266 lectures

90 voix

En compétition

C’est peu dire qu’il est surpris, Richie Pell, quand il reçoit du Secrétaire Général de l’ONU l’ordre de laisser Erika Nielsen accéder librement à l’ADNothèque. Incrédule, il vérifie auprès de ses supérieurs : l’ordre a bien été émis par le Secrétaire Général en personne. Ouvrir l’ADNothèque à une personne étrangère au service ! Une véritable hérésie ! Inconcevable aux yeux de celui qui a, depuis sa création, la garde de ce fichier hautement stratégique. L’ADNothèque de l’ONU, rien que ça !
Et, d’abord, qui est-elle cette Erika Nielsen qui serait autorisée à pénétrer le secret des dieux ? Une éminente généticienne, lui répond-on. Proposée par le Secrétaire Général, missionnée par les cinq pays disposant d’un droit de veto.
L’ADNothèque ouverte à tous vents ! Et puis quoi encore ? Pourquoi pas le code atomique sur Facebook ? Richie Pell n’en revient pas, envisageant même l’inenvisageable — pour ce haut fonctionnaire irréprochable — envisageant jusqu’à la désobéissance. Il faut que le Secrétaire Général lui-même le convoque dans son bureau, lui explique que la mission confiée à Erika Nielsen n’a qu’un but purement scientifique visant à améliorer la connaissance des capacités humaines, et finalement le rassure sur les mesures de sécurité entourant la démarche entreprise, pour que Richie Pell finisse par condescendre, la boule au ventre, à baisser la garde.
Bêtement, il s’était attendu à rencontrer une jeune femme, grande, élancée, blonde et sportive. Un fantasme, à l’évidence. Avec un nom pareil, Erika Nielsen... Après avoir montré patte blanche à trois postes de sécurité, la femme qui se présente à lui est une septuagénaire plutôt petite, boulotte, aux cheveux gris, au visage rond, strié de ridules, éclairé par des yeux rieurs embusqués derrière des verres culs de bouteille. Il ne saurait dire pourquoi, mais il se sent soulagé : Madame Nielsen n’ayant pas le profil d’une aventurière, il est tenté de lui accorder un a priori favorable, sous réserve d’un nécessaire approfondissement. Aussi, plutôt que de la recevoir dans son bureau austère, la conduit-il dans le petit salon attenant, confortable et raffiné, pour évoquer leur prochaine collaboration autour d’un thé qu’il tient à préparer et à servir lui-même.
Avant d’aborder avec elle les modalités de la mission et de lui délivrer les codes d’accès à la précieuse base de données, il veut s’assurer qu’elle n’ignore rien de la genèse de l’ADNothèque et qu’elle mesure le privilège qui est le sien de pouvoir y mettre son nez. Aussi demande-t-il à la chercheuse de lui dévoiler tout ce qu’elle en sait. Tandis qu’elle s’exécute, Richie Pell ferme à demi les yeux pour savourer, en le commentant, le récit du grand œuvre auquel il consacre sa vie.
Consciente de l’examen que son interlocuteur lui fait subir, Erika Nielsen s’applique à n’oublier aucun détail.
« Tout a commencé en 1972, à Stockholm, lors de la première grande conférence des Nations Unies sur l’environnement. Quand arrive son tour de prendre la parole, Sylvestre Tawau, le Président de la Narubi Orientale, prononce à la tribune un discours pour le moins inattendu.
— Inattendu, dites-vous ? Jolie litote, sourit Monsieur Pell.
— Il ne parle ni d’environnement, ni de droits, ni de devoirs, ni même de l’humanité ou de la planète, mais du kart rouge dont il a rêvé étant enfant et qu’il n’a jamais eu, de son chien empoisonné par un voisin qui ne supportait pas ses jappements, de son admiration pour Ingrid Bergman qu’il espère bien rencontrer...
— ... du pari pris devant son épouse de passer à la télé, de la jubilation qu’il ressent à s’exprimer devant une assemblée sidérée. Je m’en souviens comme si c’était hier.
— Et il salue à gauche, à droite, levant les bras comme une rock star ! On imagine la stupeur frappant l’auditoire.
— Et celle des huissiers qui se demandent s’ils doivent ou non intervenir.
