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Adultère low cost

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Lyne Fontana

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FINALISTE
Sélection Public

Je suis laveur de carreaux. Spécialisé dans les missions grand large. Suspendu en rappel au-dessus de la ville, je fais de la glisse sur baies vitrées XXL. C'est mon sport, mon adrénaline, ma vie, et ça me plaît.
Parfois on m'envoie de l'autre côté, ça se passe lorsque les bureaux sont vides. Et dans ces immenses tours de verre, je dois souvent revenir plusieurs nuits d'affilée pour finir le boulot. C'est autre chose, mais j'aime aussi la solitude feutrée de ces moments.

Ainsi, jeudi dernier, je suis arrivé pour entamer une troisième nuit de travail dans la tour Rainbow, celle qui se dresse à l'est de la ville et qui restitue si joliment la lumière lorsque le soleil se lève. Il me restait le dernier étage à terminer. J'y viens régulièrement et j'apprécie cet espace entièrement dédié au bien-être de ceux qui y travaillent. Non seulement, la vue panoramique y est à couper le souffle, mais cette tour a la particularité d'avoir un toit transparent, une immense verrière inclinée avec des panneaux coulissants qui harmonisent ombre et lumière. Cette nuit-là, ils étaient relevés et le ciel plein d'étoiles était magnifique.

Je me suis déchaussé. Si les nuages avaient une texture, j'imagine que ce serait celle de cette moquette sous mes pieds nus. Je me sentais vraiment en plein ciel.
Je commençais à installer mon matériel lorsque j'ai vu que je n'étais pas seul. J'ai sursauté. Un homme était là, debout contre la vitre, à regarder dehors. J'ai balbutié des excuses, dit que je pouvais revenir, que je ne voulais pas déranger s'il devait rester travailler.
Il a haussé les épaules et fait un geste de la main me signifiant de ne pas me préoccuper de lui.

Au bout de quelques minutes, sans avoir bougé, il m'a demandé l'air lugubre :

— Vous connaissez le Quick près de la gare ?
— Heu... oui...

Puis, de nouveau le silence. Et il a repris :

— J'étais en déplacement. Je n'aurais pas dû rentrer ce soir
— Ah ?
— Non. Mon rendez-vous de demain matin a été annulé... Vous êtes marié ?
— N... non, mais... je..
— Vous savez, j'ai essayé plusieurs fois de l'appeler.
— ...
— d'appeler Céline, ma femme, pour la prévenir que je ne passais pas la nuit à Toulouse... que je rentrais...
— ...
— Mais elle ne répondait jamais. Je suis monté dans le train sans avoir pu la joindre. Avant d'arriver, j'ai fait une dernière tentative, toujours pas de réponse.

Comme s'il avait du mal à respirer, il s'est tu une nouvelle fois. J'avais interrompu mon installation et j'attendais n'osant pas m'y remettre. Il a repris d'une traite, accélérant son débit, comme s'il craignait de ne pas pouvoir arriver au bout :

— En sortant de la gare, j'ai vu le Quick. J'ai décidé d'avaler un truc rapide avant de rentrer, pensant qu'elle avait sans doute déjà dîné. Au moment où je m'apprêtais à pousser la porte, je l'ai aperçue. Elle était assise devant une barquette de frites. Elle souriait comme je ne l'avais plus vu sourire depuis longtemps, et s'adressait à quelqu'un que je ne voyais pas. J'ai reculé, changé mon angle de vue et je l'ai reconnu, lui, Thomas, mon meilleur, mon vieil ami de toujours. Mon cœur s'est mis à battre comme un dingue, ma mâchoire s'est crispée, une chaleur m'est montée de la nuque, des points noirs papillonnaient devant mes yeux.
Je me suis dit « calme-toi, il n'y a rien de dramatique à discuter avec quelqu'un dans un fast-food ». Pourtant quelque chose me retenait de me montrer.
Alors je l'ai rappelée, plein de l'espoir que, d'une voix joyeuse, elle me répondrait et me dirait, dissipant cet embryon de cauchemar : « Rejoins-nous, je viens de rencontrer Thomas, on est au Quick ».
Mais j'ai vu son sourire s'éteindre alors qu'elle regardait son téléphone et qu'elle coupait la communication en levant les yeux au ciel. J'ai recommencé encore et encore. Les manifestations de son agacement s'intensifiaient à chaque appel.

La quatrième fois, elle a répondu. Embusqué derrière la vitre, j'avais l'impression d'être un voleur. Essayant de maîtriser le tremblement de ma voix, je lui ai demandé où elle était. Elle m'a dit qu'elle aidait sa sœur à vider ses cartons dans son nouvel appartement.
J'ai rassemblé mes dernières forces et j'ai réussi à prononcer : « Ah, très bien, alors passe le bonsoir à Thomas de ma part, puisqu'il est à côté de toi ». J'ai raccroché et je suis venu directement ici avec l'intention de régler quelques dossiers pour penser à autre chose. Mais impossible, j'y arrive pas. »


De nouveau le silence. Au bout d'un moment, je me suis senti obligé de réagir. J'ai dit bêtement : « ... C'est dur... »

— Oui, ma femme et mon meilleur ami... j'y crois pas.
— Vraiment très dur...

