Adeline et Casimir

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Adeline était une fée, elle en avait la certitude... enfin presque !

Elle n’était pas la seule fée du village. Adeline en avait découvert plusieurs qui faisaient semblant d’être des personnes normales. Madame Blancheret, la crémière, en était une. Une preuve ? Madame Blancheret était capable de transformer le lait en beurre ou en crème rien qu’en touillant avec une cuillère en bois qui était certainement une baguette magique déguisée.
Guylaine, la maîtresse, était une fée elle aussi. Comment expliquer autrement qu’elle réussisse à faire entrer dans toutes les petites têtes, même les plus réfractaires, les bases de la lecture et du calcul.
Madame la directrice de l’école avec ses cheveux blancs coiffés en boucles serrées et ses yeux sévères était une méchante fée, de celles qui jettent des mauvais sorts et des imprécations ; Adeline s’en méfiait.
Claire, la serveuse du café de la place, n’était encore qu’une apprentie fée mais elle réussissait déjà le tour de force de ne jamais rien casser, ni verre, ni assiette, rien.
Lane et Justine et Clémence et Jeannette et Marthe, toutes des fées !
En plus des fées, il y avait aussi au village des mages et des sorciers.
Joseph le cantonnier était un sorcier capable de tout rien qu’en sifflotant, réparer la lumière, repeindre les murs, lisser les routes creusées par le gel et la pluie, faire le quatrième à la belote. Monsieur le curé aussi était un sorcier, Adeline ne savait pas trop pourquoi mais elle en était certaine.
Madame Brigitte, la patronne du salon de coiffure, était une vraie sorcière avec ses cheveux jaunes tout ébouriffés et ses yeux cerclés de noir.
Gilles le maître de la grande classe était un enchanteur, il chantait en s’accompagnant de la guitare et ses élèves, tous, sans la moindre exception adoraient aller en classe.
Pascalin le facteur était un lutin – feu follet ; petit de taille et de corpulence mince, il était partout en même temps.
Adeline aimait beaucoup son village et tous ces villageois extraordinaires cachés derrière une apparence des plus ordinaires.
Marlyse, sa maman, était d’accord avec Guylaine sa maîtresse pour dire que la petite fille possédait une imagination remarquable. Adeline laissait dire pour ne pas contrarier sa maman... Sa maman qui n’était pas sa vraie maman. Enfin, c’est ce que Marlyse lui avait expliqué.
Adeline était orpheline. Elle était tout petit bébé quand son vrai papa et sa vraie maman et tous les membres de sa famille avaient disparu dans les Grandes Inondations.
Cette année-là, les pluies d’automne avaient été particulièrement drues. Des pluies comme on n’en avait jamais connues dans nos régions. Des pluies précoces et quotidiennes pareilles à la mousson, un phénomène climatique dont personne, dans le pays, n’avait la moindre souvenance. Certains parlaient même de déluge.
Quelques Cassandre, scientifiques, météorologues, historiens et autres experts, avaient bien vu la crise arriver, ils s’étaient efforcés d’alerter l’opinion mais, au mieux, on les écouta d’une oreille distraite ; au pire, ordre leur fut intimé de garder le silence pour ne pas affoler les populations. D’ailleurs le Gouvernement ne veillait-il pas en permanence au bien-être et à la tranquillité de tous? Le bruit était savamment répandu, pour rassurer ceux qui avaient besoin de l’être, que toutes dispositions étaient prises pour protéger le pays.
Les habitants hypnotisés par ces propos lénifiants n’avaient éprouvé nul besoin de se prémunir. A quoi bon s’inquiéter puisqu’ils étaient protégés ?
Les grandes eaux les avaient envahis par surprise.
Tous les cours d’eau étaient sortis de leur lit d’un commun accord et, en un rien de temps, les eaux avaient recouvert toutes les terres, grimpé jusqu’aux toits des maisons. Les victimes se comptaient par dizaines de milliers. Seuls les étages supérieurs des immeubles étaient épargnés. Les survivants s’y entassaient ; la misère, la famine, le froid et le désespoir étaient leur lot quotidien. On ne se déplaçait plus qu’en radeau de fortune.
Des parents d’Adeline, on ne sait rien. Sauf qu’ils avaient construit pour leur nourrisson une sorte de berceau insubmersible et que son papa avait signé la médaille de naissance que le bébé portait au cou. Prévoyant leur fin inéluctable et mus par l’espoir fou que leur enfant survive, ils avaient confié le berceau au fil de l’eau.
Après un jour ou deux, le berceau voguant fut repéré par un guetteur. Un radeau fut mis à l’eau pour le rapporter jusqu’à « l’îlot ». C’est ainsi que les quelques rescapés qui avaient trouvé refuge là avaient nommé le dernier étage d’un petit immeuble et son toit en terrasse épargnés par l’eau. Ils manquaient de tout. La faim surtout les tenaillait ; ils ne se nourrissaient que du lait d’une chèvre sauvée de la crue et des quelques victuailles imbibées dénichées dans les étages immergés de l’immeuble.
A l’intérieur du berceau, le bébé épuisé d’avoir trop pleuré somnolait entre faim et terreur.
Ils s’accordèrent pour tuer et manger le nouveau-né repêché.
En ces temps-là, les humains étaient retournés à l’état sauvage ; l’humanité, la pitié, la compassion, l’entraide n’avaient plus cours, ou du moins plus beaucoup.
Les historiens qui, plus tard, se penchèrent sur cette période rapportèrent plusieurs cas de cannibalisme.