— Lorsqu’il descend enfin du perchoir, l’ambassadeur de Narubi Orientale à l’ONU l’entraîne à l’écart, lui dit son étonnement, l’interroge avec fermeté, puis, le poussant dans ses retranchements, finit par obtenir ses aveux : l’orateur n’est pas le Président mais son sosie, un déséquilibré qui, rêvant de grandeur, a séquestré Sylvestre Tawau et pris sa place dans l’avion.
— Les services de sécurité n’y avaient vu que du feu.
— Cette fois, la supercherie n’a pas eu de conséquence. Mais imaginons qu’il arrive pareille mésaventure au Président russe, ou français, ou chinois, ou américain ? C’est la sécurité du monde qui pourrait s’en trouver menacée.
— Tout à fait exact.
— Aussi, pour éviter un tel risque, et sur la suggestion de Sylvestre Tawau lui-même, a-t-il été décidé de prélever l’ADN des dirigeants de tous les pays et de la stocker sous bonne garde dans l’ADNothèque. Avant toute intervention dans le cadre de l’ONU, l’ADN de l’orateur est désormais comparée à l’originale : ne seront plus tenus en tribune que des propos... censés être sensés.
— Du moins l’espérons-nous, soupire Richie Pell émergeant de la semi-transe dans laquelle le récit l’avait plongé. Parfait, Madame Nielsen, vous savez tout de l’histoire et de l’importance vitale de l’ADNothèque.
— Je sais également que vous gérez ces données depuis l’origine et que vous veillez à les actualiser scrupuleusement en y introduisant l’ADN des nouveaux venus, au gré des changements de dirigeants.
— Telle est effectivement ma responsabilité. Je dirai même mon sacerdoce, chère Madame, la mission nécessitant une vigilance de tous les instants tant ces informations sont sensibles.
— Croyez bien que j’en ai pleinement conscience, Monsieur Pell, comme j’ai conscience de l’honneur que me fait le Secrétaire Général en me confiant le soin d’étudier à vos côtés ces précieuses données.
— On vous a sans doute dit mes réticences initiales à vous « prêter » les clés de ce trésor ?
— On me les a rapportées, bien sûr, et je vous comprends. J’aurais agi tout comme vous avant d’être éclairée sur le but de l’étude à conduire.
— Je ne suis pas certain d’être tout à fait convaincu de son bien fondé mais, puisqu’on m’a assuré qu’il s’agissait d’une démarche purement scientifique... Je me suis engagé à vous accueillir et vous aider du mieux que je le pourrai.
— Je vous en remercie vivement, Monsieur Pell. A l’instant, vous parliez de « trésor ». Il n’est pas de mot plus juste pour qualifier la valeur de vos fichiers. Il s’agit ni plus ni moins des caractéristiques les plus intimes, les plus fondamentales, des gouvernants des 188 Etats membres de l’ONU. Et qui sont-ils ces gouvernants sinon les femmes et les hommes que les peuples, pour ce qui est des Présidents ou Premiers Ministres, ou l‘Histoire, s’agissant des Monarques, estiment les plus aptes à diriger le monde ?
— La quintessence de l’élite, voulez-vous dire ?
— Absolument, Monsieur Pell, il s’agit de la quintessence de l’élite de nos nations, sinon ce serait à désespérer de tout. Pour assumer leurs redoutables responsabilités, il leur faut posséder et combiner les qualités les plus diverses comme l’intelligence, la volonté, la réflexion, l’écoute, le courage, l’analyse, la capacité à trancher, la force de persuasion, la patience...
— ... l’abnégation, la sagesse, la solidité, la détermination, l’imagination, la dureté parfois, l’empathie toujours...
— ... l’humilité mais aussi la fierté, l’audace et la prudence...
— ... la résistance, la vigueur, la puissance, la finesse, la souplesse...
— Oui, toutes ces qualités et d’autres encore, que l’on peut penser concentrées dans cet échantillon de luxe que constitue l’ensemble des dirigeants de notre monde.
— Espérons-le.
— En doutez-vous ?
— J’en resterai à « espérons-le ».
— .Vous avez raison, espérons-le. Toujours est-il que j’ai pour mission de rechercher si l’ADN de nos dirigeants recèle des caractéristiques communes susceptibles de traduire l’accumulation et l’intensité des qualités que l’on évoquait et, en conséquence, si l’on peut prédire la prévalence de ces qualités chez un individu par la seule analyse de son ADN.
