Absurde, vos papiers (15) : le chapeau.

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Jacob, En majesté et en beauté, Les histoires véritables de Lucienne, Sketches à tout faire, Peines de coeur, Oh ! A peine, Autour du neuvième cercle, absurde vos papiers, Alice, Pimousse  [+]

Je sens qu'il y a quelque chose qui ne va pas. ça se passe au dessus de ma tête. Je lève les yeux et je ne vois rien.
Deux cas se présentent : lorsque je suis à l'intérieur d'un édifice et lorsque je suis dans la rue ou en pleine nature et pourtant l'effet ou la menace sont strictement les mêmes.
Il y a quelque chose de dérangé là-haut.

Le concierge de mon immeuble qui est un homme très franc, très direct m'a dit : " Vous avez l'air préoccupé, tendu. ça m'arrive à moi aussi. Dans ces moments-là, je m'offre un petit plaisir. Une paire de chaussures neuves, un cinéma et tout rentre dans l'ordre après."
C'était à méditer.

J'ai médité et je suis parvenu à la conclusion qu'il fallait que je fasse d'une pierre deux coups, que je me détourne de cette souffrance à venir et que je m'en protège.

Autrement dit : que j'achète un chapeau.

Ce n'est pas que je sois un amateur véritable. J'ai eu des bobs mais ils n'ont pas compté, une ou deux casquettes et donc mon expérience est très limitée dans ce domaine.
Dès que je prends une décision importante, je consulte mon psychanalyste. Mais il était indisponible comme toujours, en séminaire ou en vacances ou peut-être les deux.
Ces gens-là n'arrêtent jamais.

Dans mon quartier, il y a un grand bazar. On y trouve de tout. Mais il n'y a pas de chapeau.

Le vendeur m'a regardé comme si je demandais la lune et m'a dit : " C'est un article trop compliqué. on nous les achète en grand nombre et puis on nous les rapporte.
C'est le genre de coup de coeur qui n'a pas de suite.
T'as vu la tête que j'ai, c'est marrant !... et puis, une fois rentré chez lui le monsieur se désole : Je ne le porterai jamais... ça me change trop. Je ne me reconnais plus !"

J'ai pesé ces paroles et je les ai trouvées très justes.
J'ai pris un annuaire et j'ai cherché un spécialiste, un authentique chapelier. Il saurait à partir de ma physionomie déterminer le type de couvre-chef qui me conviendrait le mieux.
J'ai trouvé une adresse : " Au chapeau de saison."
J'y suis allé à pied et sur le chemin, j'ai entendu une dame dire à son vieux mari : " Mets ton chapeau, ce n'est pas une affaire quand même ! Tu ne penses à rien. Heureusement, je l'ai dans mon sac. Au cas où.
J'ai pris ça pour un encouragement.

Les personnes de bon sens étaient de mon côté.

Je ne sais pas si vous avez l'habitude mais quand on entre dans une boutique de chapelier, on a comme un frisson. C'est comme une morgue, en plus élégant. Il y a des têtes coupées sur des étagères, parfois sans visage et posées dessus des chapeaux d'une diversité incroyable : plats, ronds, en tube, floches ou raides, une tuerie.
L'homme qui tenait la boutique était impressionnant. Peu de jambes, peu de buste, peu de tête. Chétif mais impérieux. Il a commencé à m'entreprendre comme si j'étais un intrus. " Vous n'avez rien à faire-là ! De toute façon, vous n'avez pas une tête à chapeau.
Vos traits sont trop mous et avec quelque chose sur la tête, ils vont s'effacer, comme du sable que l'on balaye.

Je me souviens de l'image. Elle n'était pas très aimable et si vous voulez mon point de vue, elle était quand même exagérée.
Je suis fade, banal mais pas inexistant. On a sa dignité.
Je lui retournai aussi sec : " Vous ne devez pas en vendre souvent des chapeaux. Quel accueil ! "
Il s'est radouci. " Je voulais simplement vous faire prendre conscience que ce que vous prétendez obtenir n'est pas un accessoire, c'est le fleuron de votre personnalité.
Vous en avez une au moins ?
Déconcerté, j'ai dit dit : je crois.
C'est tout le problème. Il ne faut pas croire, il faut être certain. d'ailleurs, tout chez vous est sur un fil d'incertitude.
A force de ne pas trancher, on se retranche."