Marlyse n’avait pas pris part à la discussion. Personne ne le lui avait demandé, personne ne faisait cas de cette femme en haillons qui pleurait jour et nuit recroquevillée à même le sol ; ses trois enfants et son mari avaient été emportés sous ses yeux, et elle n’avait rien pu pour les sauver.
Un homme se proposa : il travaillait dans la viande « avant » et transformer le nourrisson en rôti, steaks, ragout et autre hachis ne lui causait aucune difficulté. Personne ne lui discuta cette prérogative. Il emporta le bébé vers ce qui avait été une cuisine et demanda qu’on ne le dérange point pendant le temps du travail.
Avant que la porte ne se referme sur lui, une furie qu’on n’avait pas vu venir bondit en rugissant et arracha l’enfant des mains du boucher. Ses yeux lançaient des flammes et il apparut qu’il faudrait la tuer si on voulait lui enlever le bébé qu’elle tenait serré contre elle.
Au cours de la nuit, Marlyse s’enfuit à bord de l’unique radeau, emportant l’enfant et la chèvre sauvée des eaux qui nourrissait de son lait les rescapés de l’îlot.
Adeline ne se souvenait pas des années terribles de sa toute petite enfance. Elle savait que Marlyse l’avait aimée à la première seconde et qu’elle l’avait protégée.
Les premiers souvenirs d’Adeline s’ancraient au village, sa petite chambre aux murs jaunes, les poupées de chiffon confectionnées par Marlyse, Lucille sa première copine qui est encore aujourd’hui sa meilleure amie, Edith sa première maîtresse de la toute petite classe et surtout Casimir, le petit chaton apeuré et agressif trouvé dans la rue et que sa maman avait accepté de garder bien qu’il lui ait griffé la main jusqu’au sang. Adeline et Casimir avaient dû s’apprivoiser. En quelques mois, le chaton souffreteux aux poils rares prompt aux coups de dents et de griffes s’était transformé en un grand et beau chat noir aux yeux phosphorescents comme des vers luisants, qui ronronnait contre les jambes d’Adeline pour réclamer des caresses.
Adeline n’avait jamais confié à personne leur secret : Casimir et elle se parlaient de cerveau à cerveau, sans qu’aucun son n’ait besoin de sortir de leurs bouches.

