Aísios

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J'aime écrire mais pas parler de moi  [+]

Une journée commence, le soleil caché derrière de lourds nuages. Il se lève. Il doit se rendre à l’Agence Pour L’Emploi pour un rendez-vous routinier et inutile. Il n’est pas sûr de vouloir trouver un boulot. Pourquoi travailler quand la Terre entière se dégrade petit à petit ? Pourquoi vivre quand les vieux continents sont ravagés par le chômage, la précarité et l’inégalité ? À quoi bon lutter quand les jeunes continents ne parviennent à se défaire de l’hégémonie qui leur ait imposé ? Les politiques continuent de jouer leurs rôles de pantins bienfaisants malgré leurs évidentes avidités personnelles. Les médias créent la peur envers chacun. Si nul ne s’entend, nul ne peut se battre. Les forts resteront forts, les faibles resteront faibles, et c’est appelé méritocratie. Pourquoi jouer quand le rôle assigné est celui de perdant ?

Sa journée est vide de sens. Il préfère fumer un joint que manger. Il en fume trois, sa tête tourne légèrement. Il recommence. L’esprit complètement hébété, il ne pense plus à l’ennui du monde. La résine lui donne envie de sortir de son carcan coconneux. Il roule deux joints et sort. La nuit est tombée. La nuit, c’est la débauche, le laisser-aller dans une fièvre intemporelle que certains appellent sommeil, d’autres ivresse ou luxure. La nuit transforme la routine en aventure.

Il avale une dose d’alcool, puis deux, et perd le compte. Il fume les joints sans même s’en rendre compte. Sa conscience s’est tue. Il engloutit l’alcool et fume jusqu’à s’égarer. Il traine dans les rues assombries, et son ivresse descend. Il rentre chez lui, et va se coucher. Sa journée fut complètement inutile. Sa nuit, futile. Son monde est vide de sens, et il ne veut plus se battre pour lui en donner.

Le donneur d’heure sonne. Il regarde le ciel gris en fumant un joint. Pourquoi se réveiller quand la seule chose désirée est la torpeur ?  Il se rappelle quand il espérait que sa vie aurait un sens, une direction qu’il découvrirait un jour. Il espérait que son manque de clairvoyance était provoqué par l’adolescence et qu’un jour, tout lui apparaîtrait limpide et clair. Il se réveillerait, empli de fierté et de pouvoir décisionnel. Il serait capable de pointer une direction et de clamer qu’il avait toujours su qu’il devait y aller. Il avait espéré que son destin auréolé tant de gloire que de noirceur l’appellerait. Il se disait que le meilleur de lui-même était encore à venir. Que toutes les souffrances et errements accumulés étaient de violents coups de burin destinés à révéler son minerai intérieur. Ce minerai serait peut-être du mercure ou du souffre plutôt qu’un rubis ou de l’or, mais qu’importe. Il connaitrait son essence. À ce jour, il se sent plus comme un galet, lisse et sans intérêt. Il découvre avec horreur qu’il est médiocre en tout. Son existence n’a pas de sens autre que celui qu’il s’acharnerait à lui insuffler. Conséquemment, son échec et son inactivité sont de son fait, et il ne peut croire qu’il mérite mieux.

 Il roule un second joint. Se noyer pour disparaître dans le néant. Pourquoi ne pas mourir et laisser sa place à quelqu’un de plus talentueux, de plus déterminé ? Lui n’a aucun talent, à part rouler des joints et désespérer de l’univers dans lequel il n’a pas sa place. Ou, s’il est à la place qu’il est censé occuper, il préfère en dégager le plus vite possible. S’il n’était qu’une conséquence de ce monde créant à la pelle des êtres toujours plus cassés et dysfonctionnels, s’enfonçant de plus en plus dans la misère et la haine ? Si la planète se désagrège, n’est-il pas plus sage de se retirer pour faciliter la fin du monde ?

Il ne voit rien d’enviable à grandir, ni à rester jeune. Les enfants ont une vie remplie d’interdits, d’obligations et d’obéissances. Les adultes ont une vie remplie d’angoisse, de décision cruciale, de malentendus et d’opinions contraires. Les puissants se sont acharnés à diminuer la valeur du travail afin d’éradiquer la volonté de ceux qu’ils mènent. Les faibles ont perverti la valeur du travail en acceptant de travailler pour rien. Ils sont tous responsable de ce monde-dépotoir dans lequel finance et politique couvrent d’une chape de plomb les démunis et les miséreux. Les médias font miroiter un futur heureux pour les aventureux, les travailleurs, ceux ayant l’âme héroïque. Ils mentent par omission car seuls certains privilégiés sont en mesure d’être aventureux, travailleurs et héroïques. La masse doit rester faible. La médiocrité doit se déguiser sous des promesses scintillantes.

