Affaire classée ou les bonnes raisons de Gaston

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Les voyages "déforment" la jeunesse dit-on, je n'ai pourtant pas tellement voyagé mais suis tout déformé! en outre j'ai l'esprit tordu, voilà ce qui arrive lorsque l'on a la musique dans le sang  [+]


Gaston séchait sur sa feuille blanche.
Il n'avait pas pris le temps de s'essuyer, mais entre la salle de bain et son ordinateur, son idée s'était évaporée. En ces temps de confinement les distractions se raréfiaient. Les seuls plaisirs permis étaient de se laver les mains, alors autant se laver les bras aussi, et le nez, et la bouche, et le menton, alouette, gentille alouette, alouette je te laverai... chantait-il sous la douche. C'est à ce moment que les meilleures idées surgissaient. Mais entre la salle de bain et son ordinateur... — J'ai perdu mon idée, hurla-t-il à la cantonade.
La voix ensommeillée de sa femme lui répondit.
— Elles sont près du téléphone.
Il ne prit pas la peine de répondre sachant qu'elle pensait à ses lunettes. Il les oubliait régulièrement près du téléphone fixe. Il se plongea une fois de plus dans le règlement du concours d'écriture que sa municipalité proposait à ses administrés désœuvrés.
« La France sortait du confinement. Bientôt une femme serait mise à l'honneur. Nul ne connaissait son nom, mais tous savait que c'était ELLE. Elle qui allait révéler au monde entier la vérité sur le coronavirus... »
Que voilà un sujet potentiellement riche ! Tout d'abord il s'agit d'une femme, sujet sensible mais inscrit dans l'actualité, peut-être une MLF ! Écartons cette hypothèse qu'il faut prendre avec des gants ; elle serait mise à l'honneur, soulignons le conditionnel qui suppose que ce n'est pas encore acquis ; elle allait faire une révélation, d'où la tenait-elle ? Se serait-il produit une fuite dans les milieux médicaux ? une fuite cautionnée par des enjeux politiques. On connaît le rôle des confidences sur l'oreiller, confidences qui n'auraient jamais dû sortir du palais Bourbon, de l'Élysée ou d'ambassades étrangères...
Il se proposait de creuser ces différentes pistes lorsque son portable sonna. Une voix d'enfant rigolard lui lança.
Gaston y'a l'téléphon qui
Il coupa le son.
Depuis l'isolement, les gosses qui n'allaient plus en classe qu'une demi-journée par semaine se défoulaient comme ils le pouvaient. Quelle idée aussi de s'appeler Gaston ! Prénom pourtant bien français mais qui sonnait maintenant exotique parmi ceux à la mode. En outre son patronyme de Leroux induisait les gens en erreur. Gaston Leroux, n'était ni roux, ni brun ni blond mais chauve ; chauve avec des yeux bleus. Aurait-on admis, sans s'interroger dans la famille, un brun aux yeux bleus? Alors qu'un chauve aux yeux pervenche ne suscitait aucun questionnement..
Leroux en plus ! comme le romancier, l'auteur du « Mystère de la chambre jaune, du Fantôme de l'opéra, de l'Aiguille creuse » avec lequel il n'avait aucun lien de parenté mais que le ministère des finances au mépris de l'évidence, s'obstinait à nier en lui envoyant régulièrement des rappels d'impôt. Même la poste le dénichait avec un nom devenu imprononçable car amputé de toutes ses voyelles. Le nom seulement, car l'adresse de la missive pourtant correctement orthographiée, avait été distribuée ailleurs.(Aventure authentique survenue au rédacteur). Aussi un matin une dame qui connaissait ses démêlés avec les différentes administrations, s'était-elle présentée à son domicile pour la lui remettre.
— Comment hurla son épouse, tu reçois une femme en robe de chambre !
— Fallait-il que je la reçoive en pyjama ?
— Pas à cette heure-ci, mais de cinq à sept. Où va-t-on si on ne respecte pas les traditions ?Comment veux-tu que les femmes honnêtes s'y reconnaissent. En outre ce n'est même pas ma meilleure amie...
