Ailleurs

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Image de Automne 19

Une chaussette. Il y a une chaussette dans le fond du placard. Non, non, pas une paire de chaussettes, une chaussette. Le genre de vieille chaussette informe et oubliée, une chaussette solitaire. Je l'attrape vivement, m'assois sur le rebord du lit pour m'absorber dans la contemplation des motifs. Comme si les petites fleurs mauves et la laine distendue pouvaient signifier quelque chose.

***

Mathilde fut saisie d'un frisson. Un petit serrement de cœur, une contraction des viscères dont elle n'aurait su dire s'ils venaient d'une angoisse subliminale ou d'une joie incertaine. Et tandis que la gare s'emplissait du vacarme du train qui s'arrête et d'une agitation fébrile, elle déglutit une épaisse boule de salive. Dans la main gauche sa valise, dans la tête tous ses rêves, à son cou la marque invisible d'une délicate petite chaîne qu'elle n'avait pas mise le matin : elle était prête.
Le haut-parleur égrenait la liste des destinations. Dans le tumulte qui débordait de toute part, Mathilde n'entendait rien.
Elle s'avança, simplement, grimpa dans un wagon. Ce train partait pour ailleurs.

***

Je soupire pour ne pas hurler. Je me mords la langue pour ne pas sombrer. Il fallait bien que ça arrive un jour. Je savais que ça arriverait un jour. Je m'y étais préparé.
Certes...
Mais se retrouver là, maintenant, sur ce lit, à chercher dans une chaussette usagée la trace d'un parfum disparu... C'est pathétique. En être réduit à renifler l'odeur de lessive, propre et banale, d'une pareille relique comme s'il s'agissait d'une pièce de lingerie !
Non...

***

Le chef de gare donna le signal de départ et, tandis que le train s'ébranlait, Mathilde s'installa dans un fauteuil côté vitre. En quelques minutes, la gare disparut puis la ville, et la jeune femme ne voyait plus, depuis sa fenêtre, qu'un paysage qu'elle ne connaissait pas.
Ailleurs. Ailleurs. Ailleurs. Comme une douce rengaine à chaque tour de roue. Ailleurs, ailleurs, ailleurs, ce train l'emportait ailleurs. Et la contemplation de la campagne qui défilait l'arracha un instant à la voluptueuse douleur qui lui étreignait le ventre.

***

Et vlan !
D'un geste rageur, je propulse la chaussette à l'autre bout de la chambre.
Vengeance ! De toute façon, j'aurai ma vengeance.

***

« Bonjour, madame, votre billet s'il vous plait. »
Plongée dans sa rêverie, Mathilde n'avait pas vu arriver le contrôleur. Il devait avoir environ son âge et son charme la déconcerta quelques secondes. Avec ses yeux profonds et sa barbe désinvolte, il correspondait exactement à son type d'homme, et lorsqu'il s'éloigna, elle ne put s'empêcher de le regarder, un sourire songeur sur les lèvres, s'attardant un peu trop sur la courbe des fesses.
Admettons que ce soit un bon présage.

***

Comme si je n'avais pas remarqué son manège. Mais elle me prend pour quoi ? Pour un débile aveugle ?
Ce n'est pas parce qu'elle éteignait précipitamment l'ordinateur, qu'elle effaçait méticuleusement tous les historiques _ choses qu'elle n'avait jamais fait jusque là _ que je n'ai pas deviné.
« Je vais finir par aller voir ailleurs. Je vais finir par aller voir ailleurs. »
C'était devenu notre quotidien : les remarques hargneuses, les silences narquois, les face-à-face hystériques. Et pire que tout, ce sempiternel refrain, cette phrase assassine :
« je vais finir par aller voir ailleurs ».
Je me doutais bien que ce n'était pas des paroles en l'air. Elle allait sur des sites de rencontre, elle préparait sa fuite.

***

Le contrôleur disparut et Mathilde, soupirant comme par réflexe, se cala plus confortablement dans son fauteuil. Les yeux mi-clos, elle s'offrait toute entière à l'ailleurs qui se profilait.
Elle devait descendre à une petite station – une toute petite station dont elle ignorait jusqu'à l'existence trois jours auparavant. Un village de quelques centaines d'habitants qui avait su conserver sa gare comme par miracle. Un village perdu dans une campagne joyeuse et accueillante pour elle qui n'avait toujours vécu qu'en ville. Elle voyait déjà le clocher émergeant de la brume au petit jour, les maisons aux toits de tuiles serrées contre ses flans, les jardins bercés par le chant des oiseaux, et tout autour des pâturages où s'épanouissaient les cardamines des prés.