Son psylien retentit. Son esprit embué met du temps pour répondre. Magda l’appelle. Elle se moque de lui quand elle comprend qu’il est encore une fois défoncé. Elle va passer chez lui.

Magda est une femme étrange. Elle est sublime, féroce et sans doute dangereuse. Elle lui prête de l’argent. Ils ont couché ensemble plusieurs fois. Des fois, ils se voient tous les jours. Des fois, il ne parvient pas à la contacter et elle ne donne aucune explication. Ou alors il ne lui en demande pas, ne sachant pas si elle lui en doit ou non. Est t’il amoureux ? En tout cas, il n’a du désir pour personne d’autre.

Magda arrive en tourbillonnant. Ils couchent ensemble, fument, boivent, discutent, mangent et recommencent. Un matin en se réveillant, Magda est en train de s’habiller, car un rendez-vous imprévu mais immanquable est imminent. Elle l’embrasse et s’en va.

Son stock de hashish est terminé. Il pense à Magda, et ne parvient pas à calculer combien de temps est-elle restée chez lui. Ne pas savoir l’angoisse un peu.Il regarde sa silhouette maigre et dégingandée en se demandant si le sport le calmerait. Son angoisse devient omniprésente, comme un fouisseur creusant sous son torse. Il se morigène pour sa vie ratée, pour le monde raté dans lequel il vit. Aurait-il choisi le mauvais branchement dans sa vie, créant ainsi son propre enfer ? Il ne pense pas être dans la pire dimension possible, peut-être la plus médiocre. Il souhaite traverser les dimensions parallèles, juste pour vérifier comment ses autres Lui vont. Puis, il réalise que s’il y a songé, sans doute qu’un Lui parallèle l’a déjà fait. S’il n’a reçu aucune visite inter-dimensionnelle, c’est surement parce que sa dimension est la moins intéressante du lot. Il va à l’Agence pour l’Emploi.

On y critique ses choix d’études parce qu’un tel domaine recrute peu, et que les meilleurs. Il se demande combien de fois son conseiller s’est vu refuser un poste pour ensuite pouvoir tirer autant de satisfaction de sa position actuelle. La seule place disponible pour les pauvres dans cette société, c’est le bas du panier, et tout est fait pour qu’ils restent miséreux. Il part chercher sa drogue, fume et va se coucher.

Le lendemain, la lumière extérieure a changé : Elle est passé d’un gris écrasant à un jaune angoissant. Un scientifique avait annoncé que la fin de l’humanité arriverait dans 100 ans et qu’il était trop tard pour faire quoique ce soit. Combien de personne ont pris l’avertissement au sérieux ? Si tout le monde l’avait écouté, l’humanité se serait tiré une balle dans le pied et aurait disparu en 50 ans. Après tout, pourquoi prolonger une agonie et laisser vivre ses petits-enfants dans la misère ? Autant ne pas se reproduire, vivre une vie de débauche et ciao bye bye. La survie n’a d’intérêt que si le futur est meilleur que le passé. Personne n’a pu se mettre d’accord sur le problème énergétique :  Le fossile a disparu, le renouvelable plus polluant que prévu. Le monde financier complote pour conserver son pouvoir corrompant. Tout a été mis en œuvre pour assurer la sécurité des nantis et la détresse des démunis. Les clivages sociaux sont encouragés. Détestez-vous, la différence est votre pire ennemi. Son rire s’accorde à la teinte du ciel. Aujourd’hui est un peu plus pollué qu’hier mais moins que demain. Il fume un joint en regardant les volutes jaunissantes. La fin du monde arrivera un jour, et il espère avoir du hashish pour y assister.

