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Qualifié

Sylvain respirait fort. Le soleil était encore haut et la chaleur faisait remonter les senteurs d’eucalyptus dans le sous-bois. Il repéra la clairière où il les avait vus la dernière fois. Rien. Il continua. Les feuilles sèches craquaient sous ses pieds. Il haletait. Il s’engagea dans le sentier étroit et rocailleux qui contournait le transformateur électrique et déboucha dans une autre clairière plus petite, entourée de buissons au milieu desquels il était aisé de se dissimuler. Toujours rien. Sylvain poursuivit sa traque du côté du parking de Diane. Certains n’avaient peur de rien et une fois il en avait surpris trois à quelques centaines de mètres des voitures. Toujours rien. Sylvain fit une pause pour admirer la Baie des Anges au travers des chênes liège et des pins parasols qui peuplaient le Mont Boron. Il respira un grand coup et repartit. En verrait-il aujourd’hui ? Il décida de se poster sur une petite butte, en surplomb d’une partie touffue du massif forestier, d’où il pouvait surveiller plusieurs endroits à la fois. Il s’installa et attendit. L’attente faisait partie du plaisir de la chasse. Il en profita pour prendre le soleil et respirer à pleins poumons. Il regarda son portable. Déjà trois heures qu’il était parti de chez lui. Le soleil déclinait à l’horizon, il ne trouverait rien aujourd’hui. Pas grave, c’était bien quand même. Il pensa à l’exposé qu’il devait finir et hâta le pas. Il devrait une fois de plus travailler une partie de la nuit s’il voulait réussir son Bac.

Ses virées au Mont Boron avaient commencé deux ans auparavant, en seconde, quand ils avaient emménagé aux abords du parc forestier. A la tête d’une grosse affaire immobilière, son père brassait des millions dans ses bureaux de la Promenade des Anglais et avait décidé qu’il était temps d’installer sa nouvelle compagne et son fils dans une des magnifiques villas qui faisaient la réputation de ce quartier chic de la ville de Nice. Sylvain aima tout de suite le Mont Boron, sans savoir que ce lieu chéri des niçois allait être à l’origine de tous ses tourments.
Dès qu’ils furent installés, Sylvain prit son vélo et partit à l’assaut de la colline. Il adora cette première course folle au milieu des pins parasols, des caroubiers et des oliviers sauvages. A tel point qu’il recommençait dès qu’il avait un moment de liberté. Il enfourchait son vélo et allait faire un tour ‘au Mont’ comme il disait. Il essayait chaque fois un nouveau chemin et découvrait ici une aire de pique-nique, plus loin un parcours sportif ou encore des jeux de boules et des tables de ping-pong. Il finissait toujours sa course sur les hauteurs. Il s’asseyait pour reprendre son souffle et profitait du formidable point de vue sur la ville et la baie de Villefranche. En redescendant, il s’amusait à se perdre dans les parties sauvages de la forêt, quittant les sentiers balisés pour mettre un peu de piment dans ses promenades solitaires. C’est ainsi qu’un vendredi en fin d’après-midi, il tomba sur une scène qui le cloua sur place.
Dans l’enchevêtrement des arbres il aperçut des tâches de couleur. Du bleu et du rouge qui tranchaient sur le marron des troncs et le vert des feuillages. Ça bougeait. Ce ne pouvait être un animal avec des couleurs pareilles. En s’approchant il distingua des silhouettes qui s’agitaient. Il perçut des grognements et des petits cris. Il fit encore quelques pas, son vélo à la main, et s’arrêta net. Ce qu’il vit le stupéfia. Une femme se faisait prendre debout contre un arbre, les bras maintenus au-dessus de la tête. Autour du couple deux hommes regardaient avidement, la braguette ouverte en s’activant sur leur sexe tendu. Sylvain resta bouche bée, les yeux écarquillés. Jusqu’ici il n’avait vu ce gendre de scène que sur écran, lorsqu’il se masturbait devant un porno. Mais là il avait devant lui des vrais gens, une femme et trois hommes en chair et en os. Au Mont Boron, à côté de chez lui ! Il n’en revenait pas. De peur de se faire repérer il recula et s’éloigna sans un bruit. En rentrant il ne parla évidemment pas de ce qu’il avait vu.

