Abus de pouvoir

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J'écris des nouvelles mais aussi des textes plus longs, tous les détails sont sur mon blog : http://marieclaircoux.blogspot.f  [+]

Je n’ai jamais réellement mis en perspective le cheminement qui m’a conduite à être assise dans cette chambre du tribunal. J’ai toujours eu l’impression d’avoir des journées trop courtes pour contenir toutes les routines du quotidien qui polluent l’existence. Aujourd’hui, j’ai du temps pour penser en attendant mon tour. Et la seule chose qui me vient à l’esprit, c’est cette anecdote ridicule qui a changé ma vie.

J’avais dix-neuf ans. Je faisais des études de droit parce que j’avais raté l’examen d’entrée à Sciences-Po. Le week-end, je rentrais chez mes parents avec mon sac à dos de linge sale. Ce samedi-là, je sortais de chez le dentiste. Je devais foncer chez le vétérinaire récupérer le chat de ma tante, passer ensuite prendre le gâteau que ma mère avait commandé pour le dîner, durant lequel mon frère aîné nous présenterait sa petite amie du moment. Après avoir ouvert la portière brinquebalante de la 2 CV séculaire, vestige familial au même titre que le diamant de fiançailles que l’on se refilait de mère en fille, je m’installais sur le coussin qui suffisait à peine pour que mes courtes jambes atteignent les pédales. J’enclenchais la marche arrière, me retournais sur le siège et sortais de la place de parking. Au point mort, j’attrapais la ceinture de sécurité pour m’attacher avant d’embrayer la marche avant. C’est à ce moment que le toc toc toc qui allait changer l’orientation de ma destinée retentit contre la vitre du conducteur. Un joli policier municipal rubicond me fit signe d’ouvrir la fenêtre. Je savais que l'abattant ne tenait plus accroché, je préférais sortir de mon antiquité sur roues pour affronter le froid vif et le fonctionnaire zélé. Alors que je m’attendais à une mise en garde contre un malfrat en vadrouille qui pourrait s’attaquer à ma frêle constitution, il me demanda du ton satisfait de celui qui a pris quelqu’un la main dans le sac :
– Vous n’aviez pas votre ceinture, vous savez que c’est obligatoire ?
Un peu surprise, je cherchais dans le lointain un troupeau de flics hypothétique d’où aurait pu s’échapper cette brebis galeuse. Je répondis :
– J’étais en train de la mettre.
– Vous la mettiez parce que vous m’avez vu.
– Non, je la mettais parce que je la mets toujours.
– Si vous ne m’aviez pas vu, vous alliez partir sans l’avoir mise.
Malgré l’indignation qui montait, j’essayais d’expliquer au fonctionnaire obtus que je faisais toujours ma marche arrière sans ceinture, pour être moins engoncée, et qu’avant de m’engager dans la circulation, je me sanglais, non seulement pour respecter la loi mais pour protéger mon jeune et attirant visage d’une rencontre inopportune avec un pare-brise qui vole en éclat. Mais le garde-champêtre s’obstinait :
– Vous avez mis votre ceinture parce que vous m’avez vu.
La jeunesse est mère d’impatience. Circonstance aggravante : ce que je détestais le plus, à part la faim dans le monde, c’étaient les gens qui ergotent. Je finis par dire ce qu’il ne fallait pas :
– Dîtes-donc, monsieur l’agent, vous n’avez rien d’autre à faire que de me trouver une infraction qui n’existe pas ? Courser des voleurs, arrêter des assassins d’enfant ou des violeurs multirécidivistes ?
– Mademoiselle, prenez-le sur un autre ton. Vos papiers, s’il vous plaît ?
Ce n’était pas mon jour : j’avais changé de sac, je n’avais pas mon permis de conduire sur moi.
– Vous semblez multiplier les infractions !
– Vous semblez n’avoir vraiment rien d’autre à foutre !
– Mademoiselle, je vais vous demander de bien vouloir me suivre jusqu’au commissariat.
Me voilà partie avec le policier dans son repaire, partagée entre l’envie de lui éreinter la gueule d’insultes choisies et la nécessité de dompter la fougue de ma révolte post-adolescente. Sur une vieille machine à écrire mécanique, avec deux doigts malhabiles, il prit son temps pour me dresser un procès-verbal en trois exemplaires. Le document faisait état de ma circulation sans ceinture, sans permis de conduire et de mon « outrage à agent ». Quand il voulut me faire signer son torchon, j’explosais :
– Outrage à agent, mon cul ! Si quelqu’un a été outragé, c’est bien moi !
J’envisageais de m’en prendre à lui physiquement. J’étais d’autant plus à cran que je pensais au chat de tatan, désespéré dans sa cage trop petite, au gâteau de maman qui devait commencer à s’affaisser dans la vitrine du pâtissier.