— Dans quel but ? Sélectionner les futures élites dès le berceau ?
— J’ignore ce qu’on en fera. Ma mission est d’ordre scientifique, je n’ai pas à préjuger des intentions des commanditaires. Et puis, n’allons pas plus vite que la musique : peut-être mon étude démontrera-t-elle que l’ADN de nos grands hommes est statistiquement d’une piteuse banalité ne se démarquant pas de celle de l’humble humanité à laquelle nous appartenons, vous et moi. Alors, êtes-vous toujours décidé à m’aider ?
— En ai-je vraiment le choix ? »
Au profond soupir que Richie Pell ne cherche même pas à retenir, Erika Nielsen répond d’un sourire faussement navré.
« Pour la science, mon cher Monsieur Pell, pour la science... »
Les présentations étant faites et la confiance établie, le haut fonctionnaire guide sa visiteuse jusqu’à la grande pièce sécurisée, proche de son bureau et disposant des moyens informatiques les plus puissants, qu’il met à sa disposition.
« C’est un peu spartiate, s’excuse-t-il, mais fonctionnel.
— Ce sera parfait.
— S’il vous manque quoi que ce soit, n’hésitez pas à me le demander.
— Je n’y manquerais pas, merci. Pour l’instant j’ai hâte de découvrir à quoi ressemble concrètement l’ADNothèque. »
En quelques clics, Richie Pell affiche à l’écran la description de la base de données et la structure des fichiers à exploiter. Erika Nielsen laisse échapper un léger sifflement au vu de la masse des informations à analyser. Avec plus de trois mille trois cents sujets enregistrés, et pour chacun d’eux les milliards d’informations contenues dans son génome, la matière est plus abondante qu’elle ne l’avait imaginée. Tant mieux, se dit-elle : après tout, si sa tâche s’en trouve complexifiée, la pertinence des statistiques qu’elle en tirera n’en sera que plus grande. Elle s’étonne toutefois auprès de Monsieur Pell de l’importance de l’écart entre le nombre des Etats, 188, et celui des dossiers disponibles, 3.329 exactement.
« Rien n’est plus simple, lui répond-il. En règle générale on reconnaît, à chacun des 188 Etats, deux représentants ou — cas encore très rare mais qui a tendance à se présenter un peu plus souvent — représentantes, tous les titres que je vais citer pouvant donc se lire au féminin : pour les républiques, le Président et le Premier Ministre ; pour les monarchies constitutionnelles, le Roi et le Premier Ministre ; pour les dictatures familiales, le Dictateur et son fils aîné, voire son neveu préféré ; les dictatures sans enfant constituent toutefois une exception à la dualité de représentation, faute de confiance en qui que ce soit, le Dictateur s’y auto désignant le plus souvent comme représentant unique. Voilà qui nous donne quasiment 376 personnalités. Si l’on ajoute les dirigeants remerciés, battus, retraités, déchus ou fusillés depuis la création de la base dans les années 70, le stock d’éminents personnages dont l’ADN est à votre disposition se monte à 3.329 unités à ce jour. Encore, compte tenu du dégagisme ambiant, ce nombre pourrait-il monter en flèche après la prochaine vague d’élections programmées en Europe de l’Ouest à partir du printemps prochain ?
— Vous me faites peur, j’ai déjà bien assez à faire sans ce nouvel afflux. Il n’y a pas une minute à perdre. Avec votre permission, je m’y mets immédiatement. »


Durant près de six mois, Erika Nielsen a croisé des fichiers, inventorié des données. Elle les a triées, disséquées, morcelées, combinées, regroupées, dissociées. Elle a dessiné des courbes, calculé des probabilités, dénombré des occurrences, compacté des images, scruté des nuages de points. Elle a comparé des caractéristiques, examiné des profils, à l’endroit, à l’envers, testé des rapprochements, éliminé des suppositions, élaboré des modèles. Puis elle a changé de paradigme, réorganisé les données, les décortiquant à nouveau, les réévaluant, les fouillant jusqu’au plus fin. Elle en a observé et collationné les variantes, noté les dissemblances, regroupé les similitudes. Elle a...