Le lendemain au réveil, la scène lui revint immédiatement en mémoire. Il se demanda s’il n’avait pas rêvé. Il fallait qu’il y retourne, mais on était samedi et le matin il allait jouer au golf avec son père. A midi sa mère les rejoignait au country club pour le déjeuner. C’était l’occasion pour ses parents de retrouver des amis et pour Sylvain de faire des parties de baby-foot endiablées avec ses copains. Il adorait ces heures passées à arrêter les boulets de canon que les autres s’amusaient à tirer pour remettre en jeu son titre de meilleur gardien de la bande. Sylvain se battait bec et ongle et à chaque balle stoppée, il lançait un regard triomphant à l’assistance, essentiellement composée de filles qui l’acclamaient pour faire bisquer les autres. Il faut dire que Sylvain plaisait aux filles avec ses cheveux bouclés qui entouraient son visage de gros bébé joufflu, sa carrure d’athlète héritée de son père et son sourire d’ange qui lui venait tout droit de sa mère. Ce samedi-là il fit des merveilles en repensant à la scène dans les bois. Chaque fois qu’il revoyait la femme adossée à l’arbre, râlant de plaisir sous les coups de boutoir, une excitation le prenait et il s’activait comme un fou sur les manettes du baby, provoquant des regards interrogateurs chez ses co-équipiers. Si seulement les autres savaient à quoi il pensait, ce qu’il avait vu ! Mais pas question d’en parler pour le moment, personne ne le croirait ! Il fallait d’abord qu’il y retourne et s’il revoyait la même chose, alors il pourrait en parler et même amener des copains pour les faire profiter du spectacle. Le lendemain dimanche, c’était journée en famille chez les grands-parents. Le barbecue, la baignade et les parties de volley avec ses cousins occupèrent Sylvain au point que la scène dans les bois s’estompa dans son esprit. Le soir il n’y pensait plus.

Le lundi se passa normalement. Maths, physique le matin, anglais, phylo l’après-midi, Sylvain n’eut pas une minute pour penser. A dix-sept heures il se dépêcha de rentrer et s’installa pour finir le devoir de français qu’il devait rendre le lendemain. Au bout d’une heure, il se rendit compte qu’il n’avait pas avancé d’un pouce. Son esprit s’envolait malgré lui vers les bois tout proches. S’il y allait, là tout de suite, en verrait-il ? Retrouverait-il l’endroit ? Tous les fourrés se ressemblaient... N’y tenant plus il laissa son devoir en plan, enfourcha son vélo et détala vers le Mont. Toute la semaine ce fut ainsi. Il arrivait pour travailler mais ne parvenait pas à se concentrer et il finissait par s’éclipser pour aller fouiller les sous-bois. Au bout d’une heure ou deux de traque, il revenait. Bredouille. Jusqu’au vendredi suivant où il tomba sur un trio en pleine action, à quelques mètres devant lui, au milieu d’un fourré. Donc il n’avait pas rêvé. Des gens venaient bien ici pour le cul. Cette fois-ci c’était une blonde qui, penchée en avant en équilibre sur des talons aiguilles à moitié enfoncés dans les feuilles, s’activait d’une main sur le sexe d’un des hommes tout en enfournant celui de l’autre. Elle tournait le dos à Sylvain qui ne pouvait détacher son regard des fesses dressées devant lui, moulées par une jupe bleu électrique suffisamment remontée pour qu’il entrevoit le sexe épilé de la fille.
— Ils ne sont que trois aujourd’hui ?
Fasciné par la scène, sylvain n’avait pas vu arriver l’homme qui venait de chuchoter à son oreille. Se sentant pris en faute, il sursauta.
— Excuse-moi petit, je ne voulais pas te faire peur, murmura l’homme en détaillant Sylvain. Tu es nouveau toi ? Je ne t’ai jamais vu ici ?
Sylvain le dévisagea à son tour. La quarantaine, bien habillé, en tout cas trop bien pour être un simple promeneur. Visiblement l’homme sortait de son travail. Ou alors un flic en civil ? Une lueur de panique passa dans les yeux du garçon. L’homme le remarqua et le rassura :
— N’ai pas peur, Je m’appelle Pierre. Je suis comme toi, je viens me rincer l’œil. Des fois je participe mais là, vaut mieux pas. Les gitans ne sont pas partageurs. Ils veulent bien qu’on regarde mais pas touche. Viens on va au parking de Diane. Ya les habitués là-bas...
Sylvain, pris entre la honte d’avoir été surpris en flagrant délit de voyeurisme et le désir d’en voir plus après cette scène qui l’avait passablement émoustillé, hésitait. Pierre avait l’air sympa et il semblait bien connaître les us et coutumes du bois. C’était l’occasion de repérer les endroits « où ça se passe »... et puis, le parking de Diane était sur son chemin. Il ne fut pas long à se décider.
En arrivant près du parking, Pierre s’enfonça sous les arbres.
— Suis mois, ils ne sont jamais au même endroit. Il faut rester discret, tu comprends. Si on se fait choper c’est l’amende assurée pour exhibitionnisme. Tout le monde sait ce qui se passe au Mont et la police ferme les yeux mais il suffit qu’il y ait une plainte pour qu’on les voit débarquer.
Au bout d’une dizaine de minutes de marche au milieu des broussailles, Pierre fit signe à Sylvain.
— Regarde, y’en a six là-bas. J’les connais. Ça va être chaud ! allez viens...

