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En compétition

 

Elle aussi, elle avait les cheveux blonds et sa mère lui faisait sur le sommet du crâne un chignon de boucles qui tombaient, rebelles, sur sa frange droite et ombraient le vert-prairie de ses grands yeux d’enfant. C’étaient comme deux pierres précieuses à l’éclat brillant et pur au milieu d’un visage d’ange, à la peau blanche et veloutée comme une pêche de vigne. Une douceur d’enfant sage irradiait sa petite personne, si délicate dans sa robe fleurie, avec des poches de chaque côté de la jupe en forme de cœur.
Un ravissement, une fleur travestie en petite fille sur qui les passants se retournaient. Elle marchait en tenant d’une main celle de sa mère, tout en suçant son pouce.
Ce jour là, il faisait beau, un vrai temps de juin. Le ciel bleu avait invité à une promenade au parc la petite famille et la mère portait une robe verte, son manteau d’été, ses gants et ses escarpins à talons aiguilles. À ses côtés trottinaient ses deux fillettes, toutes deux coiffées d’un même chignon de boucles blondes et d’une robe fleurie avec des poches en cœur sur la jupe.
Elles étaient vêtues exactement de la même façon, les chaussettes et les chaussures aussi. Mais si l’une des deux était particulièrement belle, l’autre, aussi grande que sa sœur aînée, bien que plus jeune de deux ans et demi, tirait désespérément sur sa robe pour qu’elle ne dévoile pas sa culotte blanche en coton. Maigre et longue comme un jour sans pain, cette petite fille qui grandissait trop vite n’avait pas les grâces de sa sœur. Des yeux marron ourlés de longs cils noirs se perdaient dans la rondeur lunaire d’un visage angoissé. Cette petite Agnès tremblait comme une feuille sous l’autorité glaçante des yeux de louve de sa mère. Les promenades étaient surtout l’occasion de montrer la bonne éducation reçue et l’obéissance que l’on doit à sa maman, quand on se frottait, aux balançoires, à d’autres mères de famille.
Avoir une sœur aussi jolie ne posait pas le moindre problème à Agnès. Au contraire, elle était très fière de sa sœur.
L’admiration faisait partie de sa façon d’aimer. Comme elle s’était réjouie de la voir sur l’estrade de la kermesse, dans sa belle robe de reine de l’école, avec sa couronne autour du chignon de boucles dorées ! Un jour de joie pour Agnès. Son cœur était gonflé de bonheur et de tendresse pour cette petite fille. Quand une enfant comme elle a le cœur pur, rien de mal ne l’effleure. À moins qu’on ne la force à connaître du chagrin.
Car malgré les dires de cette dame qui s’extasie sur la beauté de sa sœur, rien ne pousse Agnès à la jalousie. Elle sait que les compliments que l’on adresse à sa soeur sont justifiés, alors elle sourit de toutes ses dents, emportées la nuit par la petite souris, sous son oreiller.
Mais la dame se tourne soudain vers Agnès et la regarde en perdant son sourire. Elle dit que c’est dommage que cette petite n’ait pas les yeux de sa sœur, qu’on ne peut pas réussir à tous les coups, et que, peut-être en grandissant, du charme lui viendra un jour. Elle dit aussi « ce n’est pas qu’elle soit laide, mais il ne faut pas la voir à côté de sa sœur, bien sûr ». Et sa maman approuve et dit « que le temps arrange bien les choses ! » Elles sont là toutes les deux, immenses comme des girafes, la tête et les yeux plantés dans les cimes des arbres, oubliant dans leur bavardage une petite fourmi insignifiante à leurs pieds, qui boit leurs paroles.
Alors, pour la première fois de sa petite vie, Agnès, se demande comment il est possible à une adulte de se permettre de blesser une petite fille aussi violemment. L’impolitesse de cette femme, son manque d’empathie, de considération envers elle est la première chose qui choque ce bout de chou de six ans. Elle n’en revient pas qu’on puisse parler ainsi devant elle, sans s’inquiéter de la blesser ou non. Elle ne dit rien, bien sûr, elle garde ça pour elle et la promenade se termine sans que sa mère ait pu repérer la disparition de son sourire. Ce n’est que plusieurs jours après cette commotion que la petite fille finit par se regarder dans la glace en se demandant si elle est laide. Jusqu’à présent, cela ne lui était jamais venu à l’idée parce qu’elle se trouvait jolie, elle.
Et elle remarque alors qu’elle n’a jamais reçu de compliments de personne mis à part sa maman. C’est pour cela qu’elle connut alors le premier nuage sur son petit cœur ensoleillé.
Ce n’est pas un sujet que l’on peut aborder avec qui que ce soit, aussi les jours et les jeudis se succèdent de promenades en balades dans les magasins tandis qu’Agnès épie son reflet dans les vitrines et le compare à celui de sa sœur. Le vers est-il dans le fruit, la jalousie aurait-elle gagné une nouvelle bataille ? Mais non, on a affaire à un cœur pur et il ne s’agit là que de chagrin et de perte totale de confiance en soi, de peur de ne pas être aimée autant qu’elle le devrait. Mais cela, elle ne le sait pas et elle s’en fiche, elle se sent juste mal avec son visage, tout d’un coup. Et si, en grandissant, elle ne devenait pas jolie ? Une vague inquiétude commence à peser sur ses jeux, sur son sommeil et sur son cœur d’enfant, déjà sensible aux petits garçons de la cour de récréation. Le drame des enfants sensibles est sans doute leur silence et cette capacité à réfléchir seul pour tenter de comprendre comment sortir de l’impasse. Mais il y a souvent une bonne étoile qui veille et qui se charge de réparer les erreurs grossières que l’on peut faire à ces âmes délicates.
En hiver, il n’y a de pas de chignon de boucles. À cause des bonnets. Alors elles ont toutes les deux une queue de cheval avec un nœud de velours vert bouteille. Les mêmes écharpes, aussi et les mêmes manteaux. Et l’activité principale des jeudis après midi de froid, c’est d’aller nourrir les canards et les oiseaux sur le fleuve.
À chacune son sac de pain rassis et à chacune son cygne et ses volatiles. Il y a des bancs sous les arbres aux branches nues où les mères surveillent leur progéniture pour éviter toute noyade, malgré les barrières. Les enfants appellent les oiseaux et les mères papotent tranquillement.