Le pays se relevait doucement des épreuves passées ; les milliers de morts demeuraient dans toutes les mémoires. Adeline était devenue une jolie brunette aux yeux espiègles, bonne élève quoique rêveuse, en première année de la grande école. Elle appelait Marlyse « maman » même si elle savait qu’elle ne sortait pas de son ventre et Marlyse, quand elle parlait d’Adeline, disait «  ma fille » avec beaucoup de fierté dans la voix.
La vie d’Adeline aurait été tout à fait parfaite si elle avait eu un petit frère. Mais elle n’en avait pas.
Avoir un papa comme tous les autres enfants lui aurait bien plus aussi, mais elle n’en avait pas non plus.
Marlyse gagnait leur vie en cousant des robes magnifiques que s’arrachaient les dames riches de la ville. L’une d’elles observa un beau jour quantité de dissemblances entre Adeline et sa mère.
Chacun des essayages suivants lui confirma ses doutes: la fille était brune, la mère blonde ; l’une avait les yeux foncés l’autre les avait bleus ; la peau de l’une était bise alors que la carnation de l’autre était claire ; l’une avait le nez pointu l’autre en trompette ; la mère était longiligne, la fillette plutôt rondelette ; la bouche de Marlyse était large et charnue, celle d’Adeline petite, en forme de cœur.
Au final, la cliente acquit la certitude que la fillette ne pouvait être l’enfant naturelle de la couturière. Elle écrivit une lettre pour prévenir les autorités.
Les autorités surchargées prirent leur temps. Finalement elles envoyèrent une missive verte pour prévenir de la visite prochaine d’un employé de l’Organe National pour l’Union, organisation créée après le Grand Désastre dans le but de réunir les familles éparpillées par les eaux.
La réception d’une missive verte annonçait l’ouverture d’une enquête pour origines incertaines ; des ennuis prévisibles. Marlyse blêmit à cette lecture. Pascalin, le facteur, rapporta aussitôt l’affaire à sa cousine Charlotte qui coiffait dans le salon de madame Brigitte, laquelle Charlotte révéla la nouvelle aux clientes présentes. Madame Blancheret la crémière courut cheveux mouillés prévenir son mari, Titus le gendarme, lequel appela aussitôt son ami Joseph le cantonnier, lequel divulgua l’information à chaque villageois qu’il croisait.
Si tout le monde trouvait juste de réunir les familles meurtries par les grandes inondations, tout le village trouvait injuste qu’on sépare Marlyse et Adeline.
Gilles, le maître de la grande classe, proposa de faire des recherches sur Internet. Des histoires de disparus y étaient collectées, ainsi que les noms des rescapés à la recherche d’un membre de leur famille. Peut-être ne restait-il aucun membre de la famille d’Adeline ? Peut-être restait-il quelqu’un d’assez compréhensif pour accepter de ne pas arracher la petite fille à celle qui était sa mère depuis près de sept ans?
La tâche était ardue, les listes étaient longues, le temps pressait avant que l’administration s’en mêle. Charlotte se proposa pour seconder Gilles. Elle cherchait depuis longtemps le moyen de se rapprocher du jeune instituteur qu’elle trouvait fort à son goût. Ils s’accordèrent pour se mettre au travail le soir même.
Marlyse terrassée par l’angoisse ne dormait plus. Elle était incapable de coudre le moindre point ni de s’occuper de quoi que ce soit. Madame Blancheret se chargea de fournir le lait, les œufs, les fromages ; Franchon l’épicière fournit les fruits et les légumes. Jeannette, la cuisinière de l’école, s’offrit à les cuisiner. Joseph, le cantonnier, proposa de faire des rondes afin d’être prévenus si un employé de l’Organe National pour l’Union se présentait à l’une ou l’autre des entrées du village. Il fut rejoint dans ses rondes par d’autres hommes.
Pendant que le village s’organisait, Casimir le chat suivait Adeline partout, comme un chien. Quand la fillette allait en classe, il faisait mine de rentrer à la maison mais revenait en catimini pour se faufiler à l’instant où le portail se refermait à 8 heures 30 précises. Madame la directrice, elle-même, fermait les yeux. Casimir se couchait en boule sur les pieds d’Adeline. Il lui disait de cerveau à cerveau : Tant que je suis là, ne t’inquiètes de rien.
A la vérité, Adeline n’était inquiète que de l’inquiétude de sa mère. Que pouvait-il arriver de mauvais à une fée de plus liée d’amitié à un Casimir ?