Ses journées passent. Il accepte d’être ignoré par la société et de ne compter pour rien. Il est fait pour le fond de panier comme d’autre sont privilégiés pour être arbitrairement les meilleurs. L’égalité est un principe dont plus personne ne se soucie. Alors il fume du hashish et ravale sa douleur et sa colère. Un jour, Magda le contacte : elle est devant chez lui. Après leurs ébats, elle demande de sa voix rassurante comment perçoit-il l’avenir. Il lui répond qu’il ne l’a jamais vu et sans doute ne le verra jamais. Elle rit, lui caresse la joue et repose sa question. Alors, il lui explique l’univers en train de se désagréger, l’être humain dégénérant au lieu d’évoluer. Les sociétés corrompues par l’avidité, le pouvoir et la misère. Le monde court après l’argent et la domination d’un plus faible. L’humain s’est fourvoyé dans sa course et rien ne peut stopper son autodestruction imminente. Alors lui voit son avenir comme celui d’un spectateur qui essaye de ne pas participer à cette course de dupe. Magda arbore son étrange sourire en l’écoutant. Ces yeux brillent d’un éclat féroce. Serai-il d’accord pour endosser le rôle d’acteur principal dans cette vaste tragi-comédie humaine ? Il sait qu’il ne peut pas reculer, ayant répété maintes et maintes fois une telle scène dans son esprit. Il acquiesce, subjugué. Magda rit et l’enjoint à refaire l’amour.

Avoir partagé ses idées a réveillé quelque-chose : sa colère nébuleuse s’est agrandie, est devenue une galaxie entière. Énoncer son ressenti quotidien en a renforcé la véracité à ses yeux. Son indignation est telle qu’il en tremble. Son ire le brûle et le transperce, il ne tient plus en place. Et Magda, toujours nue et dans son lit le regarde avec amusement, fierté et un brin de défiance.  Elle lui demande s’il a changé d’avis. Elle griffonne des indications pour se rendre à un emplacement dans la Bassvil d’ici une semaine. Magda l’embrasse sur le front et s’en va. Il passe sa semaine à fumer du hashish. Son Agence Pour l’Emploi veut le forcer à un travail abrutissant et dégradant. Il rit, et leur annonce que son psylien est inopérant à partir de tout de suite. Et il se défait de celui-ci. L’Agence l’assigne à résidence pour refus de participer à l’ordre social. Il est sommé de remettre son psylien. Ils promettent de revenir. Le soir, il quitte son appartement pour la Bassvil.

La Bassvil est un quartier mal famé. Les ruelles étroites et sombres sont parfaites pour tout type de trafic. Les habitants comptent parmi les plus pauvres et la criminalité est le seul moyen de survie. Le gouvernement expérimente la méthode dite de « contenance des éléments à risques ». Il s’agit simplement de laisser les plus démunis s’entre-dévorer.  N’importe qui peut entrer dans la Bassvil. Personne n’en sort jamais. Personne ne sait ce qu’il se passe dans la Bassvil. Il est plus simple d’en faire abstraction complète. Pourtant, il ne questionne à aucun moment la requête de Magda. Il est en marche pour quelque chose le dépassant complètement.

Un crochet, deux directs et c’est fini. Je lui casse le nez, emboutit sa cage respiratoire et disloque une jointure. Je suis, sans l’ombre d’un doute, le meilleur combattant au monde. Un siècle à me battre, toujours victorieux. Je lève mon poing maculé de sang. La foule hurle, rugit et s’étouffe dans sa frénésie nourrit par la violence pure. Je suis son Champion, son héros tout droit sorti d’un temps ancien et mythique. Je suis le dernier combattant organique, invaincu et invincible. Les droïdiers ont échoué à m’opposer un modèle suffisamment dangereux. La secte transmanistes s’est acharné à bénir leurs meilleurs inusables. Je suis celui qui lève son poing imbibé de fluide vitaux à la fin du combat. Je n’ai pas d’explications sur mon talent de guerrier. Mon plus lointain souvenir remonte au jour où j’ai découvert que ma capacité à esquiver claques et coups de coudes s’avérait utile dans le camp d’apprentissage scolaire.

Charles, mon agent me fait signe de le rejoindre. Il se charge de me trouver des adversaires, me donne mon pourcentage et empoche le reste. Des fois, il organise des paris et me demande de faire durer le combat. Ces jours-là, j’ai une prime si tout se passe comme il veut. Mais des fois, j’étale mon adversaire pour le plaisir de voir Charles transpirer. Il a toujours l’air d’avoir besoin d’argent, toujours plus et plus souvent. Je le comprends, j’ai toujours besoin de me battre, plus violemment et plus souvent. Chaque affrontement me semble plus court, plus terne et ennuyant. Le frissonnement de danger à la vue d’un nouvel adversaire ne dure pas plus que le son de cloche de départ. L’univers devient gris quand l’occiput adverse s’écrase sur le sol. Je souris sans joie à chaque fin de combat. Je suis lugubre en arrivant chez moi. Je me morfonds ainsi jusqu’à ce que Charles me contacte, me donne les détails d’un combat, et tout recommence.