Sylvain rentra tard ce jour-là, loin de se douter qu’il venait de mettre le doigt dans un engrenage qui allait le mener à sa perte. Exalté par le shoot d’adrénaline qu’il venait de se faire dans les taillis, il avait du mal à redescendre. Ça c’était du sexe à l’état pur ! Ça l’avait propulsé sur des sommets dont il ne soupçonnait même pas l’existence. Rien à voir avec les câlineries des fins de soirées entre potes avec, en guise de préliminaires, des suçons sur les seins des filles qui voulaient bien, suivis de quelques va-et-vient qui soulagent et qu’on oublie dès que c’est terminé. Il y avait bien Marjorie, plus délurée que les autres, qui lui faisait un peu d’effet, mais rien à voir avec le plaisir fulgurant qu’il avait éprouvé tout à l’heure.
En arrivant chez lui il était souriant et détendu, à l’inverse de sa mère qui piétinait sur le seuil de la maison.
— Où étais tu ? Je commençais à m’inquiéter !
— Je manquais d’inspiration pour mon devoir de français, je suis juste allé faire un tour chez Maxime pour qu’il me donne un coup de main.
— La prochaine fois passe au moins un coup de fil.
C’était aussi simple que cela. Moyennant un petit mensonge et un coup de fil, Sylvain allait pouvoir s’adonner à ce qui allait devenir une de ses activités principales, en dehors de ses cours. Car de voyeur, il devint rapidement consommateur régulier. Au début il n’allait chasser que le vendredi. Puis le vendredi ne lui suffit plus et il se mit à y aller presque tous les jours.
Ce qui l’excitait le plus c’était de ne pas savoir ce qu’il allait trouver. Les rencontres, quand il en faisait, étaient chaque fois différentes. Parfois les femmes étaient de superbes créatures, parfois des filles ordinaires, mais toutes étaient là pour le plaisir des hommes. Sylvain ne se posait pas la question de leur plaisir à elles. Elles étaient là, pour lui c’était suffisant. Il mit en place un rituel dans lequel chaque étape contribuait à faire monter l’adrénaline. Il commençait par les sentiers balisés, comme un simple promeneur venu se détendre. Puis il attaquait les sentiers étroits, à peine marqués, qui s’enfonçaient au milieu des arbres. Son visage se durcissait, ses muscles se tendaient, ses yeux scrutaient chaque recoin de la forêt comme un fauve qui a faim. Son pouls s’accélérait quand il approchait des endroits où il savait qu’il pouvait se passer quelque chose. Souvent il s’arrêtait pour écouter, à l’affut du moindre bruit de branche cassée ou de cris étouffés. Il aimait particulièrement cette phase d’attente où tout était possible. Il lui arrivait de croiser des hommes sur les traces des mêmes proies que lui. Il les avait surnommés « les indiens ». Ils avaient tous l’air dégagé de celui qui admire la nature, rien dans les mains, rien dans les poches, mais leur démarche précautionneuse et leurs regards aux aguets trahissaient une autre quête. Ils se reconnaissaient entre eux et parfois se renseignaient mutuellement « j’reviens du transformateur, y’a personne là-bas » et continuaient leur traque ensemble... ou pas. Le voyeur est un solitaire mais il lui arrive d’avoir envie de communiquer avec ses congénères, ne pouvant partager avec ses amis ce qui n’est pas partageable.
Quand Sylvain trouvait ce qu’il cherchait, il regardait d’abord de loin, pour sentir l’atmosphère. Avec l’expérience il voyait rapidement si les acteurs du jour étaient là pour la frime ou s’ils étaient vraiment « dedans ». Les femmes surtout car, pour lui, c’était les femmes qui créaient l’intensité d’une séance. Les hommes étaient tous les mêmes, ils touchaient, malaxaient, claquaient, bandaient, pénétraient et éjaculaient dans un râle plus ou moins bruyant. Mais les femmes, elles, étaient toutes différentes. Sylvain s’intéressait peu à celles qui étaient là pour faire le show, ou qui venaient pour faire plaisir à leur partenaire et qu’il sentait plus ou moins à l’aise. Il recherchait celles qui, d’un simple regard posé sur lui pendant qu’elle se faisait prendre, déclenchaient dans son corps une pulsion irrépressible, le plongeant instantanément dans un état de transe semblable à celle du chasseur qui se trouve enfin face à l’animal qu’il a traqué pendant des heures. Les deux se fixent, ils savent ce qui va se passer, l’homme est le plus fort, il aura le dessus quoiqu’il arrive. La soumission de l’autre ne fait aucun doute. Il va la mettre à genoux pour en tirer la jouissance ultime. Puis une fois le combat terminé, il se retirera et se détournera de son trophée, satisfait de l’avoir gagné, l’abandonnant aux autres comme le chasseur abandonne l’animal à son chien pour qu’il joue avec.