Elle a travaillé sans répit et sans jamais répondre à Monsieur Pell lorsqu’il lui demandait incidemment si elle commençait à y voir clair dans tout ce fatras, si elle entrevoyait des propriétés communes dans l’ADN de nos grands hommes, si, si et si...
« Tss-tss, se contentait-elle de maugréer, secouant la tête, sans quitter l’écran du regard. »
Tout juste acceptait-elle de se lever de son siège pour se dégourdir les jambes et grignoter debout le repas que Richie Pell lui apportait deux fois par jour, pressée de retourner à son clavier pour synthétiser ses réflexions, échafauder de nouvelles hypothèses, ouvrir des pistes d’analyse encore inexplorées. Le brave homme avait beau la supplier de se reposer, elle ne voulait rien entendre. Dès le troisième jour elle avait d’ailleurs refusé de regagner l’hôtel tout proche où il lui avait pourtant réservé une chambre confortable : elle avait exigé qu’on lui installe un lit dans son laboratoire et qu’on lui rapporte ses bagages.
Depuis lors, elle n’avait plus mis le nez dehors, consacrant tout son temps à sa recherche, à l’exception des rares moments de détente qu’elle s’accordait. À commencer par une heure d’exercice auquel elle s’astreignait chaque matin, dans le couloir menant de son antre au bureau de Richie Pell, grâce au tapis de sol, aux haltères, au vélo d’intérieur et au justaucorps que ce dernier lui avait procuré. Et, parfois le soir quand, reconnaissant ne plus pouvoir lire son écran tant ses yeux étaient las, elle acceptait l’invitation de Monsieur Pell, elle se plaisait à partager avec lui un verre de whisky, un morceau de musique classique — Chopin le plus souvent, Mozart parfois — et leurs points de vue sur la poésie de Gunnar Ekelöf, T.S.Eliot, Gustaf Fröding ou Edgar Allan Poe, douillettement alanguie dans un profond fauteuil de cuir où elle finissait par s’endormir. Richie Pell se saisissait alors de son verre avant qu’il ne tombe, la recouvrait d’un plaid, puis quittait le salon sans un bruit après avoir éteint toutes les lumières.
Six mois de travail acharné à retourner les données dans tous les sens pour enfin rédiger un rapport détaillant la méthode suivie, les tâches accomplies, les hypothèses étudiées, les pistes rejetées, etc... Alors qu’il ne reste plus que la conclusion à écrire, Erika Nielsen tient à en faire part en priorité à Richie Pell qui l’a si bien soutenue durant tout ce temps, autant par le soin avec lequel il a veillé à ce que rien ne lui manque, que par l’amitié grandissante dont il l’a entourée. Cette fois encore, ils sirotent un whisky sur fond de musique, Ravel pour changer.
« Je vous dois bien ça, mon cher Richie. Vous permettez que je vous appelle Richie ?
— Je n’osais pas vous le demander... Erika.
— Parfait. C’est idiot, on aurait peut-être dû commencer par là.
— Certainement pas. Un cadeau longtemps attendu est bien plus délectable.
— Si vous le dites... À propos d’attendre depuis longtemps...
— Vos conclusions ! Ne me faites pas languir, je vous en prie.
— Je vous taquine. Voyons... Je ne sais si vous allez être déçu ou ravi. Les deux, peut-être ?
— De grâce !
— J’y viens. Je crains que vous ne soyez déçu, mon pauvre Richie, quand je vous aurai dit que j’ai eu beau confronter les données de vos fichiers avec l’ADN de milliers de gens ordinaires, je n’ai identifié aucune différence statistique. Il faut se rendre à l’évidence, au regard de l’équipement génétique, rien ne distingue les dirigeants du monde du reste de l’humanité.
— Pourquoi devrais-je en être déçu ?
— J’avais cru comprendre que vous les idéalisiez.
— Parce que je garde précieusement leurs ADN comme on le fait de reliques ?
— Un peu, oui.
— Détrompez-vous. Si je suis aussi vigilant, ce n’est ni par idolâtrie ni par fétichisme. C’est seulement pour éviter que ne se reproduise le syndrome Tawau, et pour garantir qu’un faux Président ne pourra jamais, par exemple, menacer à la tribune de l’ONU d’anéantir un pays tout entier.