Je suis toujours ovationné par la foule hystérique. Mon sourire s’est transformé en grimace sardonique. Je rejoins Charles qui a l’air plus anxieux et tressautant que d’habitude. Au moment où je m’apprête à entrer dans le désinfecteur, il me dit d’un ton un peu larmoyant :

« Quelqu’un veut te voir. »

Je lui rétorque froidement que je m’en fiche de savoir où et quand sera le prochain combat. Il m’envoie les détails comme d’habitude sur le Psylien et moi je serais prêt. Quatre inusables de type Intervention, Maitrise et Assassinat sont devant nous. Les modèles IMA sont généralement du très haut de gamme. Charles m’avait proposé un contrat pour remplacer mon corps par un modèle IMA. J’ai refusé. La technologie finit par tomber en panne, et le discours de la secte transmanisme survend largement les bienfaits de l’inusabilité. À en croire leurs curés, les inusables atteignent l’élévation de l’Esprit Humain à des niveaux insoupçonnables. En vrai, un inusable ne différencie pas le froid du chaud, et la plupart des modèles gavent le cerveau de dopamine pour contrer la dépression du aux effets du corps fantomatique. Mon corps organique est plus puissant que le plus performant d’entre eux. Et je sais que cela rend la plupart des inusables fous de colère. Pourquoi s’acharner à améliorer son corps artificiellement si ce n’est pas pour être le meilleur dans un domaine ? Mon existence permet à elle-seule de contrecarrer une telle logique.

Derrière les inusables se trouve une jeune femme, vêtue d’une robe verte. Elle arbore un sourire féroce, presque carnassier. Ces yeux brillent d’une lueur vive, reflétant une intelligence dangereuse. Je suis physiquement le plus fort, mais je suis étrangement sûr de perdre face à cette inconnue. Je me rends compte que mon corps entier se crispe sous son regard.

« C’est pas banal une nana entouré de quatre modèle IMA vous savez. Si vous êtes un nouveau sponsor, je vois pas trop ce que je fous ici. »

Elle ne répond rien. Je jette un œil à Charles, qui transpire abondamment. Quelque chose de bizarre va se passer. Les IMA commencent à rouler des mécaniques. Je sais qu’ils vont m’attaquer, les inusables sont généralement nazes pour cacher leurs intentions. Je suis plus inquiet sur les motivations de cette meuf.

« Vous seriez pas une trafiquante d’organe? »

Elle me regarde en souriant, puis fait un signe de tête à l’IMA sur sa droite. Ils me bondissent dessus presque simultanément. Je m’accroupis pour éviter leurs doigts. En une fraction de seconde, je repère le plus proche, et je décroche sa mâchoire d’un uppercut fulgurant. Il recule sous le choc, je m’appuis sur ses épaules pour envoyer un coup de pied dans la tempe d’un autre IMA. Il bave, et s’écroule. Sous le choc, mon appui s’effondre sur le sol, et je lui enfonce mon coude dans la poitrine. Celle-ci se brise en deux répandant plusieurs fluides. Les deux IMA restants m’attaquent simultanément. J’esquive un coup de poing, m’empare du bras, et envoie voler mon adversaire contre le mur. Le choc détruit son dos. Le pied du dernier IMA me frôle les côtes à toutes vitesse. J’aurais pu en avoir les poumons perforés par mes propres côtes. J’attrape son talon, le fais tomber au sol. Sa jambe se brise et je l’enfonce dans son poitrail. Je me relève, triomphant. J’attaque la jeune femme : je lance ma jambe tel un fouet dans la direction où elle se trouvait. Je perçois un mouvement sur ma droite. Elle est déjà sur moi. Je sens son souffle sur mon front et me baisse pour l’esquiver. Sa paume s’écrase sur mon nez sans que je ne puisse bouger. J’entends un craquement, et le goût de mon sang me remplit l’arrière gorge. Je m’effondre sur le sol. Elle se tient debout derrière moi et je suis obligé de relever la tête pour la voir. Ce qui envoie plus de sang dans mon système respiratoire. Je m’étouffe en la voyant grimacer de sa victoire. Je la déteste plus pour le plaisir qu’elle retire de me voir aussi misérable que pour le fait de m’avoir battu. Formuler une telle pensée me fait avaler une autre goulée de sang chaud.