***

Elle allait sur des sites de rencontre. Est-ce que je devais me morfondre pour autant ? Mon avenir ne serait-il plus qu'une succession de nuits blanches passées à me retourner dans les draps, tenaillé par la perception accrue de son absence ?
Elle allait sur des sites de rencontre. Je devais réagir, lui faire subir une douleur égale à celle que je ressentais. J'aurais voulu la torturer, l'enlaidir, la tuer, l'anéantir jusque dans ma mémoire.
J'ai trouvé mieux.

***

Évidemment, le glissement s'était opéré. Après avoir imaginé le paysage qui l'attendait à la descente du train, après avoir fantasmé ce que serait son avenir, elle dessina sur son espoir les contours du visage qui l'accueillerait à l'arrivée, tout en psalmodiant les syllabes d'un prénom.

***

Elle allait sur des sites de rencontre. Et alors ?
Moi aussi !

***

Damien.
Sur le site, elle n'avait pas remarqué son profil – il n'y joignait pas de photo. C'était lui qui l'avait contacté le premier. Elle avait tout de suite était sensible à la poésie et à l'humour dont il imprégnait ses messages. Et finalement, elle trouvait plutôt romantique ce mystère. Leur relation avait su déjouer le piège des apparences physiques.

***

Et c'est d'ailleurs ce que je vais faire à présent.
Je quitte la chambre pour le salon. J'abandonne la chaussette, cette vieille chaussette, dans son coin. Je m'installe devant l'ordinateur.

***

Mais tout de même, était-il beau ? Elle devait bien se l'avouer au fond d'elle-même, elle avait hâte de le découvrir.

***

Tiens, un message d'Amélie. Que me dit-elle ? Mon profil l'a interpellée, blablabla blablabla. Quelle barbe !
Et un autre. Émilie. Mais, elles ont donc toutes les mêmes prénoms ? Que me raconte-t-elle d'intéressant, Émilie ? Elle aimerait une photo de moi et peut-être un rendez-vous. Je suppose que le rendez-vous dépendra de la photo. Désolé Émilie, je ne suis pas qu'une belle image, j'en connais qui se sont simplement contentées de ce que j'avais à dire.
Et toi Mathilde, tu vois par quel ersatz je te remplace si facilement ? Je te téléphonerais bien pour te le dire, mais j'ai pris soin de retirer ce matin ton portable de ton sac sans que tu t'en aperçoives.

***

Un arrêt du train l'extirpa de sa rêverie. Elle devait descendre au prochain. Enfin ! Bientôt... Un coup d'oeil par la fenêtre et elle frissonna de plaisir.
De froid un peu aussi. Le paysage commençait à se couvrir de blanc sous un ciel qui se noircissait. Cette nuit du 14 février serait aussi magique que celle du 24 décembre et elle se surprit quelques secondes à espérer la venue du père Noël.
Damien. Un murmure sur ses lèvres. Elle aurait voulu hurler sa joie.

***

Suffis, cette comédie a assez duré. C'est décidé je me désinscris.
Et je pense à toi Mathilde. Je jubile. Damien, quelle blague ! Toi aussi, tu auras froid et tu seras seule cette nuit dans ce petit village perdu, sans hôtel pour te réfugier, sans portable et sans train avant demain.
Ah ! Tu voulais aller voir ailleurs ?
Eh bien, va, va donc voir ailleurs...
... Si j'y suis.

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Burak Bakkar · il y a
Jolie histoire ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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JACB · il y a
Quel chassé/croisé rythmé par une mise en forme judicieuse saupoudrée de rancoeur ! L'ailleurs sera-t-il un aller et retour ? Pas sûr! Bonne chance Korete.
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Mourad de La Montagne · il y a
Jolie histoire .. surtout le portable on s'y attend pas ... j'aime ce style ...
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Moniroje · il y a
Cette histoire, telle une jolie montre : on la lit avec plaisir et on en admire le mécanisme.
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Fred Panassac · il y a
La souffrance se mue peu à peu en vengeance sous nos yeux et l’on suit le cheminement du piège qui se referme. « Damien ». Mathilde sera surprise, en effet. Tragi-comédie du désamour avec les moyens numériques contemporains.
Une nouvelle verte assez brève mais que j’ai dû lire plusieurs fois pour en saisir les méandres, toutefois ce n’est pas trop embrouillé et le déroulement se tient jusqu’à la fin bien ironique.

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Cétacé · il y a
Joli mécanisme. Mes voix. Venez me lire? Cé.
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Utilisateur désactivé · il y a
Ah, quel arrêt brutal (j'ose le jeu de mots) ! Une belle nouvelle qui vaut largement mon vote.
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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour cette histoire de rupture empreinte de douleur et de vengeance, Korete ! Une invitation à venir vous imbiber de lumière dans “Gouttes de Rosée” qui est en lice pour le Grand Prix Automne 2019. Merci d’avance et bonne soirée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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Albane Charieau · il y a
il a du mal à digérer
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une rupture difficile à digérer.
La rage accompagne le cliquetis du train et de la forme donnée au récit .

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