Aélis et la bête

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Il était une fois près du village de Castets, une pauvre bergerie perdue au milieu de la forêt landaise. On nommait ce lieu Bouhevent, là vivotait un pauvre couple et leur fille unique Aélis.
Avec sa taille souple et élancée, ses yeux verts et ses longs cheveux auburn, elle était considérée comme la plus jolie fille du canton. Active, vive, joyeuse et toujours un refrain à la bouche, elle faisait tout le bonheur de ses parents. Toute la journée, elle surveillait un petit troupeau de moutons qu’elle emmenait paître loin dans la forêt dans un airial de sa connaissance. L’herbe y était bien verte et grasse, les bêtes profitaient de leur pâture quotidienne. Aux alentours, on disait que la grande forêt était dangereuse et qu’au fin fond, là ou personne n’était jamais allé, vivait un monstre. Ils étaient nombreux à ne jamais se risquer dans les pistes tortueuses et sableuses par peur d’une mauvaise rencontre ou ne pas savoir retrouver son chemin, mais Aélis n’était pas effrayée. Armée de son bâton, accompagnée de son chien labrit, elle se sentait en sûreté et prête à combattre les méchantes bêtes qu’abritait le bois qu’elle aimait.
Un soir, en comptant ses ouailles, elle s’aperçut que l’agneau dernier né lui manquait. Ne voulant pas le laisser à la merci des animaux sauvages, elle abandonna le troupeau à la conduite de son chien et prit le chemin qui s’enfonçait entre les arbres en appelant sa bête. A ses cris répondait le silence. Aélis se sentait découragée et elle s’en voulait de ne pas avoir été assez vigilante, quand tout à coup s’éleva d’un taillis lointain un bêlement timide. Elle pressa le pas en s’enfonçant dans les grandes broussailles sans tenir compte des ronces qui déchiraient sa peau et ses habits. Elle déboucha bientôt dans la clairière d’où venait l’appel. Un monstre hideux tenait le petit agneau dans ses griffes.
«  Il n’est pas à toi », hurla-t-elle en se précipitant et en assenant plusieurs coups de bâton sur le corps du monstre. Il relâcha bientôt son étreinte et s’enfuit dans le taillis non sans avoir jeté un regard de reproche avec ses effrayantes prunelles rouges sur la jeune fille qui le bastonnait encore. Elle souffla, elle avait eu peur de l’animal, elle avait eu peur pour son petit agneau. Ce dernier attira bientôt son attention sur le sol, à son côté gisait la dépouille d’un grand loup noir.
Que s’était-il passé dans cette clairière ? S’était-elle trompée, le monstre voulait-il manger son agneau ou s’était-il battu contre le loup pour le défendre et dans ce cas elle avait été très injuste envers lui. Elle songea à cette étincelle de reproche qu’elle avait lu dans les yeux de l’animal qui s’enfuyait. Elle regarda le bâton toujours dans sa main, il y avait du sang dessus. Il y avait du sang dans l’herbe ; machinalement en prenant l’agneau dans ses bras, elle commença à suivre les traces. Elles la menèrent contre un grand arbre où le monstre s’était laissé tomber.
-« Pardon, je n’avais pas compris... » dit-elle en bredouillant, effrayée et impressionnée, mais elle se reprit vite et dit avec une voix plus assurée :
« Je pensais que vous vouliez manger mon agneau, alors que vous l’avez défendu n’est-ce-pas ? Mais je parle sottement alors que vous êtes blessé »
D’un pas décidé, elle aida le monstre à se relever et à marcher jusqu’au ruisseau qui coulait non loin de là. Elle l’allongea sur la berge et bien vite elle défit son fichu qu’elle trempa dans l’eau pour nettoyer les plaies. Elle retroussa ses jupes pour tailler des pansements dans la batiste de son jupon.
-«  Je suis obligée de partir car mes parents vont s’inquiéter de ne pas me voir rentrer. Mais je reviendrai demain avec de la nourriture »
Elle parlait doucement, le monstre bien en face, au moment même où elle finissait sa phrase, la couleur rouge des yeux changea. La bête avait maintenant de belles prunelles de la même nuance que les noisettes et il la regardait avec un mélange d’inquiétude et d’espoir. Elle ajouta alors comme pour le rassurer :
« Je m’appelle Aélis...et je serai là demain »
Sur le chemin du retour, l’agneau dans ses bras, Aélis pressa le pas sachant que ses parents seraient angoissés d’avoir vu le troupeau revenir sans elle. En voyant les yeux plein de larmes de sa maman, elle s’excusa en promettant de faire plus attention aux moutons. Elle parla de l’agneau disparu, d’une longue recherche dans les broussailles pour expliquer sa tenue négligée et déchirée et son retard. Mais elle tut son aventure dans les bois et sa rencontre avec le monstre de la forêt, de peur que ses parents ne lui interdisent de retourner dans la forêt et d’être dans l’incapacité de tenir la promesse qu’elle avait faite et qui semblait si importante pour l’animal.