La femme de Gaston n'était pas jalouse, seulement possessive, traditionaliste aussi et respectueuse de l'ordre social. Cela lui garantissait, à lui Gaston, de calmes soirées de télévision familiales et des week-ends débridés en bord de mer. Enfin ceci avant l'épidémie, car depuis les soirées mordaient sur la journée toute entière et même sur la semaine complète.
Mais revenons à notre sujet ! Il le recopia en taille 12, interligne 1,5, comme précisé dans le règlement.
La solution se trouvait sous ses yeux, comme dans tous les romans policiers, car ce ne pouvait être qu'une énigme policière et portant le nom de Leroux Gaston, il ne pouvait la traiter qu'ainsi.
« La France sortait du confinement. Bientôt une femme serait mise à l'honneur. Nul ne connaissait son nom, mais tous savaient que c'était ELLE . Elle qui allait révéler au monde entier la vérité sur le coronavirus...... »
La solution se trouvait sous ses yeux, toutes les pièces du puzzle s'y trouvaient. Ils ont de yeux pour voir mais ne voient rien, des oreilles pour entendre mais n'entendent rien. Où avait-il déjà lu ça ? Dans les films policiers, lorsque le scénariste ne sait plus comment s'en sortir, le téléphone sonne, le héros décroche, et après un temps de silence dit «  j'arrive ». Très pratique pour passer à autre chose et relancer l'action. Ne faisons pas la fine bouche et utilisons les vieilles ficelles.
C'est alors que son portable se mit à sonner. Il prit son temps, connaissant la farce qui l'attendait, avant de crier à la cantonade «  où est mon portable ». La voix ensommeillée de son épouse répondit « avec tes lunettes ».
Les objets se déplacent, c'est un fait journellement observable. Chez lui les objets se déplaçaient en binôme : téléphone et lunettes, c'en était touchant, jamais l'un sans l'autre, comme deux amoureux. Il suffisait de trouver l'un pour découvrir l'autre, la difficulté provenait du nombre ! Il en possédait plusieurs dont un portable et un portable ça se déplace ! Perplexe il voulut se gratter le front et percuta ses lunettes qui de son nez tombèrent sur le bureau, juste à côté de son portable. Ces deux-là étaient décidément inséparables ! Il observa l'appareil et avant de répondre, réfléchit à une stratégie propre à déstabiliser le gamin qui au bout du fil peaufinait sa tirade du téléphon qui son.
— Allo, ici Gaston, que puis-je pour vous ?
Une série de gloussements rigolards d'où émergeaient des «  téléphon, Gaston, y'a » lui vrilla les oreilles. Cette fois ils étaient plusieurs, il fallait absolument trouver quelque chose pour occuper ces garnements, sinon ils s'y mettraient tous, satureraient les lignes, feraient sauter les standards et provoqueraient dans le pays tout entier autant de dégâts qu'une ciberattaque.
Il éteignit l'appareil avec un soupir de découragement et reprit le fil de ses réflexions.
« Nul ne connaissait son nom... Elle allait révéler la vérité... » Elle connaissait la vérité, alors pourquoi ne pas l'avoir déjà dite ! Cette femme est d'une inconséquence folle, en parlant elle aurait sauvé des millions de vie. Elle allait... cet imparfait pesait lourd, elle n'avait pas encore parlé, qu'est-ce qui la retenait ? Une illumination jaillit dans son esprit et il se vit comme Saint Paul sur le tableau du Caravage, jeté à bas de son cheval, terrassé par une soudaine révélation.
« Bon sang mais c'est bien sûr !» en parlant, elle se mettait en danger. L'anonymat la protégeait, son message était un appel au secours, des firmes internationales n'avaient aucun intérêt à voir éclater la vérité, sans doute les gafam voulaient l'éliminer, elle se trouvait au centre d'un gigantesque complot, elle allait révéler la vérité et bien des dirigeants d'entreprises voulaient la faire taire. Au secours criait-elle ! En me protégeant vous vous sauverez vous mêmes...
Combien de temps resta-t-il prostré... Aucune idée. A nouveau le téléphone le tira de son état de sidération. «  A cette heure-ci c'est une publicité songea-t-il » et il prit son temps avant de décrocher.
— Allo ! Gaston à l'appareil, que puis-je pour vous ?
Un blanc suivit.
— Que t'arrive-t-il? Il connaissait cette voix, celle d'un voisin.