J’ai perdu.

Pour la première fois, quelqu’un m’a maitrisé. Et cette drôlesse m’étale d’un négligent coup de paume. Je ne comprends pas : sa technique était basique, sa force et sa vitesse bien en dessous d’un débutant. Elle me regarde de son insupportable air sardonique, et me somme de me relever. Mon nez pisse le sang quand je la domine de toute ma hauteur. Elle ne bouge pas, se contentant de me dévisager d’un œil plein d’orgueil. Je songe à l’étaler par terre et lui ravager le visage à coups de coude. Au lieu de ça, ne pouvant soutenir son regard et éprouvant une gêne à l’idée de la maculer de sang, je me recule d’un pas. Je ne comprends pas comment quelqu’un puisse m’impressionner autant. Elle ouvre la bouche et je sursaute d’appréhension. Je me hais pour réagir tel un clébard boiteux.

« Vous savez, si j’ai gagné c’est simplement parce que je suis meilleure que vous. »

Sa voix chaude et posée tranche avec ses mots me déchirant l’ego. Il m’est impossible de les réfuter. Cela m’enrage encore plus, et elle se permet de rire sans retenue.

« Vous n’en avez pas l’habitude n’est-ce pas ? Votre Hubris vous a mené à croire que vous pouviez me battre aussi facilement que mes quatre petits cafards. Vous n’avez même pas vérifié si votre attaque m’atteignait. Vous vous bagarrez pire qu’un idiot!»

Je suis en rage. Comment peut-elle me dénigrer ainsi ? Je lui bondis dessus mais je m’emmêle les jambes et m’écroule devant elle.

« Cessez votre caprice. Vous ne pensiez pas être invincible tout de même ? Cela devait bien arriver un jour que vous perdiez non ? À moins que vous ne vous fussiez convaincu d’être une légende vivante ? Impressionnant palmarès, certes. Mais regardez comme votre psyché est fragile ! Une simple petite défaite, et vous êtes incapable de vous relever. »

Je ne sais plus comment réagir. Cette étrange femme m’a brisé et vaincu. Je l’admire et la déteste. Je m’en veux d’être si faible et je la hais pour être si forte.

- Comment m’avez-vous battu ?

- Même si je vous l’apprenais... Vous avez atteint votre sommet, il est temps de redescendre de votre montagne. Marchez dans la plaine et les marécages, parmi la boue et la souffrance. Il est temps de changer de métier.

-Vous êtes venus exprès pour me coller une raclée et me recruter ?

-Allons, calmez-vous. Sans moi, vous vous dirigez vers une fin bien pire. Je vous propose de vous transformer de brute à héros.

-Non merci.

-Je vous ai déjà marqué du sceau de déliquescence. Votre carrière de combattant invaincu est déjà derrière vous. Après, vous pouvez choisir de vous acharnez, mais votre fin de carrière sera honteuse et pitoyable.

Je n’ai aucune idée de ce qu’est le sceau de déliquescence, mais le choix qu’elle me présente n’en est pas vraiment un.

- J’ai besoin de vos talents de combattant. Ensuite, j’ai besoin que vous rencontriez l’un de mes associés.

Je l’interromps en pointant Charles du doigt. Elle sourit et me demande de m’en débarrasser en me regardant droit dans les yeux. Je proteste, Charles est mon agent. Elle sourit toujours, mais son regard est tourné vers mes mains. Je baisse la tête. Elles sont ensanglantées. Charles est mort. Elle sourit toujours de son insupportable air triomphant. Elle bouge les lèvres sans prononcer un mot, mais je sais ce qu’elle signifie : Le sceau de déliquescence. Cette sorcière m’a soumis à son désir.

-Vous êtes simplement en train de faire ce pour quoi vous avez toujours été destiné. Vous ne croyez pas au Destin ? Normal pour un combattant. Vous ne subissez pas, vous luttez de toute vos forces pour imposer votre volonté. Vous êtes libre de choisir l’allure de votre cage, vous n’en restez pas moins enfermé. Je suis là pour vous libérer et vous révéler votre vraie nature. Et ce sera bien plus facile pour nous deux si vous coopérez. Sinon, il me faudra vous forcez, et ni vous, ni moi ne souhaitons cela. Croyez-moi bien sur ce point.