On est restés comme ça à hocher la tête en cadence pour accentuer notre incrédulité. Je cherchais vainement des mots de circonstance, un truc qui ferait avancer les choses, fouillant dans mes maigres réserves de formules psychos prêtes à l'emploi. Mais il m'a sauvé en reprenant :

— C'est vrai que je suis si souvent absent...

Il s'arrêtait, recommençait à se torturer un peu plus à chaque phrase.

— Elle me disait toujours qu'on ne faisait rien ensemble...
— ...
— J'aurais dû y penser à ces vacances au soleil, depuis le temps qu'elle en rêvait...

A chacune de ses allégations, je relançais les balancements de ma tête comme ces faux chiens à l'arrière des voitures. Je prenais inutilement un air contrit car il ne me regardait pas, toujours perdu dans la contemplation des lumières de la ville.
En même temps, une pensée lancinante venait perturber le tragique de cette situation : « quand même, au Quick... ! », et plus cette pensée, comme un mantra maléfique, prenait possession de mon esprit, plus s'insinuait en moi quelque chose de totalement incongru, l'amorce d'un phénomène que je devais absolument maîtriser : Un abominable fou-rire. « ... quand même, au Quick... !»

Il continuait : « C'est ma faute, j'aurais dû davantage m'occuper d'elle. » Et il a poursuivi ainsi sa litanie, j'aurais dû faire ceci, j'aurais dû faire cela, lui offrir un chaton, la lune, les étoiles...
Moi, sous l'influence du démon de la dérision qui était sur le point de me vaincre, j'ai pensé : « Les étoiles... facile... ici, elles sont pas bien loin... et les deux autres, là, en bas... disposer d'une soirée de liberté et tout ce qu'ils trouvent à faire... »
Tentant vainement de me remettre dans la trajectoire dramatique que cette situation méritait, j'ai lancé : « Votre femme avec votre meilleur ami... cette double trahison... terrible » Mon petit démon jubilait me sentant au bord de la capitulation lorsque j'ai ajouté : « Mais le pire de tout... c'est... c'est l'insoutenable charge érotique... l'irrésistible... l'incomparable romantisme... du... du... Quick. »

Il a tourné la tête vers moi, les yeux ronds, sous le coup d'une révélation soudaine. J'avais les miens pleins de larmes à force de vouloir contenir le monstre qui me vrillait les entrailles. J'ai vu son menton trembler, j'ai cru qu'il allait se mettre à pleurer. Mais il a pouffé, et on a explosé de rire tous les deux en même temps. On pouvait plus s'arrêter. Entre deux hoquets, il répétait : « Ah, ce con de Thomas... au Quick,... au Quick... pauvre Thomas... sa mesquinerie... quand j'y pense... déjà... à la maternelle... Ah ! l'abruti... au Quick... !»

Et nous voilà emportés par une hilarité qu'on nourrissait à tour de rôle, qui enflait à chaque parole prononcée au bord de l'étouffement.
Au-dessus de nos têtes, dans leur dérisoire inaccessibilité, les étoiles glacées, envieuses de notre folle gaieté de primates lunatiques, venaient s'y réchauffer, le nez contre la vitre.

PRIX

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Lange Rostre · il y a
Mais oui, cocu mais content !..
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Lyne Fontana · il y a
Merci de votre passage
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RAC · il y a
Des choses qui arrivent... souvent ! A bientôt...
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Lyne Fontana · il y a
Merci, à bientôt
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Lyriciste Nwar · il y a
Lyne c super
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Utilisateur désactivé · il y a
Je découvre votre texte par hasard et j'aime beaucoup, cette tragédie qui se termine en fou rire, c'est inattendue mais bien menée, bravo à vous. J'arrive malheureusement trop tard pour la finale mais pas pour dire que j'aime !
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Lyne Fontana · il y a
Merci beaucoup Ophélie. C'est vraiment l'essentiel, qu'un texte soit lu... et en plus apprécié.
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Elena Hristova · il y a
Tout mon soutien pour votre adultère et bonne chance pour la suite!
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Lyne Fontana · il y a
Merci beaucoup Elena
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Nicolas Juliam · il y a
du rire et des frites, au final tout va bien. Mon soutien contre la vitre.
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Lyne Fontana · il y a
Merci Nicolas... et bonnes étoiles !
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Bruninho · il y a
Belle façon de finir... le rire comme remède.
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Lyne Fontana · il y a
Merci !
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Daniel Nallade · il y a
Un beau texte, une crise de rire, mon soutien.
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Lyne Fontana · il y a
Merci Daniel !
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Sophie Debieu · il y a
Très sympa! Une belle dynamique qui fait du bien, la légèreté du narrateur et l'humour en prime :-) bravo
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Lyne Fontana · il y a
Merci Sophie !
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Polotol · il y a
Je vais finir par m'abonner! excellent! A+
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Lyne Fontana · il y a
Ah ! Merci. Je suis très touchée.
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