Sylvain revenait de ses parties avec un sentiment de soulagement et de malaise. La violence du plaisir faisait place à une sorte de déprime. Il était conscient que les moments hors du temps qu’il passait dans les bois n’étaient pas la vraie vie. Il ne pouvait en parler à personne, on le traiterait d’anormal. C’était vrai, il était à la frontière de la normalité avec une sexualité qui se limitait au fil du temps à ses jeux dans les bois. Il n’allait plus beaucoup aux soirées entre potes. Les blagues potaches et les filles qui gloussaient en montrant leurs seins l’ennuyaient. Même Marjorie, qui s’évertuait à l’aguicher avec des décolletés plongeants et des caresses qu’elle croyait sophistiquées, il la trouvait fade. C’était une jolie fille, intelligente et marrante. Il l’aimait bien, mais son esprit était envahi par des images tellement plus intenses, qu’il ne trouvait plus goût aux parties de jambes en l’air avec elle. La folie des parties de baby du samedi ne le transportait plus non plus. D’ailleurs il n’accompagnait plus ses parents au country club et avait arrêté le golf, prétextant qu’il avait besoin de temps pour travailler. Ce qui n’était pas faux, il était en terminale et devait réussir son Bac. Son choix avait été vite fait. Il devait limiter les sorties « traditionnelles » s’il voulait mener de front ses études et la vie secrète qui lui dévorait le cerveau et bouffait une grande partie de son temps libre. Ses copains ne comprenaient pas et lui en voulaient mais ses parents, eux, appréciaient. Son père avait de grandes ambitions pour lui et il était ravi de le voir consacrer tout son temps aux études. «Travaillez bien » lui criait-il quand Sylvain partait chez Maxime après dîner pour travailler. Car Sylvain s’était mis à aller au bois le soir avant que la nuit ne soit complètement noire. Il se disait bien qu’il fallait qu’il ralentisse, mais la puissance du désir de jouir gommait tout. Il lui fallait sa dose... de plus en plus souvent.