— Vous exagérez, Richie. Si un orateur proférait un jour des menaces aussi folles, il ne serait pas nécessaire de vérifier son ADN pour savoir que c’est un imposteur.
— Sait-on jamais, Erika, sait-on jamais... Si d’aventure de tels propos étaient tenus un jour et si l’on s’est assuré au préalable que le vrai Président se tient devant nous, face au micro, alors saurait-on, sans aucun doute possible, que les menaces ne seraient pas seules à être folles.
— Vous me semblez bien pessimiste.
— Réaliste, ma chère, seulement réaliste.
— Alors, vous n’êtes pas déçu de ce que je vous apprends ?
— Pas le moins du monde. Les dirigeants du monde sont faits de la même pâte que le commun des mortels. C’est plutôt rassurant, non ?
— Si l’on veut. Sauf que, semblable à la nôtre, leur nature ne les exonère pas de nos fragilités ni de nos défauts.
— Au moins sommes-nous certains de n’être pas gouvernés par des mutants.
— Vu comme ça... Je vous devine aussi satisfait par le fait que l’on n’encoure pas le risque d’une sélection précoce de nos futures élites par l’analyse génétique. Je me trompe ?
— Non, bien sûr, voilà au moins un critère de tri par lequel ne passeront pas les enfants. Il y en a déjà bien assez comme ça qui conduisent les adultes à vouloir prédéterminer l’avenir de leurs rejetons. »
Richie Pell se lève, va remplacer Ravel par la Rhapsodie suédoise n°1 de Hugo Alfvén en l’honneur d’Erika, remplit à nouveau leurs verres à moitié, revient s’asseoir et porte un toast :
« À votre mission, Erika ! Si elle n’a pas permis de découvrir dans l’ADN le secret de la puissance et du génie politique, au moins aura-t-elle eu l’immense mérite de me faire découvrir une charmante amie.
— Et moi un ami très cher, lui répond-elle, levant son verre à son tour et lui rendant son sourire.
— Je suppose que vous allez remettre votre rapport au Secrétaire Général en mains propres.
— C’est ce qui est prévu, en effet, afin que je puisse répondre à ses questions éventuelles. À ce propos, j’ai proposé que vous m’accompagniez si, naturellement, cela ne vous dérange pas.
— Bien au contraire, ce sera un honneur et un plaisir.
— Tant mieux... Dites-moi Richie, j’ai encore un conseil à vous demander.
— Je vous en prie.
— Voilà... Je ne vous ai résumé que la conclusion générale. Pourtant j’ai relevé des éléments particuliers qui, à mes yeux, ne manquent pas d’intérêt mais n’entrent pas vraiment dans l’esprit de la commande. Et je me demande si je dois en faire état dans mon rapport.
— Dites toujours...
— J’ai constaté qu’un certain nombre de Dirigeants étudiés présentaient des caractéristiques génétiques communes montrant qu’ils sont apparentés ou, en tout cas, qu’ils ont des aïeux communs.
— Des Reines et des Rois je présume ?
— Oui, majoritairement.
— Cela n’a rien d’étonnant. En Europe tout au moins, les familles royales se sont croisées et recroisées depuis mille ans, l’ADN de leurs descendants en garde forcément la trace.
— Oui, naturellement, mais, en dehors des monarchies, je suis tombée sur un cas particulier, bien surprenant...
— ... un cas qui relève sans doute de la vie privée des personnes concernées et de celle de leurs ascendants, commente Monsieur Pell d’un ton de reproche.
— Sans doute. Néanmoins je souhaite vous le soumettre et solliciter votre avis. »
Manifestement mal à l’aise, Richie Pell se lève à nouveau, fait quelques pas nerveux, retourne au lecteur de CD, lance la Pathétique, revient, s’arrête devant Erika Nielsen qu’il regarde de toute sa hauteur, visiblement fâché.
« Je ne comprends pas, Erika. Il s’agissait d’une étude statistique, visant à traiter des masses d’informations pour en tirer des conclusions globales, pas d’un exercice de voyeurisme.