Je coopère.

-Vous êtes beau quand vous êtes résigné. Voici où vous devez vous rendre. Je doute que quiconque ose s’opposer à vous, mais si c’est le cas, à vous de décider comment gérer une telle situation

Elle me tend une carte tridim, avec l’itinéraire à suivre.

- Partez demain soir.

La discussion est terminée, elle me tourne le dos et s’en va. Je songe à lui briser la nuque en la voyant s’éloigner avec arrogance. Elle se retourne, l’œil sévère et je sens une immense peine se déployer dans ma poitrine. Lui faire du mal m’est physiquement impossible. Je retourne dans mon antre escarpé qui me semble désespérément vide. Le lendemain, je me rends au centre de transport. Le droïdier transporteur me tend mes documents au moment où j’embarque. Je demande à l’hôte transporteur de me plonger en sommeil semi-conscient afin de ne pas subir l’ennui du trajet et reposer mon corps. Je surprends des regards dérobés dans mon état mi-dormi. Je pense que la mise en garde de cette jeune femme n’était pas de trop, et je m’attends à rencontrer quelques problèmes une fois à destination.

À peine émergé du transporteur, un officiel, les yeux cachés par ses larges lunetecteuses, et flanqué de trois IMA, me demande de le suivre. On arrive à une salle de diplomatie, insonorisée, et inaccessible pour toutes personnes sans officiels. Une fois à l’intérieur, je m’assois sagement, l’officiel fait de même. L’un des IMA est vers la sortie, les deux autres sont debout derrière moi. L’officiel m’interroge. Je sens les IMA enclencher leur processus de combats. Je prétends ne pas comprendre la raison derrière cet interrogatoire. L’officiel soupire et se cale au fond de son siège. C’est à ce moment que l’un des IMA tente un étranglement. Avant que son avant-bras ne se referme autour de mon cou, j’envoie la table voler contre l’officiel d’une violente poussée de jambes. Cela me repousse suffisamment pour que j’atterrisse contre le torse de l’IMA, qui, déstabilisé tombe contre le sol. Une torsion de mon buste et la chute me permettent de couper en deux sa cage thoracique d’un coup de coude. L’officiel est toujours coincé sous la table, le souffle coupé. Le second IMA me plaque au sol et commence à m’étrangler. Je commence à manquer d’air et de force.

Déliquescence.

Je m’empare des pouces de l’IMA qui tente de broyer ma trachée. Je les brise, mais l’IMA modifie sa position et continue de peser sur ma trachée. Ma vision devient alternativement trop sombre puis trop brillante. Je commence à perdre connaissance. Je souffre. Sans réfléchir, j’enfonce ma main dans sa bouche. Mauvaise idée, il va me l’arracher de ses dents. Je saisis une partie organique, sa langue je suppose. Je tire dessus. L’IMA relâche légèrement sa prise tant sur ma main qu’autour de mon cou. J’arrache brutalement sa langue. L’IMA hurle des sons inarticulés et il a complètement relâché sa prise. Avant qu’il ne recommence à m’étrangler malgré sa douleur, je lui crève les yeux de mon autre main, et je le renverse sur le dos. Le tout a duré moins d’une seconde. Je suis prêt à lui ouvrir le crâne, mais le troisième IMA, celui qui gardait la porte me saute dessus. Ses bras serrent ma colonne vertébrale, mais sa nuque est découverte. Je lui brise la nuque avant qu’il ne me brise le dos. L’IMA aveugle active son écholocation et ses poings-arcs plasma. Je ressens une vive brûlure dans mon tibia droit. L’officiel a dégainé une arme et vient à peine de manquer mon tendon d’Achille. L’IMA me localise grâce au son de ma chair fondu. Il me fonce dessus. Si un de ses poings me touche, je suis coupé en deux. Je m’empare d’une chaise et la lance contre l’officiel. Il n’est pas formé au combat et la reçoit de plein fouet sur le crâne. Il s’écroule. Mon dernier opposant enclenche ses protocoles les plus meurtriers, ses arcs plasma font crépiter l’air. Il bondit, les poings en avant. J’avance à sa rencontre, me baisse juste avant que son poing ne m’arrache le côté droit. Je suis sous lui, et je me relève brutalement, les doigts raidis vers sa gorge. Le choc est tel que cela lui arrache la tête à moitié. Je suis inondé de sang, de matière organique et de fluide biomécaniques. Je suis victorieux, mais jamais un combat ne me fut aussi difficile. Est-ce l’effet du sceau ? Étais-je véritablement aussi fort que je le pensais ? Je suis éreinté. Mon corps souffre comme je n’ai jamais souffert avant. Je sens alors un contact froid à l’arrière du crâne. L’officiel. Il s’est remis du choc, mais il est à peine conscient. Il tente d’appeler des renforts tout en me tenant en joue, son arme contre mon occiput. Je sens son attention se concentrer sur le bon fonctionnement de sa radio. Je décale mon crâne de son canon, et son temps de réaction est trop lent. Il tire dans le vide, et avant qu’il ne puisse réarmer et viser, je lui broie les doigts contre son arme. Nous pleurons de douleur, il hurle et je le tue d’un coup de tête. Jamais un combat ne m’avait poussé autant dans mes retranchements. Jamais un combat ne m’avait procuré autant de rage. Jamais un combat ne m’avait procuré autant de joie pure.