Il réussit à décrocher temporairement quand il décida de suivre Marjorie à Montpellier une fois leur Bac en poche. Elle voulait faire sa Médecine là-bas, lui avait eu son Bac de justesse et, poussé par son père qui voyait en lui le futur patron de son empire immobilier sous réserve qu’il ait de bonnes connaissances juridiques, s’était laissé convaincre de faire du Droit dans la même ville qu’elle. Mais ce qui l’avait poussé à quitter Nice c’était une scène cauchemardesque dont il avait été témoin très peu de temps avant, et dont les conséquences hantaient son esprit.
Il était seul ce soir-là dans les sous-bois du Mont Boron. Il était tombé sur le trio de gitans dont Pierre lui avait recommandé de se tenir éloigné lors de sa toute première escapade. Les deux hommes se faisaient sucer l’un après l’autre en invectivant la femme pour qu’elle aille plus vite avec une violence qui déplaisait à Sylvain. Il se détourna pour aller chercher fortune ailleurs, quand un cri déchirant le cloua sur place. Il avait suffisamment d’expérience pour comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un cri de plaisir mais bien d’un hurlement de terreur. Il revint sur ses pas et se colla derrière un arbre, tétanisé par la scène qui se déroulait sous ses yeux. Un des hommes venait de tirer un couteau de sa poche et commençait à lacérer les seins de la fille à genoux qui suppliait en essayant de se dégager des mains de celui qui la maintenait à terre par les cheveux. Les cris firent place à des gémissements inhumains à mesure que le sang perlait puis dégoulinait sur la peau blanche.
Le lendemain Sylvain avait blêmi en lisant un entrefilet laconique dans le journal : « Une femme a été trouvée morte hier dans le parc forestier du Mont Boron, lacérée de coups de couteau... Aucune piste privilégiée... toute personne ayant remarqué quelque chose d’anormal hier soir aux alentours de dix-neuf heures dans la partie du bois se situant... est appelée à téléphoner au... ». Il n’avait pas téléphoné. Il ne pouvait pas téléphoner sans se dévoiler. Comment expliquer à ses parents qu’au lieu d’être chez Maxime il traînait dans les sous-bois à la tombée du jour ? Témoigner c’était sortir de sa réserve, se mettre à nu, peut-être même être soupçonné. La police lui poserait des questions. Comment justifierait-il sa présence dans un coin aussi retiré de la forêt ? Il s’en voulait d’être lâche mais il n’avait pas le choix. Il ne pouvait livrer sa vie secrète en pâture sans la compromettre.
Même si ce drame remettait bien des choses en question. Il venait de réaliser qu’il n’y avait pas que le plaisir dans les sous-bois du Mont-Boron. Il pouvait y avoir aussi la violence, la vraie. Rien à voir avec les quelques scènes sado-maso auxquelles il avait assisté et qui tenaient plutôt du spectacle. Ce qu’il avait vu ce soir-là, ce n’était plus du jeu. Il y avait eu meurtre. Sylvain n’avait jamais eu peur avant. La tension de la chasse effaçait tout sentiment d’insécurité. Mais la violence de la scène dont il avait été témoin, et la suite qu’il n’avait osé imaginée, menant au meurtre de cette femme, l’avait traumatisé. La peur qu’il avait ressentie, la honte de ne pas être intervenu, ne serait-ce qu’en criant, et le sentiment de culpabilité de ne pas vouloir témoigner, anesthésièrent ses envies de sexe sauvage pour un certain temps.