— Attendez de savoir de qui et de quoi il s’agit, avant d’enfourcher vos grands chevaux moralisateurs, réplique-t-elle sans se démonter. Vous voulez que je vous raconte, oui ou non ? Oui ? Alors asseyez-vous, vous me donnez le tournis. »
Déstabilisé par un tel aplomb, il hausse les épaules et retourne s’asseoir. Erika reprend posément.
« Figurez-vous qu’il s’agit de deux hommes que tout oppose, aux antipodes géographiquement comme politiquement, mais qui partagent de telles séquences d’ADN que leur parenté, même lointaine, ne fait pas le moindre doute. Vous ne me croirez pas lorsque je vous aurai dit qui ils sont. Êtes-vous prêt ? Donald Butor et Imbu-Kim 1er ! Vous voyez de qui je vous parle ? Donald Butor, l’homme qui se dit le plus puissant du monde, méprisant quiconque ne pense pas comme lui. Et Imbu-Kim 1er convaincu d’être le génie que le monde attendait... »
D’abord blême et muet, Richie Pell éclate enfin d’un rire inextinguible.
« Don Butor et Imbu 1er ? Petits cousins ? C’est une blague... Vous vous moquez de moi... Allez, je l’ai bien mérité avec mes leçons de morale... Bravo, Erika, vous m’avez eu.
— Je ne plaisante pas, Richie, je suis certaine de ce que j’avance.
— Mais enfin... balbutie-t-il, reprenant difficilement son souffle et son sérieux. Il n’existe pas de plus grandes différences qu’entre eux. Ni plus grands ennemis que ces deux-là. Et vous assurez qu’ils ont un ascendant commun ?
— J’en ai la preuve. Resservez-nous donc un verre, je vais tout vous expliquer. »
Pour comparer l’ADN des dirigeants à celui de l’humanité ordinaire, Erika Nielsen lui rappelle avoir rapatrié sur son ordinateur un grand nombre de fichiers originaires de pays et portant sur des types de populations les plus divers. Pratiquant un balayage systématique des données, elle avait pu classer par grandes familles les informations rencontrées. En affinant pas à pas le balayage, elle avait défini des groupes aux caractéristiques de plus en plus voisines sur certains critères, jusqu’à trouver dans une même case, et parmi encore beaucoup d’autres individus, les ADN de Butor et de Imbu 1er. Éliminant les données parasites, elle avait fini par isoler un profil dont certaines séquences de l’ADN s’accordaient si parfaitement à celles des deux hommes que l’on devait en conclure qu’ils descendaient tous les trois d’un même parent.
« J’ai bien sûr cherché qui était cet individu susceptible d’éclairer le lien de sang existant entre Butor et Imbu.
— Telle n’était pas la mission, grommelle Monsieur Pell, étonné du culot et de la curiosité de la chercheuse.
— Certes. Mais qu’auriez-vous fait à ma place ?
— Comment aurais-je pu... Peut-être, après tout... Oui, certainement, tout compte fait...
— J’en suis persuadée, vous auriez tellement voulu comprendre ce que des hommes aussi dissemblables pouvaient avoir en commun... Bref, j’ai retrouvé la trace du lointain cousin. Vous savez où ? Je vous le donne en mille : ce type vit en Europe, en France, plus précisément encore dans la ville de Laval, préfecture de la Mayenne.
— Connais pas.
— Aussi loin de chez Butor que de chez Imbu.
— C’est invraisemblable.
— Et pourtant... Ses données figurent dans le fichier des auteurs d’accidents de la route sous l’effet de l’alcool, de scandales sur la voie publique, et d’insultes envers les forces de l’ordre de ce département.
— Charmant garçon. Mais le lien avec nos deux grands hommes ?
— J’y viens. J’ai contacté la gendarmerie locale qui m’a confié des informations intéressantes. Il se trouve qu’au plus fort de sa soûlerie, le type criait à qui voulait l’entendre qu’on verrait ce qu’on verrait, qu’il en avait connu d’autres, que ça ne se passerait pas comme ça, qu’il avait un ancêtre très haut placé, Capitaine des Dragons, Officier du Roi Venceslas, ancien Roi d’Aragon, comte de Sandomir, Roi de Pologne, docteur en Pataphysique et grand maître de l’ordre de la Gidouille.
— Grand maître de l’ordre de la Gidouille ? Attendez, Erika, vous me dites que ce type est un descendant de François Ubu ?