Le lendemain, comme à son habitude, Aélis partit vers l’airial mais elle mena son troupeau jusqu’au ruisseau du monstre qu’elle retrouva à la place où elle l’avait laissé. Comme la veille, elle le regarda bien en face mais cette fois dans la pleine lumière de la matinée. Elle n’avait pas rêvé, les yeux étaient marron et non plus rouge !
Très vite elle se reprit et dit d’un ton enjoué:
-« Comme je vous l’avais promis je suis revenue ! Vous avez faim ? Je n’ai pas emporté grand-chose, parce que nous sommes de simple métayers nous autres, mais maman est une bonne cuisinière. Elle attendit qu’il ait tout mangé pour puiser de l’eau du ruisseau dans le creux de ses mains pour qu’il puisse boire. L’après-midi était déjà bien avancé, Aélis devait rentrer, comme la veille; elle fit la promesse de revenir le lendemain tout en posant sa main sur la patte du monstre qui, à son contact, se transforma en une main blanche et douce, une main d’homme !
Quel était ce prodige ! La bête la regarda et regarda sa petite main abandonnée sur sa main à lui !
Soudain, les oiseaux s’arrêtèrent de chanter, le curieux silence fut soudain rompu par les aboiements excités d’une meute sur la piste d’un animal, et les cris des hommes les encourageant dans leur traque. Ils se rapprochaient inexorablement du ruisseau. En un instant, la chasse fut sur eux, chiens; hommes, chevaux, débouchèrent dans la clairière. Aélis hurla :
« Non, ne lui faites pas de mal ! » et sans réfléchir, s’interposa entre le monstre et les hommes pour les empêcher de le voir, de l’atteindre, de lui faire du mal... tentative bien vaine tant le monstre était grand. La scène n’avait duré qu’un instant mais il en profita pour se sauver par le ruisseau, sans que ni hommes, ni chiens ne puissent rien faire. La traque repris aussitôt, Aélis se retrouva bientôt seule avec son labrit et ses moutons. Elle reprit le chemin de sa maison, triste et inquiète pour la bête. Toute la nuit, elle pensa à lui, à sa main si blanche et douce, à ses beaux yeux noisette qui la miraient avec tant d’émotion. Elle essayait de réfléchir en se tournant dans son lit, à son aventure. Elle espérait dans son cœur que le monstre avait pu échapper à ses poursuivants, qu’il serait là demain dans le bois.
Le lendemain, toujours inquiète mais pleine d’espoir elle retourna près du ruisseau avec son troupeau. Le monstre n’était pas là. Elle l’espéra toute la journée...jusqu’au moment ou elle décida de retourner dans la clairière où elle l’avait vu pour la première fois, mais là bas aussi son espoir fut trompé... de plus en plus inquiète ne sachant quoi faire elle cria vers les arbres qui l’entouraient :
« Ou êtes-vous ? » Puis un peu plus tard et plus doucement : « Je vous attends ! » mais seuls les bruits habituels de la forêt lui répondirent. Elle pleura.
Toute à son chagrin et à sa déception elle ne vit pas l’agitation dans la cour de la ferme. Ses parents recevaient des visiteurs importants puisque quatre beaux chevaux bruns attelés à un magnifique carrosse attendaient devant la maison. Un jeune homme tenait une conversation animée avec son père.
Quand il vit Aélis, le riche visiteur s’avança vers elle. Il était grand, élancé, avec des cheveux noirs magnifiques et vêtu dans de somptueux habits cousus dans de riches étoffes. Quand il fut près d’elle, elle remarqua ses beaux yeux noisette. Il prit sa petite main dans la sienne, belle et blanche, et la porta à ses lèvres.
« Merci... Je vous dois ma vie... », Prononçât-il d’une douce voix troublée par l’émotion mais d’un ton plus ferme il continua:
« Je vous dois ma vie. Vous ne me connaissez pas, en tout cas pas sous cette apparence, mais vous m’avez sauvé. Je m’appelle Guilhem; un méchant sorcier m’avait transformé en monstre pour punir; le jeune homme riche, insouciant, gâté, mal élevé qui s’était moqué de son apparence horrible. Le sort ne pouvait être levé que si je rencontrais une personne assez charitable et bonne pour me prendre en pitié et m’aider. Vous m’avez soigné, nourri et abreuvé alors que j’étais un monstre. En risquant votre vie face aux chasseurs, vous m’avez redonné mon apparence humaine. J’ai erré longtemps avant de vous rencontrer Aélis. Je viens de demander votre main à vos parents qui vous laissent libre de votre choix. Voulez-vous continuer à faire mon bonheur ? » Termina-t-il en mettant un genou à terre.
« Oui dit-elle en rougissant, mais mes parents... »
« Ne vous inquiétez pas », l’interrompit-il « nous en avons parlé ensemble, vous ne les quitterez pas. »
Ils se marièrent, eurent une longue et belle vie et beaucoup d’enfants pour ensoleiller leur foyer.
Si vous passez par Castets dans les Landes, demandez, on vous racontera l’histoire d’Aélis et Guilhem et tout le bien que ce couple si beau et généreux a fait.
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