Adieux au clair de lune

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]


Dimanche soir. Vingt et une heures à peine. Il a fait aujourd’hui une chaleur torride. Julius a consenti à entrouvrir la porte-fenêtre du salon. Un peu d’air frais, quelques bruits épars montent de cette rue plutôt calme, surtout au mois d’août. Même l’éternelle rumeur parisienne semble en sourdine. Juste une sirène de police secours se perdant peu à peu de l’autre côté de la Seine. Encore beaucoup de clarté à l’intérieur et l’énorme abat-jour au-dessus du piano diffuse sa lumière jaunâtre, davantage pour l’ambiance que par stricte nécessité. Assis sur la banquette, Julius est immobile, voûté, les mains posées sur les genoux. Voilà des mois et des mois qu’il a décidé de remplacer l’ampoule par une ampoule plus forte, il n’en a jamais pris la peine. À quoi bon ? Il voit bien assez clair, tout est en place ici, rien ne change dans son appartement. Un vrai musée. Seuls ses disques et ses bouquins épars, au-dessus du piano ou en piles incertaines sur les chaises...

Il ne s’était plus assis devant son instrument depuis combien de temps au juste... Des mois ? Des années ? À Noël il y a deux ans. Juste avant qu’on bascule dans le nouveau et mirifique millénaire. Robert était venu passer la soirée qui avait été lugubre. Un menu acheté chez le traiteur de l’avenue Doumer, prétentieux et trop copieux pour eux deux, avec un Bordeaux millésimé qui puait le bouchon. Oui, une soirée pitoyable. Et le comble avait été atteint lorsque son cher toubib, qui avait quelques beaux restes de pianiste amateur (très amateur, corrige mentalement Julius en hochant la tête) avait souhaité qu’ils se mettent au quatre mains juste après la bûche. Du Ravel. Ma mère l’oye massacrée par deux croulants. Un sacrilège ! Et Robert qui ne faisait que chantonner, ravi, ingénument inspiré, croyant ainsi masquer par ses ritournelles les notes boulées et les accords estropiés. C’était grotesque ! Le pire avait été atteint avec L’Impératrice des Pagodes devenue, sous leurs doigts gourds, une douairière grimaçante et pataude. Et leur Jardin féerique... Julius avait senti sur ses épaules un accablement de tristesse, un effarement. La partition indiquait fortissimo mais il n’avait qu’une envie : surtout pas un final triomphal, fuir, mettre la sourdine de toute urgence, stopper à jamais cette sinistre profanation, devenir sourd, s’enfoncer à cent pieds sous terre...

À l’époque, Julius n’était pas encore malade, enfin, pas de cette façon évolutive. Mais déjà cette incommensurable langueur, crevassée de cynisme. Une maladie banale au demeurant : un sentiment d’inutilité, de gâchis, juste l’inconvénient majeur d’être né, un handicap qui tournait à l’obsession. Robert riait souvent de sa « sinistrose » comme il disait et, juste avant de se serrer contre lui sur la banquette, il s’était écrié : « En avant, la zizique ! » À présent, l’ami ne s’apercevait de rien, tenant sa partie avec plus de vaillance que de subtilité, grisé d’harmonies, peut-être du Rœderer cuvée Prestige (à quoi bon cette coûteuse folie de vieux garçons jouant les fêtards ?). Julius avait dû faire semblant, s’extasier, avaler sa honte jusqu’à la lie, consentir même à un ou deux petits Kuhlau en guise d’ultime digestif. À vomir ! Vers 22 heures trente, à peine, la soirée était terminée. La même lumière blafarde que ce soir, avec quelques reliefs : coquilles d’huîtres, odeur de cigare et des klaxons débridés en guise de « Minuit chrétien ». Et ce soir-là, ce 25 décembre 1999, Julius avait décidé une fois pour toutes de ne plus massacrer la musique, ni à deux, ni seul. Un plan Orsec décrété en urgence. Une ascèse. Retrouver l’hygiène du silence et ne plus torturer les mânes de Ravel ni de Bach ni de Schubert ni d’aucun de ses Maîtres sublimes. Les écouter, oui, s’en imprégner, seul à seul sous son casque Koss qui est le maillon le plus ruineux de son matériel audiophile (et pour lequel il ne nourrissait jamais ni remords ni lassitude). Mais ne jamais plus caricaturer leur Art sous ses doigts ankylosés, ne plus jamais transformer ces magiciens en gnomes lourdauds sous prétexte que lui, Julius Minus, n’arrivait plus à tenir la rythmique et qu’il pensait s’en sortir, le traître, en accélérant ou en noyant le salmigondis de longs traits de pédale !

