Agartha mon amour

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J'aime Baudelaire comme un bateau enivré d'absinthe, comme son Albatros perdu sur le pont du voilier. J'aime le surréalisme, "La Beauté sera convulsive ou ne sera pas" Nadja, A Breton. J'aime aussi  [+]

Image de Hiver 2021
Joachim travaillait dur la journée au sein d’un cabinet ministériel. La couleur politique il s’en était servi comme d’un laissé passer. Joachim se définissait plutôt anarchiste libertaire. Au bureau, il donnait le change. Tous ses collègues le pensaient investi dans les valeurs du parti. Il avait le même sourire pour le ministre. Personne ne savait au juste ce que cachait ce sourire. Il avait le même sourire pour le chef de cabinet, il avait le même sourire pour son responsable et il avait le même sourire pour Madame Pipi. Joachim en avait vu défiler des politiciens de toutes les couleurs. Des intègres, des désintégrés, des malhonnêtes et des opportunistes. Une constance néanmoins, jamais un seul d’entre eux ne lui avait laissé un souvenir impérissable. Il faisait son boulot sans zèle, il se changeait avant de partir, laissant derrière lui son costume cravate comme une combinaison de désamianteur.

Il prenait le train, rentrait en province, lisait un livre, oubliait déjà sa journée. Joachim curieux de tout pouvait être éclectique dans ses choix de lecture. Sans complexe, il pouvait passer d’un polar à un recueil de poésie. Célibataire, quand il rentrait chez lui (il habitait une petite maison à la campagne), il retrouvait son jardin. Son potager, c’était sa plus grande pièce de vie, il y multipliait les plaisirs. Entretien, jardinage et culture de plantes potagères. Joachim avait un potager dont il n’était pas peu fier. Depuis plusieurs années, il cultivait ses propres fruits et légumes, presque en autonomie. C’était sa manière de lutter contre le système. Quand il était au jardin, dans ses fraisiers ou dans sa serre et son atmosphère singulière, il arrivait à oublier son quotidien et ses ruminations noires. Il supportait de moins en moins l’inertie du gouvernement face à la menace du réchauffement climatique. Son jardin l’empêchait peut-être de passer à la radicalité des pensées. À l’abri du monde, Joachim travaillait dans sa serre tunnel où il surveillait chaque jour la croissance de ses plantes. Il était particulièrement attentif à une nouvelle venue. Autant que possible, Joachim se soignait par des remèdes naturels, une alimentation saine et l’usage de plantes médicinales. Il était rarement malade et voyait peu le médecin.

Avec attention, il suivait les dernières publications d’études scientifiques sur les effets du cannabis thérapeutique. Il en existait de très nombreuses, la plupart étaient prometteuses. De nombreux pays, dont Israël, l’avaient compris depuis longtemps et avaient réintégré son utilisation dans la médecine traditionnelle. Joachim se demandait comment les vertus médicinales d’une plante connue depuis de milliers d’années avaient pu être enterrées depuis le début du XXe siècle. Malheureusement, le pays où vivait Joachim restait obstinément opaque à toute réforme de la loi. La ministre de la Santé ignorait jusqu’aux recherches scientifiques démontrant les bienfaits de la plante sur la santé. Les intérêts des entreprises pharmaceutiques n’étaient pas très loin de son cabinet. Joachim se disait qu’un jour sa suffisance et son manque d’humanité imploseraient à hauteur de sa maigreur cadavérique.