Je m’écroule de douleur, l’adrénaline du combat disparue. Je me sers du corps de l’officiel pour ouvrir la porte, et la verrouille prestement en position « interrogatoire ». Je ne connais pas cette ville, mais la misère, la pollution et la frénésie omniprésente me porte sur les nerfs. J’ai la gorge souffrante et je boite légèrement. Je pars à la recherche de l’emplacement trouver le contact de cette stupide nana. Personne ne m’aborde. Mon visage ravagé, ma démarche claudicante, mon corps musculeux et mon expression ivre de rage et de bonheur mélangé doivent fournir suffisamment de signaux quant à mon instabilité.

Les habitants de la Bassvil ne font même pas attention à lui. Il met cela sur le compte de son état de défonce qui ne jure pas tant que ça avec l’ambiance du quartier. Des gens malades ou intoxiqués agonisent ou dorment un peu partout. Le quartier est sale et décrépit, entouré par une muraille gardée par quatre IMA. N’importe qui peut entrer s’il le souhaite. Personne ne doit en sortir. Personne n’a réussi à en sortir. Il est arrivé. Il roule un joint et attend. Un colosse exalté et fou arrive en claudiquant. Il s’approche, regardant son joint avec intérêt.

Je suis arrivé dans un quartier louche, aux ruelles fuligineuses, cerclé par une muraille infranchissable. Des arcs plasmas et des IMA s’assurent que personne ne sorte de cet endroit vivant. Un type maigrichon, défoncé, me regarde intensément. Malgré sa toxicomanie, ses yeux ont une rage intérieure peu commune. Je m’approche et je hume l’odeur du hashish. Cette odeur me plaît. Il me tend son joint et j’accepte. Le Hashish me calme enfin les nerfs. Je ne sais pas vraiment ce que nous sommes censés faire et j’espérais qu’il me donnerait des explications. Mais non, il me regarde fumer, et nous finissons son joint en silence. Nous sursautons en même temps quand cette maudite jeune femme apparaît. Aucun de nous deux ne s’attendait à la voir ici. Je l’entends murmurer « Magda ». Elle rit de nous voir ici.

« Ah, je ne m’attendais pas à vous voir si semblable. N’êtes-vous pas beau tous les deux ? Si forts, si fiers et inarrêtables. La force et la morale si longtemps séparées, enfin réunies. En route. »

Alors nous comprenons. Nous comprenons que notre force inexpliquée et notre esprit destructeur existaient dans ce seul but. Notre indignation face à l’injustice et au malheur avait besoin de cette force pour s’épanouir et emplir sa fonction. Nous comprenons que notre force immense n’avait pas de sens si la moralité ne l’accompagnait pas. Nous avions oublié notre identité et notre mission primordiale, violente et difficile : épurer l’univers pour permettre à un nouveau d’être créé. Cet univers a dérivé pendant bien trop longtemps sans apprendre de ces erreurs. Cet univers a permis la malignité là où il aurait dû l’en empêcher. À nous de l’anéantir. Nous avalons notre dernière boulette de hashish et nous mettons au travail.
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