C’est avec soulagement qu’il partit à Montpellier. Il s’installa avec Marjorie dans un appartement qu’ils partageaient avec deux autres étudiants. Sylvain se plut tout de suite dans cette ville estudiantine, plus vivante et décontractée que Nice. Le Droit l’intéressait, tout au moins au début. Marjorie avait plus de mal avec l’ambiance « salle de garde » de la Fac de Médecine mais elle s’en accommodait et travaillait dur. Elle s’attachait de plus en plus à Sylvain. Sylvain de son côté se sentait bien avec elle. Elle savait le calmer quand il était tendu, ce qui était fréquent, le soutenir quand il en avait marre et avait envie de tout envoyer balader. Leur relation se construisait au fil des mois et au printemps ils décidèrent de quitter la co-loc pour vivre ensemble. Le père de Sylvain leur trouva un deux pièces dans le centre et offrit un deux-roues à Sylvain pour que Marjorie puisse disposer de sa voiture pour aller à la Fac.Tout semblait parfait et Sylvain se disait qu’il était heureux dans sa nouvelle vie.
A un détail près. L’ombre au tableau de leur amour, c’était le sexe. Sylvain avait repris, pensait-il, le chemin de la normalité, mais les années passées dans les bois avaient terriblement marqué sa sexualité et Marjorie lui reprochait d’être trop direct quand ils faisaient l’amour. Il s’occupait d’elle, ce n’était pas le problème, mais avec des gestes très « hard » qui laissaient peu de place à des préliminaires qu’elle aurait souhaités plus doux.
— Je n’ai pas qu’un clitoris et un vagin, tu sais, lui rappelait-elle quand il commençait à la caresser. J’aimerais bien que tu t’occupes aussi du reste, que tu m’embrasses, que tu me câlines, plutôt que d’aller droit au but pour me faire jouir.
Alors il faisait des efforts mais le naturel revenait au galop et elle finissait par se bloquer une fois sur deux.
— Tu me fais peur, lui disait-elle en voyant son visage se durcir, ses yeux prendre une lueur sombre en se perdant dans le vague et ses lèvres se transformer en rictus sous l’emprise du désir. Certains jours, je ne te reconnais plus quand tu fais l’amour.
Leurs corps s’éloignèrent. Sylvain était de plus en plus nerveux. Ses fantaisies imaginatives s’intensifiaient et devenaient envahissantes au point qu’il se masturbait de façon compulsive et répétée en visionnant tout et n’importe quoi pourvu que ce soit excitant. Le souvenir des séances au Mont Boron l’obsédait et il se mit à traîner sur les sites échangistes. Il avait comme tout le monde entendu parler du Cap d’Agde, mais il découvrit sur les blogs spécialisés que les couples se retrouvaient aussi sur certaines parties des plages naturistes de Montpellier. Il se dit que ça n’engageait à rien d’aller y jeter un coup d’œil et, par un après-midi de mai, il partit en direction d’un de ces fameux lieux de rencontres. Marjorie et lui étaient allés plusieurs fois sur la magnifique plage de sable blond qui s’étend sur plusieurs kilomètres à quelques minutes de voiture de Montpellier, mais ils se cantonnaient comme la plupart des gens aux espaces les plus proches des parkings. D’après les blogs il fallait marcher plus à l’est du dernier parking pour trouver la plage naturiste. Le rendez-vous des échangistes étaient encore plus loin. Il enleva ses chaussures et décida d’y aller par le bord de mer plutôt que de s’épuiser dans le sable. Il faisait bon, il respirait à pleins poumons en admirant l’eau miroitante qui venait lui lécher les pieds. Il se sentait bien sur cette plage quasi déserte. Après tout il ne faisait rien de mal, le soir il pourrait dire à Marjorie qu’il avait fait une super promenade sur la plage.
Mais plus il avançait, plus son corps se tendait. Il retrouvait les bonnes vieilles sensations du passé. L’excitation qui monte, plus l’objectif se rapproche. Son regard ne quittait plus les dunes qui bordaient la plage, en quête d’un signe. Ce fut une, puis deux silhouettes qui lui signalèrent qu’il touchait au but. Les « indiens » ! Ils arpentaient la crête de la dune, le regard rivé de l’autre côté. Ils n’étaient pas là pour admirer la mer. Sylvain sentit les battements de son cœur s’accélérer. Il remonta la plage vers la dune qu’il escalada d’un pas rapide et suivit les deux hommes qui se dirigeaient vers un bouquet d’arbres en contrebas. Sylvain eut une pensée pour Marjorie. Vite balayée par l’adrénaline qui le poussait à avancer vers ceux qui allaient satisfaire son besoin de sexe, l’approvisionner en sensations fortes et lui procurer le plaisir dont il était cruellement en manque.

