fleurs éparpillées çà et là dans sa chevelure et sa belle robe blanche lui donnaient des airs de princesse. Loïc s’en souvenait, des enfants du village lui avaient demandé si Alana en était une. Amusé, il avait répondu que oui, bien sûr, Alana était une princesse. Sa princesse, aussi belle et douce que celles qu’on voit dans les contes de fées. Il repensa à tout ce qu’il avait fait pour elle, pour la garder, comment il s’était débrouillé pour faire partir Corentin, le soir où il avait enlevé le petit Tilio pour le confier à sa tante, mais tout cela n’avait servi à rien. Amer, bouleversé, il se sentit pris de vertiges et tomba par terre.

***

Un peu plus tard dans la journée, on était venu chercher Alana. La maison dans laquelle elle avait vécu avec son mari avait pris feu accidentellement et Loïc avait péri dans l’incendie. Alana se sentait coupable, elle n’aimait plus Loïc et l’avait quitté parce qu’il lui avait fait du mal mais elle ne lui aurait jamais souhaité de finir ainsi. Alana avait voulu prendre des nouvelles de Marie mais elle s’était cloîtrée chez elle et ne voulait voir personne. Seule sa voisine, la mère Leguerec, avait pu la voir. Il était de notoriété publique que les deux femmes s’entraidaient quotidiennement et étaient très proches. Cette pensée rassura Alana, au moins Marie n’était pas complètement isolée dans un moment pareil.

Le lendemain, Anne avait rejoint Alana, Corentin et Annaïg pour le voyage jusqu’au continent. Et tandis qu’ils s’éloignaient de leur petite île, père, mère, et grands-mères se préparaient à accueillir l’enfant chéri qui leur avait manqué depuis toutes ces années.

***

Tilio ! Dis Aurevoir à Papa !
Aurevoir Corentin !
Le petit garçon fit signe à son père, debout sur le port. Alana envoya des baisers à son amant et quand le bateau fut loin, elle prit son fils dans ses bras et le serra très fort contre elle. Elle était si heureuse de l’avoir retrouvé. Un peu plus d’un an s’était écoulé depuis et le petit garçon, ayant été élevé jusque là par quelqu’un d’autre, avait eu du mal à comprendre qui étaient ses parents. Cela n’avait pas toujours été facile mais Alana emmenait régulièrement Tilio consulter un pédopsychiatre et aujourd’hui cela allait mieux. L’enfant avait juste encore un peu de mal avec les mots « Maman » et « Papa », préférant appeler ces derniers par leurs prénoms. Mais ce n’était pas grave, Alana et Corentin comprenaient que Tilio avait besoin de temps pour s’acclimater complètement à sa nouvelle vie.

Les yeux rivés sur l’océan, Alana était heureuse, elle avait retrouvé son enfant ainsi que l’amour de sa vie, et elle se sentait enfin libre. Libre de tracer sa propre voie, libre d’être elle-même.
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