Il avait tout essayé. Le bleu, pour épouser son tempérament mélancolique. Le rouge, puisque c'est la couleur la mieux perçue par l'oeil humain, et quitte à exister autant que le monde entier soit au courant. Le marron, reniant ses aspirations supérieures et revenant à la terre, primate qu'il est. Le jaune, poussant un peu le curseur de luminosité, parce que ce qu'il voulait, au fond, c'était être drôle, solaire et imprévisible, ronronnant et ingrat, éphémère et vivant. Il a même tenté le blanc, lassé de devoir porter son identité en étendard, concluant qu'il devait apparaitre tel un tableau vierge sur lequel chacun tracerait, de la pointe de son stylo Velleda mental, les contours d'une personnalité toujours approchante, jamais exacte.
Et puis il a compris que tout cela était vain. Après une intense séance d'introspection, il tenait enfin le résultat de l'équation, la seule réponse possible. Résolument, il ôta ses vêtements un à un, reliques d'une époque révolue où il pensait que se cacher derrière un grotesque bout de tissu apaiserait ses angoisses identitaires. Son visage prit les airs graves d'une statue de marbre frappée de clairvoyance. Le voilà sortir de sa coquille, l'empereur de la nouvelle ère. Son effeuillage prit des allures de rituel solennel, alors que les excès graisseux de sa morphologie d'homme moderne et sédentaire s'échappaient de leurs carcans.
Triomphant, il trônait au centre de sa chambre, piétinant tous ces oripeaux cousus de mensonge. « Georges, tu as accompli là un geste héroïque et décisif », pensa-t-il objectivement. Mais un tel geste, pour prendre toute sa valeur, ne pouvait pas demeurer dans le secret de sa chambre étriquée. Rassemblant tout son courage - et Dieu sait qu'il en avait -, il sortit de chez lui, la bedaine rebondie et le menton relevé.
Evidemment, ses semblables réagirent de façon primaire, comme à leur habitude. Il y avait là des regards outrés, ici des remarques déplacées, là encore, quelques rires idiots de sale gosse ignorant. La plupart des gens, abêtis par des générations de lavage de cerveau, préféraient regarder le foot à la télé ou détruire leur sensibilité esthétique à grands coups de rap barbare, plutôt que de s'offrir des séances de contemplation devant le Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch ou autre composition silencieuse de John Cage. Qu'espérer d'eux, sinon des réactions primaires ? Georges prenait ces dernières comme des indices supplémentaires que la voie qu'il prenait était la bonne.
Finis les faux semblants. Il se montrait tel qu'il était : vulnérable, profondément humain. Nous n'avons pas à avoir honte de notre corps. Le cacher, c'est se couper de notre nature, comme si elle n'était pas, en elle-même, digne de respect. Il les éduquerait, tous. Petit à petit, parcelle par parcelle, arrondissement par arrondissement. Gommées, les différences sociales. Effacés, les codes sociaux arbitraires et insensés. Libérés, les corps contraints dans des formes anti-ergonomiques. Et ce serait dorénavant l'âme, s'évaporant du corps par un léger fumet, qui brillerait de mille couleurs.

A quelques kilomètres de là, une bouse fraîchement moulée était, elle aussi, surmontée d'un léger fumet.
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Ninn' A · il y a
:-) vous avez bien choisi votre pseudo. la fin est sans appel. j'ai apprécié votre texte.
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Prudence Saglisse · il y a
Merci beaucoup ! Je m'en vais voir les vôtres pour la peine.

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