Joachim achetait toujours ses graines chez de petits producteurs qui n’en finissaient pas d’avoir des ennuis avec les multinationales. C’est un ami qui lui proposa quelques semences de cannabis, « juste pour essayer », lui avait-il dit. Une fois rentré à la maison, Joachim avait pesé le pour et le contre. Son choix était fait, il se sentait libre de faire pousser chez lui les plantes qu’il souhaitait. Pour un usage strictement privé, il ne se sentait coupable de rien.
Chaque fois qu’il pénétrait dans la serre, il entrait en communion avec ses protégées. Il pénétrait dans un autre monde, c’était sa jungle bienfaitrice. Rien que de ressentir ses plantes était thérapeutique. Frappé par toutes les nuances de vert, il s’asseyait par terre et contemplait la vie végétale. La palette de couleur lui semblait infinie. Son hybride à dominante Sativa se montrait à lui sous sa robe émeraude tandis que ses plants de tomate poussaient toujours plus haut. Joachim adorait se faufiler entre les différentes variétés de ses plants. Il n’y avait pas seulement la couleur avec leur multitude de nuances. Il y avait aussi les formes, les apparences et les odeurs. Il y avait les fragrances propres à chacune d’elles. Comme un parfumeur, Joachim s’enivrait de ses plantes. Elles croissaient d’une manière toute particulière. Il en était fier, tout ce qu’il faisait pousser se portait très bien. Joachim avait un don. Sans jamais avoir appris la culture potagère, il se débrouillait mieux qu’un maraicher. Dans sa serre, on aurait dit un chef d’orchestre, ses musiciennes silencieuses se donnaient pour lui. Il fallait prêter l’oreille pour entendre le murmure de leur symphonie. Quand il se trouvait au travail, pour tenir, il pensait à son jardin, aussi pour ne pas tout plaquer. Côté amour, Joachim n’avait pas d’amoureuse. Après une relation qui avait fini par faner, il ne souhaitait pas rencontrer quelqu’un au long cours. Il lui arrivait de sortir et parfois d’avoir des amourettes éphémères. Les plus belles fleurs finissent toujours à la poubelle. Il ne voulait plus souffrir, il se contentait de peu, cueillait ce qui lui convenait pour un soir, une nuit de débauche.

Joachim avait choisi de prendre ses vacances pendant la période de floraison de son Agartha. Dans son service, son chef était de plus en plus aigri par les années et une carrière en dents de scie. Il se mettait régulièrement en maladie. Les responsabilités, les coups bas avaient fini par le rendre colérique. Ses coups de gueule étaient terribles. Joachim et ses collègues en avaient assez. Juste avant son départ en congé, le responsable vaincu par sa rancœur tenace tomba malade plus sérieusement. Joachim vivait ses vacances comme un bien heureux, pas une fois il ne pensait aux aléas de son emploi. Et pour causes, le jardinier épanoui était très occupé. Le séchage de ses fleurs de marijuana arrivait à terme. Son Agartha avait été généreuse. Joachim s’était donné sans ménager ses efforts, car son plant de cannabis avait été exigeant. La patience fut récompensée au-delà de ses espérances. Son grenier était un lieu idéal. Sec, ventilé et sans lumière. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’était la forte odeur, plutôt le parfum. Quel parfum ! Pour moins, on se serait cru chez un herboriste tant il émanait une fragrance toute singulière, reconnaissable entre toutes. Agartha bénéficia pendant toute sa croissance des meilleurs nutriments. Tous organiques, les engrais étaient issus de préparations méthodiques par Joachim. Agartha était entourée de coriandre, de basilic, de romarin et de plants de tomates d’anciennes variétés. Bercée par un environnement favorable, la plante médicinale ne pouvait que remercier son cultivateur. Joachim, pensif, admirait sa production prête pour la dernière étape. Du semis à la floraison, il passa des heures dans sa serre à soigner ses plantes. Son plant de cannabis, il lui avait parlé, murmuré des chansons douces, il s’était même abandonné à des caresses. Son Agartha, il l’avait effleurée, touchée délicatement, en avait ressenti les nuances et la légèreté. Elle lui avait semblé si fragile qu’il l’avait entourée de toute son attention. Comme à une personne, il lui prodigua les meilleurs soins.

Au terme du séchage et des opérations de curling, satisfait, Joachim attendit encore quelques jours avant de goûter aux fleurs d’Agartha. Il ne fumait pas, il avait acheté via internet un vaporisateur qui lui permettrait de faire ses premiers essais. Depuis son plus jeune âge, Joachim souffrait d’angoisse. Le soir, pour trouver le sommeil plus facilement, le médecin généraliste lui avait prescrit quelque chose. Les crises d’anxiété s’étaient aggravées ces derniers mois à cause de son travail. Il ne voulait plus utiliser ces produits qui assommaient son esprit. Le premier soir du début de sa nouvelle vie, il inhala une très petite quantité de fleurs de marijuana thérapeutique au taux de THC très bas. Il fut frappé par les sensations de bien être qui semblaient se développer dans tout son corps. Les aromes qui se dégageaient de son herbe étaient aussi surprenants qu’envoûtants. Un mélange d’air et de vertus avait rempli ses poumons comme une infusion. Sans attente particulière, il se coucha directement après ces quelques inhalations.