— Exactement.
— Le François Ubu dont Alfred Jarry a raconté l’épopée ?
— En personne.
— Le fameux Père Ubu ? Celui qu’on décrit comme lâche, traître, naïf, bête, gros, goinfre, avare et méchant ?
— Lui-même.
— Mais alors...
— Mais alors, quoi ?, demande Erika, mutine, faisant semblant de ne pas voir où Monsieur Pell veut en venir.
— Mais alors, selon l’analyse de leur ADN, Don Butor et Imbu 1er pourraient être les descendants... du Père Ubu ? constate Richie Pell effaré.
— Tout semble l’indiquer.
— Bon sang de bon sang... »
La révélation est tellement inattendue... Richie Pell sombre dans une profonde réflexion qu’Erika Nielsen se garde bien de perturber. Elle le regarde en souriant tandis que résonnent les dernières notes de la Pathétique. Le silence soudain sort Monsieur Pell de sa torpeur.
« Bon sang de bon sang, reprend-il... Cela explique tellement de choses...
— Je ne me permettrais pas d’en tirer des conclusions.
— Vous savez bien ce que je veux dire.
— Je ne sais rien du tout, le moque-t-elle. Je ne suis qu’une modeste scientifique tout juste bonne à manipuler des données, pas une analyste avisée des faits et gestes des grands de ce monde... Au fait, vous n’avez pas répondu à ma question : d’après vous, dois-je livrer cette information dans mon rapport ?
— Vous m’emmerdez, ma chère Erika. Si vous saviez comme vous m’emmerdez ! Venez, je vous invite à dîner. »

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

90 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de JOJO
JOJO · il y a
Sujet original s'il en est.Rigolo et effrayant à la fois.
·
Image de Christian PHILIPPS
Christian PHILIPPS · il y a
Mais quel talent n'a-t-il pas grâce à une ascendance de cette qualité ??? Merci Jice
·
Image de Jice
Jice · il y a
La fin inattendue de cette histoire me laisse songeur! Et si c'était vrai….. avec l'autre qui, depuis hier, se découvre des talents de pompier?
·
Image de De margotin
De margotin · il y a
😯 quel scandale!😀
·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
N’est-il pas inquiétant que l’ONU toute aussi bonne qu’on veut bien le croire dispose d’une telle base de donnée et qu’un simple secrétaire tout bien intentionné soit-il puisse en avoir les clefs ?
Parce qu’à vous lire le secrétaire n’est pas si neutre que cela il a son avis ce qui est normal pour une personne humaine.
Les meilleures intentions du monde sont aussi peut être les pire. Merci pour la réflexion
Bravo je soutiens.

·
Image de Christian PHILIPPS
Christian PHILIPPS · il y a
Ne vous inquiétez pas trop, Samia... A ma connaissance, cette base n'existe que dans mon cerveau malade... Quoique... Sait-on jamais...
·
Image de Gécé
Gécé · il y a
Merci pour ce récit original et fort bien conduit qui nous est livré comme...un poison d'avril !
·
Image de Lélie de Lancey
Lélie de Lancey · il y a
Un bon récit qui nous tient jusqu'au bout. Merci pour ce bon moment de lecture.
·
Image de Marie
Marie · il y a
Votre texte est très original. En principe je ne suis pas fan de science fiction, mais j'ai apprécié votre récit dans lequel j'ai plongé...... Mon soutien
·
Image de Christian PHILIPPS
Christian PHILIPPS · il y a
Si peu science et tellement fiction... Merci d'y avoir plongé.
·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
François Dernier aussi descend probablement de Père Ubu ...
et, paraît-il, en France nous sommes tous ou presque, descendants de Henri iV, ah le coquin !!

·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
C'est écrit avec une telle conviction dans les propos tenus que la lecture devient exigeante et qu'on cherche absolument à connaître le pourquoi du comment !
Heureusement que c'est une bonne blague ! Mais est-il possible qu'une telle bibliothèque existe ?

·
Image de Christian PHILIPPS
Christian PHILIPPS · il y a
La blague tourne au vinaigre quand on prend conscience que les deux descendants révélés sont beaucoup moins inoffensifs que leur ancêtre... Merci de votre regard.
·