Toutes les pistes suivies sur Internet n’aboutissaient à rien, mais Gilles affirmait qu’il était loin d’avoir achevé sa tâche.
L’Organe National pour l’Union ne se manifestait plus.
Le village se mit, égoïstement, à espérer qu’aucun membre de la famille de sang d’Adeline n’avait survécu.
Et puis, un matin, alors que les enfants étaient en classe, Joseph courut prévenir qu’un homme inconnu était descendu du car. Sans doute s’agissait-il de l’envoyé tant craint.
L’inconnu traversa le village en trainant des pieds las et s’arrêta devant la maison de Marlyse. Il hésita quelques instants avant d’actionner la cloche de la porte. On aurait dit un vagabond tant il paraissait épuisé et tant ses souliers étaient gris de la poussière des chemins. Il demanda la permission d’entrer.
Tous les villageois abandonnèrent ouvrage et maison pour s’agrouper devant chez Marlyse.
Dans l’église, monsieur le curé alluma à la hâte moult cierges.
L’inquiétude était palpable.
Tous étaient déterminés à empêcher, y compris par la force, qu’Adeline soit arrachée à sa mère adoptive.
Prévenu on ne sait comment le chat Casimir quitta les pieds d’Adeline sur lesquels, roulé en boule, il somnolait en écoutant distraitement les explications de la maîtresse et s’en fut à toutes pattes vers sa maison. Il sauta prestement par-dessus la barrière et pénétra, par la fenêtre de la cuisine laissée entrouverte, à l’intérieur, là où Marlyse discutait depuis un moment avec l’inconnu.
Que se disaient-ils ?
Personne n’en savait rien. Aucun son qui aurait pu donner quelque indication ne sortait de la maison.
L’inquiétude augmentait dans l’assistance qui supputait le pire.
Et puis la porte s’entrouvrit en grinçant et on vit Casimir se faufiler dans l’entrebâillement. Il sembla, mais sans doute était-ce une hallucination collective provoquée par le désir ardent de chacun, que le chat souriait. Il sauta par-dessus la barrière et galopa vers l’école. C’était l’heure de la sortie et Casimir accompagnait toujours Adeline sur le chemin du retour.
La porte acheva de s’ouvrir et Marlyse s’avança sur le perron suivie par l’inconnu. Les deux souriaient gravement.
Marlyse prit la parole.
- Mes amis, je vous remercie de votre amitié et de votre sollicitude. Permettez-moi de vous présenter Tobie, qui est le père d’Adeline.
Quelqu’un cria dans l’assistance :
- Comment peut-on en être certains ?
Marlyse répondit :
- Il m’a donné des détails que seuls les parents d’Adeline pouvaient connaître.
- Quelle sorte de détails ?
- Des détails sur le berceau du bébé et surtout Tobie porte à son cou la même médaille que porte Adeline.
- Comment c’est possible ?
- Il était orfèvre à l’époque et il a façonné trois médailles identiques pour la naissance du bébé, une pour sa fille, une pour sa femme que les flots ont emportés sous ses yeux et une pour lui.
- Comment a-t-il atterri ici, entendit-on encore crier de l’assemblée.
- Par la grâce d’Internet, de Gilles et de Charlotte qui ont gardé notre adresse secrète jusqu’à ce que Tobie les convainque que seul le bonheur de sa fille comptait pour lui.
- Et maintenant que va-t-il se passer, questionna une voix anonyme.
Le visage de Marlyse s’éclaira d’un grand sourire.
- Tobie ne désire pas arracher Adeline ni à ses amis, ni à son école, ni à son village, ni à... ni à personne. Casimir nous a indiqué la voie à suivre. Il faut laisser à Adeline et à son père le temps de s’apprivoiser. La meilleure façon, à mon avis, est qu’il s’installe au village et Tobie est d’accord si le village l’accepte.
« On est d’accord !», « c’est la meilleure solution !», « hourra ! » entendit-on crier de partout avant que l’assemblée se dissolve comme par enchantement quand Adeline apparut au bout du sentier qui conduisait à sa maison. Casimir la précédait.
Après ?
Après on ne sait rien des retrouvailles entre Adeline et son père. Mais, très vite, on constata qu’ils étaient devenus inséparables.
Après ?
Après arriva ce qui devait arriver et qu’Adeline désirait ardemment dans le secret de son cœur. L’amour qu’ils portaient à Adeline réunit Marlyse et Tobie.
Et Adeline portait une robe longue rose dont elle était très fière le jour de leur mariage.
Et après ?
Après quelques mois, Adeline devint la grande sœur de deux petits jumeaux.

Et... ?

Et est-ce que la réalisation de tous ses vœux n’est pas la preuve indiscutable qu’on est une vraie fée ?

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