Déjà quand il était tout gosse, il se précipitait dans les passages ardus, toujours plus vite, tête baissée et doigts frénétiques. Mademoiselle Odette, sa vieille professeur (elle avait à peine quarante ans mais pour lui c’était déjà une antiquité) lui intimait l’ordre de ralentir. Elle tapait frénétiquement sur le couvercle du piano avec son légendaire Bic rouge qui ensanglantait sans pitié les partitions. « Ralentis, ralentis. À quoi bon fuir, Seigneur ! » Et Julius s’arrêtait tout de go, ahuri, humilié, stoppé net dans sa course à l’abîme. Et on retravaillait le passage dangereux, ici le doigté, là l’articulation. Quel était ce passage fameux ?... Son supplice le plus cuisant, pendant tant de semaines, et sa plus grande victoire.

Julius s’est redressé sur la banquette, il hésite un instant, puis relève le couvercle. Sa main droite s’approche, recule, s’approche à nouveau. Les doigts tremblent légèrement en effleurant l’ivoire. Oui, le fameux passage du Clair de Lune, non pas la sonate de Beethoven, la rabâchée, celle de Debussy. Son morceau fétiche déchiffré à l’âge de neuf ans. Julius se souvient... La main gauche a abandonné le genou, se met instinctivement en place... Un poco mosso, la fameuse deuxième page... Injouable ! Le début paraît facile mais ici commencent les difficultés, ici la machine se met à s’emballer parce que les doigts trop menus ne parvenaient pas à se croiser. Et il faut lier le tout ! «  Fais chanter tout ça, Seigneur ! Le chant doit ressortir ! Et ne t’emballe pas, en rythme, piano piano... » Les doigts du vieux Julius tricotent douloureusement, obtempèrent aux ordres du professeur fantôme, ralentissent. Julius masse ses mains. L’essai n’a duré que trois minutes. Il ferme les yeux. Il se souvient. Il n’est plus à Paris, un soir d’été, dans le 16ème arrondissement. Il est dans une immense salle des fêtes, celle du petit séminaire, à l’heure de la récréation alors que lui parviennent, assourdis, les cris des footballeurs haïs. Grâce à Debussy, il l’a échappé belle !

Car malgré le son aigrelet, malgré les trois notes muettes qui jouent « ploc ploc » dans l’extrême aigu, malgré les affreux insectes velus s’obstinant à venir crever sur les touches (on eût dit une volée de doubles croches tombées de la partition), Julius est aux anges. Ce piano à sa merci, cette salle des fêtes rien que pour lui l’espace d’une récré, c’est sa récompense, sa trêve, son oasis. Il peut enfin écouter sa petite musique intérieure, loin des cris vulgaires et des sonnettes impérieuses. (À défaut de jouer, Julius a fredonné.) En deux arpèges, il est alors à mille lieues du collège, au pays des soleils levants, des oiseaux-lyres et des fougères dorées. Dans son répertoire, entre La Lettre à Elise et Le Tambourin, la partition de Claude de France était secrètement accordée aux palpitations de son cœur inquiet. Sa musique préférée, tendrement caressée, peut-être parce qu’il avait eu tant de mal à l’apprivoiser, mesure après mesure. Bien sûr, il aimait aussi le grand Bach mais avec le cantor, Julius avait parfois la fâcheuse impression de tricoter – peut-être parce qu’il jouait les toccatas à la moulinette. C’est qu’il n’arrivait pas aisément à débusquer l’âme, trop de pyrotechnies, trop de science dans les fugues, alors que dans la musique française, ça coule, ça mousse, tissu aussi vaporeux qu’un morceau de tulle et fondant comme une guimauve.

Notre pianiste en herbe avait découvert cette page vers les huit ans. Depuis ce jour, la partition était devenue la compagne de ses rêves. Il n’en parlait évidemment à personne – pas même à sa professeur qui l’avait enjoint d’abandonner ce morceau trop difficile. (« C’est prématuré, mon petit – avait-elle conclu –, revenons à nos classiques. ») Certes, il avait bien conscience que cette musique était trop ardue pour lui, techniquement parlant, trop acrobatique pour ses petites mains ne parvenant pas jusqu’à l’octave, mais peu importait, Julius savait qu’il en possédait par avance la clé parce qu’il ressentait cette musique. C’était sa partition, son chant intérieur, un baume pour son cœur gercé. Dès que les premiers accords s’appelaient, s’embrassaient – andante très expressif – le charme opérait : l’enfant courait se blottir au fond du jardin bleu dans le giron des fées. Tant pis pour les fausses notes, la pédale gauche qui grinçait, la pile de livres instable sur sa chaise. Il aimait à la folie cette musique fluide et sensuelle, ces harmonies ourlées de brume, ces longs accords mystérieux qu’il fallait tenir très longtemps, la pédale pressée d’une jambe trop courte, mais sans brutalité, toujours ppp, comme les échos assourdis d’une cathédrale engloutie. Et l’immense salle des fêtes déserte devenait cette cathédrale et bien d’autres lieux encore, la caverne rutilante d’Ali, le château assoupi de la Belle au Bois Dormant, le vaste domaine de Tara et le repaire de la Bête si attendrissante sous sa crinière, avec cette belle voix grave qui éveillait chez l’enfant un trouble magique. Telle était la chance du p’tit Julius, son territoire, son échappatoire. Cette musique diaprée ne pouvait qu’être sienne parce qu’en la réinventant à sa mesure il perfusait d’abord son cœur. Aussi s’en imprégnait-il avec volupté, sans retenue, sans pudeur ni complexes, savourant à longues gorgées bémolisées les impalpables glissandi, frais comme des ruisseaux de harpes. Lorsque le dernier accord était égrené – en mourant – au prix de douloureuses contorsions des doigts, Julius restait pétrifié, les yeux embués, le gosier plus sec qu’une pierre ponce, ses menottes suspendues au-dessus du clavier, paralysées. Ne jamais quitter le jardin des délices ni l’ombre bleutée de la nuit. Ne plus jamais atterrir comme le malheureux albatros dont il connaissait par cœur le poème. Maintenir déployées ses deux ailes agiles dans l’air mélodieux pour planer, pour survivre...