Le sac d’Agnès est vide. Celui de sa sœur aussi. Il est temps de
rejoindre le banc où leur mère leur donnera leur goûter. Elle leur fait signe et se lève du banc pour se diriger vers ses filles. « Venez chercher vos chocolatines ». Une autre dame s’est levée aussi, sur le banc d’à côté. C’est une dame élégante, avec des bottes et des gants en cuir marron clair et un manteau de laine. Elle est venue seule, et elle s’en va, maintenant que le jour décline doucement.
Elle s’approche doucement des petites et de leur mère.
Elle dit « elles n’ont pas froid vous croyez, avec l’humidité du fleuve ? »
La mère sourit. « Elles sont bien couvertes.
— Ce sont vos filles ?
— Mais oui, ce sont les miennes.
Alors la dame s’approche d’Agnès et plante son regard chaud dans ses yeux, tout en se penchant tout près d’elle.
— Avec le sourire que tu as, toi, tu feras des ravages plus tard. »
Elle lui dit ça d’une traite, sans respirer, avec un tel sourire dans la voix que la petite en reste interdite. Puis la dame tourne les talons et rejoint l’allée bordée de platanes.
Agnès la regarde s’éloigner sans réagir, sans pouvoir bouger alors que son cœur bondit dans sa poitrine.
La mère n’a rien dit, elle referme son sac et puis elle leur emboîte le pas vers la sortie de l’esplanade.
Elles repartent en silence vers la maison, Agnès est toujours époustouflée, le cœur rempli de gratitude et sa sœur accrochée à la main sa mère, suce encore son pouce.
Personne n’a rien dit et pourtant les mots de la dame résonnent encore pendant des jours dans les oreilles d’Agnès. C’est comme un sourire indélébile qui s’est tatoué sur son cœur. Elle peut à nouveau sourire à son miroir, et admirer sa sœur sans peine.

Il y a eu un miracle ce jour là, un ange qui s’est interrogé sur le chagrin d’une petite fille à l’âme égratignée, une intelligence subtile dans le cœur de cette dame, qui sait ? Parfois, lorsque le silence s’abat sur nos chagrins et que l’on pleure en secret en se sentant si seul au monde, quelqu’un nous observe sans doute. Un grand-père parti trop tôt, un fantôme inconnu, une fée invisible... qui peut dire si la rose qui fleurit juste le jour de notre fête et qui se trouve sur notre chemin et penche vers nous sa corolle est là par hasard.

Agnès, depuis, ne s’est jamais plus sentie laide, même avec des kilos en trop, même délaissée par les hommes, même longtemps après, ridée comme une vieille pomme, avec un chignon de boucles blanches sur le sommet de la tête.

 


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PRIX

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Odile · il y a
Quel beau récit qui pourrait être lu aux enfants comme une réparation. J'ai particulièrement aimé cette phrase: "Le drame des enfants sensibles est sans doute leur silence et cette capacité à réfléchir seul pour tenter de comprendre comment sortir de l’impasse". Il y a quelques maladresses qui passent sans bémol, vous avez une manière d'écrire qui est légère mais aussi touchante. Bonne chance!
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Valerie Rosier · il y a
je vous remercie de ce commentaire encourageant. je suis très contente que mes mots aient pu vous toucher. Un grand merci à vous
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Caruso · il y a
J'aime + 5
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Valerie Rosier · il y a
merci de tout coeur
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Ginette Vijaya · il y a
il suffit d'un rien pour se sentir bien et pour renaître .
Un texte très touchant et bien écrit.

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Valerie Rosier · il y a
merci beaucoup
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Agnès BERGER · il y a
C'est un très beau texte, une leçon de vie.
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Valerie Rosier · il y a
merci pour ce commentaire encourageant
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François B. · il y a
Très touchant
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Valerie Rosier · il y a
Merci bien de votre lecture
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Zouzou · il y a
Quand l'autre vous donne confiance en soi ! Mes voiix
En lice poésie Au bon ressort...

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Valerie Rosier · il y a
merci de tout coeur. Que sommes-nous sans une parole de réconfort ?
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Zouzou · il y a
Et ne jamais perdre le lien social !
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Mireille.bosq · il y a
Éternelle histoire du vilain petit canard jusqu'à la mutation en cygne blanc par la grâce de paroles venues du coeur
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Valerie Rosier · il y a
Merci de votre lecture
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Léna Bernacez · il y a
et puis froidement qui a dit que la beauté ou la richesse font tout dans la vie ? ça aide certes mais ... il y a des miracles
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Norsk · il y a
C'est tendre et émouvant. J'aime bien que ça finisse sur une note d'espoir.
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Valerie Rosier · il y a
je suis contente que ça vous plaise, merci
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Angel · il y a
Une belle histoire, j'aime + 5
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Valerie Rosier · il y a
Merci de tout coeur
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