En rentrant il se sentait soulagé et mal à l’aise. Il allait devoir replonger dans le mensonge, cette fois-ci vis-à-vis de la fille avec laquelle il vivait, qui lui faisait confiance, qui l’aimait. En se douchant minutieusement pour qu’elle ne trouve pas trace du moindre grain de sable sur son corps, Il se dit qu’il ne devait pas y retourner. Mais la puissance de ses pulsions et le besoin irrépressible de les soulager étaient plus forts que la souffrance qu’il ressentait en trompant Marjorie sur sa double vie. Et même si, certains jours cette souffrance virait au désespoir, il ne pouvait s’empêcher d’aller régulièrement se griser sur la plage, poussé par un besoin insatiable qui ne se calmait que dans l’action. Agir réduisait ses tensions sans pour autant lui apporter de véritable satisfaction, car chaque séance le laissait dans un état de morosité et de vague dégoût, auxquels succédaient la culpabilité et la honte. Terrible engrenage qui le minait mais dont il ne savait comment se sortir.
Il avait un peu de répit quand il arrivait à se justifier vis-à-vis de sa conscience en se disant « Ce qu’elle ne sait pas, ne peut pas la blesser, et puis je suis plus détendu après, finalement c’est elle qui en profite. » Mais ça ne durait pas. Il était déchiré chaque fois qu’il mentait. Et il mentait de plus en plus souvent pour se rendre à ses rendez-vous clandestins. Il s’en voulait, mais il savait qu’il serait d’une humeur massacrante s’il n’y allait pas.

Il y avait autre chose qui tourmentait Sylvain. Pour essayer de coller au plus près à l’emploi du temps de Marjorie afin qu’elle ne se doute de rien, il lui arrivait de plus en plus souvent de faire sauter ses propres cours, et ses résultats aux derniers partiels furent catastrophiques. «Tout ça ne sert à rien. Je suis nul. Autant tout laisser tomber » pensait-il. Il ne dit rien à Marjorie et arrêta d’aller en cours. Il s’enfonça un peu plus dans la marginalité, se demandant ce qui se passerait quand il toucherait le fond.
Marjorie de son côté regrettait qu’ils aient de moins en moins de moments tous les deux mais elle était débordée de boulot. Elle était moins disponible et de ce fait moins encline à supporter les violentes sautes d’humeur de Sylvain qui passaient sans arrêt de l’excitation à la déprime. Ils se mirent à se disputer fréquemment et quand les vacances d’été arrivèrent, leur relation s’était beaucoup dégradée.
— Je ne vais pas avec vous, déclara Sylvain un matin alors que Marjorie lui montrait les photos de la villa que des copains avaient louée à Ibiza. Il faut que je bosse les UV que j’ai ratées.
Le mensonge fit immédiatement monter son stress et il pensa à tout ce qu’il allait vivre grâce aux échangistes du monde entier qui affluaient déjà sur la plage, attirés par la réputation du Cap d’Agde tout proche.
— Viens quand même avec nous, insista-t-elle, ça te fera du bien de changer d’air. Je me fais du souci pour toi tu sais. Tu ne t’intéresses plus à rien, tu ne veux plus sortir, on ne fait plus l’amour. Tu as besoin de faire le vide...
Sylvain campa sur ses positions. Marjorie s’interrogea, pleura un peu et partit à Ibiza pleine de doutes. Sylvain était soulagé, il allait pouvoir profiter tout à loisir de Montpellier et de la région où l’activité se promettait d’exploser.
A la rentrée, ils se séparèrent.

