Aerin

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Aerin se réveillait et comme chaque matin se levait et retapait son matelas fait de plusieurs couches de différentes étoffes, récupérées à gauche et à droite et dont ne se servait plus le Grand Maître. Aerin sortait rarement de la pièce, peinte entièrement en jaune qu’elle avait fini par apprécier durant toutes ces années. Elle la trouvait finalement gaie et lumineuse comme le soleil. De plus, on n’y manquait de rien, du fromage et du pain presque chaque jour lui suffisaient amplement pour subsister. Au milieu trônait une longue table où dix personnes pouvaient déjeuner. Celle-ci, ainsi que tous les meubles de la pièce, était jaune également. Aux beaux jours, une fenêtre laissée ouverte par le Grand Maître pendant ses longues absences à l’extérieur laissait entrer une douce brise, très agréable, et de capiteuses odeurs de fleurs du grand jardin. Un jour où la maison semblait vide, Aerin s’était aventurée à la limite de la pièce. Essoufflée après avoir traversé le carrelage tomette et blanc, elle s’était arrêtée net, stupéfaite. L’endroit d’où venaient toutes ces merveilleuses odeurs de cuisine était là, devant ses yeux. Et la pièce était entièrement bleue ! Les meubles, la cuisinière étaient bleus, d’un bleu délicat, ni clair ni foncé. Du carrelage recouvrait les murs, représentant des motifs étoilés de ce même bleu sur fond blanc. Aerin avait entendu le Grand Maître dire qu’il l’avait fait venir de Rouen. C’est là également que le Grand Maître avait été faire plusieurs séjours pour « répandre les couleurs » et avait pris pour modèle la cathédrale de la ville. Perdue dans ses rêves, Aerin entendit une porte s’ouvrir tout à coup et détala aussi vite qu’elle pût pour rejoindre sa cachette. Le Grand Maître venait de rentrer, accompagné de la jeune fille appelée Blanche. Celle-ci portait bien son nom, pensait Aerin, en se remémorant ces matinées passées à la contempler longuement, pendant qu’elle prenait son petit déjeuner avec le Grand Maître. Elle avait la peau laiteuse et portait une grande robe de coton et de dentelle. Elle parlait doucement et sentait bon le frésia blanc. Un soir, le Grand Maître avait pris conscience de la présence d’Aerin. Mélancolique, il était resté attablé tard et avait bu plus d’absinthe que de raison. Il était alors tombé le front sur la table. Tout le monde était couché dans la maison et le pensant endormi, Aerin était montée sur la table. En s’approchant, elle découvrit qu’il la regardait. Le Grand Maître se redressa d’un coup, les yeux écarquillés et la bouche ouverte. Aucun son ne sortit. Aerin ne lui laissa pas le temps de réfléchir et disparut très vite de son champ de vision. Heureusement, Aerin avait remarqué que le Grand Maître avait des problèmes de vue récents dus à un début de cataracte. Depuis ce soir-là, de la nourriture était laissée intentionnellement dans la salle à manger. Être vu par un humain était strictement interdit par la Guilde et Aerin avait craint pour la santé mentale du Grand Maître. Maeldun, l’un des sages de la Guilde, lui avait rapporté le cas d’un autre Grand Maître dans la même situation, il y avait peu de temps et non loin d’ici : il avait perdu la tête et avait commencé à se couper les oreilles en pointes, sans doute pour ressembler à ce qu’il avait vu ! Heureusement, il n’a pu se couper que le lobe de l’oreille gauche mais la Guilde était furieuse et une grande stratégie avait été mise en place pour brouiller les pistes chez les humains. Les Autres avaient été appelés à la rescousse et la fin avait été, hélas, tragique. La nuit, Aerin faisait son travail et occupait les rêves du Grand Maître de mille et une couleurs. À force d’écouter les pensées du Grand Maître, elle avait fini par connaître les couleurs de base qu’il utilisait et les mettait dans son rêve comme point de départ pour ne pas trop le dérouter et gagner du temps, comme le lui avait conseillé aussi Maeldun. Elle faisait éclater le blanc de céruse, vibrer le jaune de chrome et le bleu de cobalt, chatoyer le vermillon, puis couler la laque rouge d’alizarine, surgir le bleu outremer, virevolter le vert viridien, pour faire apparaître le tout nouveau violet de cobalt que le Grand Maître venait de se procurer. Elle faisait danser ces couleurs, puis les mélangeait pour faire d’autres nuances délicates, des superpositions improbables, des juxtapositions inédites et ça, une bonne partie de la nuit pour finir sur un noir apaisant pour un sommeil profond. Aerin remplissait ainsi le réservoir à inspiration du Grand Maître.