Devant ma nervosité croissante, l’agent outragé s’aida d’un collègue pour me pousser derrière une grille. Ils espéraient que je recouvre mon calme en attendant mon père à qui j’avais pu téléphoner à mon arrivée au commissariat. Il devait venir me chercher puisque mon bourreau avait décrété que je ne pouvais pas conduire sans permis.

Mon père arriva. Il sortait d’une réunion du PS où il militait mollement de mon point de vue de fraîche encartée LCR. Il était accompagné de son ami d’enfance qui n’était autre que le maire. Ce dernier avait cru bon l’accompagner en apprenant ma mésaventure. Ils étaient tous deux hilares, fiers dans leur maturité bien pensante d’anciens jeunes qui, eux aussi, avaient fait des bêtises dans le temps.

Le maire plaisanta avec l’agent rubicond, tout en ronds de jambe mielleux. Mes affaires s’arrangèrent comme par miracle. Mon père me ramena à la maison dans le monospace familial après avoir remercié fraternellement son ami de quarante ans. Pendant tout le trajet, je déversais ma bile. Les abus de pouvoir me débecquetaient, un plouc avec un costume de policier pouvait faire chier son monde en toute impunité. « Et encore, j’ai de la chance, je ne suis pas noire ! » hurlais-je dans l’habitacle confiné à mon père impassible et légèrement goguenard. Habitué à ma rébellion permanente contre tout ce qui s’apparentait de près ou de loin à l’autorité, y compris lui, il lançait entre deux de mes invectives des phrases apaisantes, symbole pour moi d’une insupportable soumission. Il m’encourageait en somme à adopter un profil bas en certaines circonstances et ses conseils petit-bourgeois ne faisaient qu’attiser ma rage.

Je finissais la soirée dans un état lamentable. Je me saoulais au repas de présentation de la « fiancée » de mon frère. Je me couchais dans un lit qui tanguait sous un plafond qui tournait. Je me réveillais la tête à l’envers et fit le serment de mettre à profit ces études de droit que j’abhorrais à la défense du citoyen lambda, qui n’avait pas la chance d’avoir un maire influent dans ses relations pour le tirer des griffes de l’arbitraire de la violence d’Etat.
J’avais fini mon droit, j’étais devenue avocate. Fidèle à mon engagement, je m’étais spécialisée dans le pénal pour redresser les erreurs judiciaires. J’avais passé ma carrière à essayer de croire en la possible innocence de mes clients. Mais j’avais admis un peu trop tard qu’une très grande majorité des gens « embêtés » par la police était en fait coupable.

A cause d’une caricature de policier que j’ai eu la malchance de rencontrer quinze ans plus tôt, je me retrouve assise sur un banc dur d’audience à attendre de déclamer ma plaidoirie pour dédouaner un type indéfendable. Une sorte de monstre qui a violé une demi-douzaine de femmes et qui me dévisage d’un insoutenable regard lubrique pendant que le juge ouvre la séance.
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