Cette nuit-là, il n’alla pas au lit seul. Une part d’Agartha l’avait pénétré. Facilité par l’action des cannabinoïdes, son sommeil vint facilement. Enveloppé de quiétude, il dormait profondément. Comme tout le monde, Joachim rêvait. Mais ses rêves à lui ne s’apparentaient pas au commun des rêveurs. Sa plante avait pris le temps de s’infiltrer en lui, de prendre possession de son monde intérieur. La rencontre du végétal avec son corps. C’était un nuage animé s’immisçant dans tout son être jusqu’à son cerveau. La caresse d’une main chaude et féminine. Joachim happé par la réalité des limbes nocturnes vivait une deuxième journée parallèle. Il visitait les serres du parc de la Tête d’Or. C’était un voyage qu’il voulait faire depuis longtemps. Contempler des espèces inconnues en Europe méritait de faire une longue route pour se rendre à Lyon. Il était descendu dans un petit hôtel sur pilotis trônant au milieu de nénuphars qui parlaient. Joachim arpentait seul la serre des camélias, l’une des serres tropicales du Jardin botanique. Jamais il n’assista à pareil spectacle. L’édifice majestueux de verre et de fer abritait un non moins merveilleux univers végétal. Joachim écarquillait les yeux sur tant de beautés à portée des sens. Dans cette cathédrale sans fin, il se sentait l’invité humain, il se sentait chez lui. Véritable jardin d’Eden, les hommes avaient su mettre leur savoir-faire au service du Beau. Perdu au milieu des camélias, Joachim devenait un enfant.

Toujours seul, le matériel ne comptait plus, les soucis évaporés, digérés par la chlorophylle. Envahi de toutes parts, il s’enivrait des multiples fragrances jusqu’au moment où il entendit un murmure. Une voix s’adressait à lui. « Joachim… » Un murmure lointain. C’était une voix féminine, il avait bien entendu. Mais une voix humaine impossible flottant dans l’air chargé de magie qui venait à lui. À quelques pas, médusée au milieu de camélias géants, il y avait une forme humaine. Elle semblait tapie comme un félin. Était-il en danger ? Les sens exaltés, Joachim s’approcha pour mieux voir ce que les fleurs dissimulaient jalousement.
Une brume s’est levée, les anges apparus jouaient du jazz. La structure de la serre s’effaçait à chaque coup de trompette. C’était les quatre saisons à la fois. Il tombait de la neige, il bruinait et un vent d’été soufflait. Une femme accroupie s’est lentement éveillée comme si le camélia géant l’avait enfanté. Joachim pouvait presque la toucher. Il n’osait pas, ses yeux fixés dans le regard de braise de la jeune femme l’empêchaient de se mouvoir. Elle connaissait son prénom, elle connaissait tout de lui. La dame au camélia était très belle. Joachim, hypnotisé, contemplait la rousse à la sensualité envoutante. Née d’une fleur, elle était nue, d’une beauté surprenante. Jamais Joachim n’avait vu une aussi jolie jeune femme. Des yeux verts, l’éclat précieux des êtres rares irradiait Joachim. Se pouvait-il que Joachim assistât à l’incarnation du camélia ? La jeune femme semblait pourtant bien réelle, de chair et de sang, d’amour et de poésie. Dans cette rencontre, tout était poésie.