— Des gosses me harcèlent alors...
— Tu n'as pas fini ! T'as vu les journaux !—
— Jamais ! je ne lis que «  la bougie du sapeur ». Un journal qui ne paraît que le premier janvier des années bissextiles.
— Alors branche-toi sur l'ordinateur. On recherche une femme extrêmement dangereuse. Toutes les polices sont sur le coup, même Interpole, les frontières sont fermées.
— Ça ne nous change pas beaucoup.
— Il y a son portrait robot.
— Classique ! Et alors ?
— Cette femme, c'est la tienne. Je l'ai tout de suite reconnue, avec ses grands yeux en amande, ses lèvres pulpeuses, son adorable fossette.
— Tu as l'air de bien la connaître !
— Regarde sur ton ordi, tu verras, c'est elle. On voit même son grain de beauté.
Gaston encaissa le coup, mais l'autre ajouta : elle va révéler au monde entier la vérité sur le coronavirus. Gaston sourit, l'autre le faisait marcher, mais était-ce vraiment une plaisanterie ? entre une farce et la vérité, la frontière est parfois ténue. Gaston le soupçonna d'avoir lu le règlement du concours d'écriture. Néanmoins il décida de jouer le jeu.
— Ne quitte pas ! Je me branche sur internet, ça sera peut être un peu long, avec leurs mises à jour qui dérangent tout... Ça alors, il y a bien une photo mais c'est pas ma femme... C'est la tienne, et il ajouta pour lui rendre le chien de sa chienne, je reconnais son soutien-gorge. Tiens ! Elle vient de changer... je ne la connais pas celle-là, pas mal ! ils changent encore, seraient-elles plusieurs ? Voilà le portrait de la Reine d'Angleterre maintenant ! Vraiment ils font n'importe quoi ! D'où tiens-tu ce bobard ?
— Ça circule sur les réseaux sociaux.—
— Alors c'est une fake news, une rumeur, il faut s'en méfier, c'est comme la calomnie, d'abord un bruit léger rasant le sol...puis il se dresse, siffle, grandit à vue d'œil, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne. Les rumeurs démolissent la société, ruinent les familles, abattent les réputations. Démens tout de suite, ma femme n'a pas de grain de beauté et la tienne pas de soutien-gorge. Attaque-les en justice.
— Comme tu y vas ! Comment veux-tu prouver une chose pareille. Tout le monde a des grains de beauté et toutes les femmes des... On peut pas lutter contre eux, il y a des gros intérêts là-dedans.
Les gafam mènent le jeu. Ils pèsent plus lourd que le budget de la France, que dis-je ? de l'Europe toute entière, alors nous ! Je ne donne pas cher de la peau de cette fille, même dans un trou de souris, ils vont la dénicher !
Gaston resta sans voix, une vie dépendait de leur décision et tous deux se sentaient impuissants. Qu'aurait donc fait son homonyme Gaston Leroux, le romancier ? La seule piste disponible restait l'énoncé du concours  « La France sortait du.... » Il le fit lire au téléphone par son interlocuteur.
Rien ne te choque là-dedans ?
Ce fut à l'autre de rester sans voix.
— Moi aussi, rien ne me choque, tout au moins dans les trois premières phrases, mais la quatrième ! La quatrième ! « elle allait révéler toute la vérité ». Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire ! Voilà pourquoi on veut la faire taire. Il ne faut pas que la vérité éclate. La vérité est le nœud du problème, comment faire ?
— Il faut alerter les membres du jury, après tout ce sont eux les responsables, on n'a pas à encaisser leur inconséquence. Quand on prend une décision il faut réfléchir avant. Ils doivent revoir leur copie. Soit ils changent le sujet, soit ils le rédigent différemment. La simplicité étant toujours la meilleure solution, voilà ce que je propose :« La France sortait du confinement. Bientôt une femme serait mise à l'honneur. Nul ne connaissait son nom, mais tous savaient que c'était ELLE. » Tu as remarqué, Elle est en majuscule, ce ne peut être qu'une personne bien sous tous rapports. Un tel personnage ne se mettrait pas dans cette galère. Mais qu'allait-elle faire dans cette galère ?. Donc l'affaire est entendue. ELLE a rien vu, ELLE a rien entendu.

Affaire classée.

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