Le lendemain matin, celui-ci se réveilla, descendit à la salle à manger pour le petit-déjeuner et raconta son rêve à Blanche, une des filles de sa seconde épouse Alice. Il lui décrivit avec passion le petit être qu’il avait vu dans son rêve : ils rirent beaucoup. Il n’osa pas lui dire qu’il avait bu et avait vraiment cru voir cette chose. En finissant son déjeuner, ils décidèrent d’aller peindre dehors, il faisait beau, et le Grand Maître avait une idée pour un nouveau tableau : des nénuphars en fleurs. En ajustant son chapeau, il exposa son projet à Blanche, qui se montra très enthousiaste. Elle poussait la brouette pleine de toiles et chevalets qu’ils allaient utiliser dans le jardin. Ils discutèrent longuement des couleurs que le Grand Maître voulait y mélanger, superposer, juxtaposer. En partie celles dont il avait rêvées la nuit précédente. Une fois installés, ils peignirent longuement, côte à côte, jusqu’au milieu de l’après-midi qui s’annonçait orageux.
Nuit après nuit, Aerin avait répété ses stimulations mentales et chaque jour, le Grand Maître les avait mises en application et avait peint, encore et encore. Pourtant, au début, ces stimuli avaient eu un drôle d'effet sur le Grand Maître. Cela s'était traduit par une volonté de faire des travaux de plantations, une véritable passion pour la botanique. Un engouement horticole bientôt démesuré. Les suggestions d'Aerin dans les rêves du Grand Maître lui avaient sans doute donné un désir de fleurs, dahlias, capucines, roses trémières, glaïeuls, et roses. Mais quand le Grand Maître avait acheté le terrain en face de la maison, de l'autre côté de la route, en vue d'y faire un jardin et d'y planter encore d'autres espèces de fleurs, Maeldun était venu voir Aerin pour lui demander des comptes ! Après quelques conseils du sage - dont celui de commencer par les couleurs de base de la peinture, et non par des teintes hasardeuses - les choses avaient alors repris leur déroulement normal. Puis le temps était passé. Après avoir fait aménager la petite mare du terrain en face en véritable étang, le Grand Maître avait fait toute une série de tableau sur les nénuphars en fleurs. Quelques années plus tard, il est mort après avoir eu un grand succès à Paris. Aerin est alors restée seule dans la grande salle à manger jaune, attendant éventuellement un message de Maeldun ou l'arrivée d'un nouveau Grand Maître. Voilà près de deux cent ans qu'elle était là, dans cette pièce, aujourd'hui traversée par une foule de touristes avec des appareils photo qui déambulaient du jardin à la maison. Un peu nostalgique, Aerin se remémorait ce fameux soir où le Grand Maître y avait exposé sa série de nénuphars et était resté assis là, jusque tard dans la nuit. A l'écoute de ses pensées, Aerin fut surprise : c'était la seule fois où il avait semblé s'adresser à elle : "je sais que tu es là, et qui que tu sois, je voulais te remercier. Je ne sais ce que tu m'as fait, mais en voilà le résultat. En ton honneur, je l'appellerai les Nymphéas. Tu es une sorte de nymphe miniature, une nymphe des couleurs, n'est-ce pas ?". Aerin fut tenté de sortir de sa cachette et de répondre, mais se retint. Elle se contenta de répondre mentalement par "oui" et alla se coucher. Le Grand Maître, dont Aerin avait lu le nom sur les toiles, Claude Monet, sourit. Si vous visitez sa maison à Giverny, vous ne verrez probablement pas Aerin, cachée dans la salle à manger jaune. Mais évitez de vous endormir sur place, au risque d'en voir de toutes les couleurs !
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