Survivre... Julius a ouvert les yeux. Ses mains sont posées sur le clavier muet. Informes et lourdes. Il fait sombre à présent. Oui, la musique l’a aidé à survivre, même à l’âge de dix ans... Elle sera encore là à l’heure ultime. Forcément. Pas n’importe quelle musique d’ailleurs, le chant qu’il a choisi, l’aria crépusculaire présélectionné avec soin. Mais même avant l’automne, déjà à dix ans la vie est parfois difficile, surtout pour les enfants sensibles exilés de leur mère. Et il en aura bientôt soixante seize ! Quelle persévérance ! Quelle endurance ! Cela tient du prodige. Le Sage avait raison : « De ta vieille douleur fais-toi une amie ; de ta violence, une douce patience ; de ta longue errance, une aube. » Le temps a ainsi passé. Sa chance a tourné. Il n’est plus un enfant prodige, il ne l’a jamais été d’ailleurs, jamais pu devenir le Roberto Benzi-bis dont il avait rêvé. Trop docile, Julius, trop indolent, trop dilettante, et les bons pères ne l’auraient pas permis, remplaçant vite le piano profane par l’orgue liturgique. Et les années ont défilé, la mélodie sublime s’est fossilisée en lui. Elle est même devenue une rengaine de relaxation pour 10 € dans les bacs de Monoprix ! Debussy en compilation orchestrale et Mozart assassiné par un indicatif de portable ! Et Julius qui allait se prendre pour un sémillant virtuose, qui voulait faire ce soir son mariole, le come-back du siècle alors qu’il retombe en enfance, vieux gosse flétri affalé devant un clavier lugubre. Ne plus jamais atterrir comme le pauvre albatros... Plutôt un sinistre corbeau au plumage lustré ! Et pourtant, les poètes ont toujours raison, presque toujours... Oui, il vaudrait mieux atterrir au lieu de rêvasser. Car la vie est loin d’être un poème... Encore pour quelque temps, Julius. Patience ! Mais sans te donner en spectacle, maestro, surtout pas à toi-même. Pas d’ovation posthume. Dans le silence. Dans la décence. Rideau ! Passez, bonnes gens, il n’y a rien à voir ni surtout à entendre. Le concert du dimanche soir est déprogrammé. Pas de séance supplémentaire. Ni demain ni jamais. Il n’est plus temps. Car bientôt, comme disait le Galliléen (et il connaissait la musique !), les temps seront accomplis. Le temps de Julius sera très bientôt accompli. Exit. En attendant, atterrir et s’aguerrir. Et tordre le cou à la poisseuse nostalgie. Un seul jour à la fois. Hic et nunc. Une seule nuit. En tout cas, pour cette nuit, ce sera une double dose d’Imovane, bien plus efficace que la Sagesse antique ou toutes les berceuses du monde ! Bonne nuit les petits.

Le vieux bonhomme s’est soulevé lourdement. En bougonnant «  Vieille carcasse ! » Dans sa tête vide, envolée l’arabesque ! Plutôt sa litanie, sa lectio divina délicieusement blasphématoire, l’ultime oraison qu’il martèle matin, midi et soir en serrant les mâchoires dans un sourire fielleux : je hais le jour ! Je hais la nuit ! Je hais les sages ! Je hais la vie ! Je hais les musiques ensorceleuses ! Je hais ce cercueil ventru et prétentieux, ce monstrueux crapaud, ce sarcophage à chimères, cette enflure laquée que je referme à jamais. Lui clouer le bec et dormir. Juste dormir, dormir, dormir, dormir, dormir...

Dans la pénombre, le claquement sec du couvercle a résonné longtemps.
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Stéphane Sogsine · il y a
Quel concerto ! A la mort, à la vie qui se rejoignent. J'ai rarement lu un texte aussi prenant où chaque mot compte et ou comptent aussi les silences que s'impose le lecteur et qui rythment sa méditation
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Bellinus Bellin · il y a
Merci, grand merci, d'avoir apprécié, surtout d'avoir été touché. J'ai retravaillé un chapitre d'un de mes romans. C'est évidemment autofictionnel… voire plus ! Je vous souhaite une belle journée confinée, pleine d'émotions et de découvertes — littéraires ou non.

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