Ses longs cheveux bouclés se diluaient dans l’espace entre elle et lui. C’étaient les ramifications denses et souterraines de la forêt. Elles se mouvaient avec l’élégance de la mer. Alors ces boucles vivantes se sont arrimées à lui. On aurait dit un navire battant pavillon pirate, un navire d’amazones. Sa rousseur à l’abordage de son corps. Il en était le prisonnier consentant, prisonnier d’une femme végétale. Peu importait le prix à payer, il se laissait faire. La beauté rousse, fatale réalisation de la nature, s’enroulait tout autour de lui. Avec ses mains multiples, il fut aussi nu qu’elle-même. Lui n’avait que ses deux mains pour la caresser, mais elles étaient mues par une dextérité étonnante. La belle se cabrait de plaisir. Il découvrait sa peau étoilée de taches de rousseur comme on enlève une à une les pétales d’une rose. Il ne s’en est pas rendu compte, mais déjà couchée sur un lit de mousse, elle recouvrait sa virilité. L’inconnue l’enveloppait de baisers et de morsures indolores. Ils ne s’étaient rien dit, et pourtant elle savait tout ce qu’il pensait. En particulier ce qui le faisait chavirer en ce monde. Elle menait la danse des corps érotiques. Se sentant fondre en elle, il ferma les yeux. La femme fleur le chevauchait dans un silence de canopée. Quand il osait la regarder, c’était pire. La couleur de sa peau, entre le blanc laiteux et le vert, ses seins aux formes fruitées le rendaient dur de partout, son sexe prêt à exploser en elle. Mais quelque chose d’indéfinissable l’en empêchait. Elle n’en avait pas fini avec lui. Leurs corps ne faisaient plus qu’un. Chacun de leurs gestes était sexuel. Elle semblait insatiable, l’art de l’amour n’avait aucun secret pour elle.

Il se réveilla épuisé, sa nuit n’avait pas été reposante. Cela faisait quatre jours qu’il inhalait les fleurs d’Agartha. Quatre nuits où il trouvait directement le sommeil. Pas exactement. Dès qu’il fermait les yeux, c’était pour les ouvrir sur une autre dimension, dans un monde végétal. Sa plante lui faisait découvrir son univers par la volupté. Qu’allait-elle lui faire découvrir d’autre ? Pas le temps à sa tête de laisser ses pensées débattre. C’était le jour où il devait reprendre le travail. « Hélas » se dit-il, « retourner dans l’engrenage des choses matérielles. » Toujours sous l’étreinte du tumulte de sa nuit, dans le train, il appréhendait sa première journée après d’aussi belles vacances. Allait-il pouvoir se concentrer ? Faisait-il bien d’inhaler son cannabis ? Il était trop tard pour empêcher son cerveau de réfléchir.

Devant le ministère, il se demandait s’il ne fallait pas fuir. Il poussa la porte, certain que l’autre monde l’attendrait la nuit prochaine. Dans l’ascenseur, une drôle de sensation faite d’attirance et de répulsion l’étreignit. La tête complètement à l’envers, il pénétra sur le plateau où il n’avait pas envie de revoir son bureau. Aussitôt, il fut appelé par une de ses collègues, une dévoreuse de romans que l’ennui au boulot consumait. Il l’aimait bien, c’était peut-être la seule. Elle lui annonça une nouvelle qui allait l’enchanter. Enfin, leur chef avait été remplacé en urgence.

La direction avait trouvé la perle rare. Joachim était prié d’aller la rencontrer. Il s’agissait d’une cheffe. Valérie lui avait dit : « Ça nous changera d’un homme, une femme c’est peut-être mieux dans un univers de responsables masculins ». La politique était ainsi faite, la plupart des dirigeants étaient encore des hommes. Joachim fut pris de tremblement dans les jambes, puis dans tout son corps. Valérie lui dit que ça ne se voyait pas, qu’il devait de toute façon y aller pour ne pas faire attendre la dame.

La nouvelle cheffe l’attendait, il revenait de congés, c’était le seul à ne pas l’avoir encore vue. Elle avait des principes, elle ne supportait pas les arrivées tardives. C’était à peu près tout ce que lui avait dit Valérie. Elle avait ajouté : « Tu verras elle est canon ». Ça, trop stressé, il ne l’avait pas entendu. Il frappa à la porte. « Entrez ». Il ne put contrôler ses tremblements. La responsable était assise, les jambes croisées que sa jupe dévoilait jusqu’aux cuisses. « Je m’appelle Agathe », dit-elle en lui serrant la main avec un sourire sardonique. C’était une grande rousse aux yeux vert émeraude dont les éclats irradiaient tout son visage. Ses cheveux bouclés étaient un essaim d’abeilles solaires. Joachim crut défaillir. Quand son regard croisa le sien, ce fut un coup de foudre absolu.
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