Dix ans plus tard
— Alors on s’la fait cette virée à La Jonquera samedi ?
Sylvain prit le pétard que lui tendait son pote José. Il se versa un autre verre en tremblotant et bégaya :
— Tu m’emmerdes avec ta Jonquera. Les putes c’est pas mon truc
— Parc’que tu crois que t’as le choix ? Regarde toi. Tu perds tes cheveux et tes dents à force de te défoncer. Tu es maigre à faire peur. C’est fini le temps où tu pouvais te faire des gonzesses sur les plages. Plus personne ne veut de toi.
Ce type ne comprenait rien mais il avait raison. Il lui paraissait loin le temps de la chasse dans les bois ou sur la plage, le temps où il n’avait qu’à se pointer pour être le roi de la fête avec sa gueule d’ange et son physique de Dieu grec. Il avait tout gâché. C’est Marjorie qui le maintenait dans la réalité de la vie mais il n’avait pas su, ou pas pu en tout cas pas voulu la garder, incapable de résister aux besoins qui s’imposaient et agissaient contre sa volonté. Sylvain n’avait rien fait pour la récupérer. C’était foutu de toute façon. Comment une fille brillante comme Marjorie pourrait-elle continuer à s’intéresser à un nullos comme lui. Et il avait bien fait. Si elle le voyait maintenant, elle ne le reconnaîtrait pas tant il avait changé sous la dépendance de l’alcool et de la drogue qui s’étaient imposés naturellement quand le sexe seul ne parvenait plus à contenir les angoisses qui le submergeaient sans relâche.

« Les bordels espagnols où on peut boire, fumer et décharger tranquille, c’est tout ce qui te reste » lui répétait José. Mais ce que Sylvain ne lui avait pas dit c’est qu’il n'arrivait plus à jouir avec les prostituées de la Jonquera qui le prenaient pour de la bidoche et croyaient l’exciter en le tripotant et en lui faisant boire des mojitos de merde.
Et puis dans un bordel, tu es enfermé, tu étouffes, tu n’entends pas le bruit du vent dans les branches du sous-bois, ni celui du ressac qui rythme tes gestes quand tu t’apprêtes à prendre une fille agenouillée dans le sable blond.
Dans un bordel, Il n’y a pas la traque et l’attente qui font monter l’adrénaline, il n’y a pas le mystère de la rencontre inattendue. Tout est établi, éventé, banal, rebattu. Il n’y a pas de jeu. Tout est d’une normalité effrayante.
— T’en veux ?
José venait de l’interrompre dans ses pensées en lui tendant ce qui ressemblait à un cachet.
— C’est nouveau ça vient de sortir. Tu vas grimper aux rideaux avec ça. La coke à côté c’est de la merde.

Le cachet était bleu... bleu comme le ciel pur du bon vieux temps, bleu comme la mer étincelante de la Baie des Anges, bleu comme les yeux de la première femme qui l’avait fait jouir dans les bois.
Sylvain le prit et l’avala avec une gorgée de whisky. Prêt pour le voyage. Prêt pour retrouver la senteur entêtante des eucalyptus en fin de journée, le chant des cigales et la moiteur des sous-bois. Il entendait déjà la voix de Pierre : « Ça va être chaud ! Allez viens.... »

PRIX

Image de Printemps 2018
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Thomas d'Arcadie · il y a
Merci du fond du cœur pour ce grand moment de lecture
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Jarrié · il y a
Mieux vaut rester à côté de tout çà ! très bien écrit et décrit.
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Dolia · il y a
La description des lieux est tellement précise, que j'imagine que c'est du vécu. Je me trompe ?
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Virgo34 · il y a
Le recit tient le lecteur en haleine jusqu'à la chute. J'ai eu plaisir à vous lre.
Je vous invite à aller découvrir mon sonnet dans le Prix de la St Valentin. Merci.

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Ggodeau · il y a
Très bon texte. On est pris du début jusqu'à la fin pour savoir comment va finir l'histoire et connaître l'avenir terrible de ce jeune héros. Bravo !!! Je vote pour !!
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Marco · il y a
Vous avez su bien mener votre texte sur un thème qui est quelquefois difficile d'aborder, laissant place à l'imagination, l'observation + 5
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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PlaisirDeLire · il y a
La tension monte au fur et à mesure qu'on entre dans l'histoire.
La chute est terrible (pour le personnage).
Très beau texte.
Bravo.

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Zurglub · il y a
Bravo ! Texte puissant !!
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Didier Guillaume · il y a
Mon imagination a transposé l'action dans un lieu qui m'est familier et tout aussi pittoresque : La foret et le plage des Saumonards sur l'île d'Oléron. Superbe ! Je vote +
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Quinou Dit · il y a
Merci pour ton vote ! Oléron magnifique aussi ...
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