Les formules, comme ça, à l'emporte-pièce me laissent toujours sur le flanc. J'ai l'impression qu'on me gronde.
Alors, je l'ai laissé parler et ç'a été encore plus dur à entendre.
" D'abord vous rentrez chez vous, vous mettez un costume qui vous flatte, enfin vous donne une allure acceptable puis vous passez chez le coiffeur. Ce n'est pas des cheveux que vous avez mais un buisson d'épines.
Aucun chapeau ne peut garder l'équilibre sur une telle anarchie pileuse.
Puis vous revenez.
Et on discute.

J'ai traîné les pieds mais en moins d'une heure, j'avais accompli un double miracle : dénicher dans ma penderie un complet sobre et mettable, convaincu mon coiffeur de me prendre en urgence.
Je me sentais léger et tout neuf. Une belle chaleur me parcourait le sang. Je n'allais faire qu'une bouchée de cet animalcule de vendeur.

Il m'a souri comme si nous étions de vieille connaissance.

" Installez-vous là, près de la glace. Tout va bien. Vous avez encore des idées noires et c'est toujours mauvais pour les chapeaux. Ils sont très sensibles à l'humeur et lorsqu'on a le moral dans les chaussettes, ils font comme tout un chacun. Ils se renfrognent aussi.
Ce n'est jamais spectaculaire mais il y a comme des bosses qui se forment dans le feutre quand c'est du feutre. La paille, elle, s'effiloche et moisit. Les tissus réputés plus solides ramollissent jusqu'à la débâcle totale.
Mais ça ne vous arrivera pas. J'y veillerai. C'est trente ans d'expériences et de cas difficiles que je mets à votre disposition.
Confiez-vous à moi, les yeux fermés."

Je ne parlerai pas des essayages. Il yen a eu tellement que je ne sentais plus mon crâne.
J'avais l'impression qu'à chaque tentative, on m'enlevait la calotte crânienne pour me la remettre. C'était lourd, léger, irritant, caressant, insolite. Je me regardais dans la glace et j'étrennais toute la gamme des sentiments : du choc à l'indifférence.
J'en avais mal aux yeux de ce défilé de visages inconnus qui faisaient de grands efforts pour choisir ou approuver et, au final, esquissaient un petit signe de dénégation.

Le vendeur ne se décourageait pas.
Il semblait grisé par les échecs et de plus en plus impétueux. il posait, ajustait, retirait presque en un seul mouvement.
Je me serais cru au cirque.
C'en était un au fond sauf que personne n'avait envie d'applaudir.

Et puis, on est tombé sur la perle rare.
Je ne vous le montre pas.
ç'a été mon ami, mon frère.
Il est dans ce sac... avec d'autres vieilles nippes que je vais donner.

Je lui dois beaucoup mais je m'en sépare. Au début, on n'allait jamais l'un sans l'autre et il m'a offert la plus belle page de mon existence.
Marion, une intellectuelle. Grande, mince, avec une loucherie qui lui donnait un air fuyant et irrésistible.
Elle m'a tout de suite plu.

Je marchai tout tranquillement, le nez en l'air, mon chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles lorsqu'un des jeunes qui passaient comme des bolides sur leurs planches à roulettes d'un revers de main l'a fait tomber - un jeu imbécile si vous voulez savoir.
Il a roulé jusqu'aux pieds de Marion qui me l'a tendu en disant : "Les brutes ! C'est un beau chapeau, il ne méritait pas... cet outrage !"

Une intellectuelle, une raffinée, toujours le mot juste.
Je l'ai eue, mon idylle.
Mais avec moi, rien n'est simple et ça a fini par tourner au vinaigre.
Pas à cause de Marion, la crème des femmes et une compagne inouïe mais à cause du chapeau.

On se trompe souvent sur eux.
On leur prête un certain détachement voire du désintérêt pour tout ce qui nous concerne.
Sous prétexte qu'on les range le soir et qu'on les retrouve toujours identiques le matin, on s'imagine qu'ils ne cogitent pas. C'est tout le contraire. Ils nous observent et en tirent des conclusions, qu'ils peuvent ruminer pendant des heures.

Le mien m'a fait une crise de jalousie.

C'est vrai qu'avant la rencontre avec Marion, j'étais à ses petits soins. Il était aussi mon confident.

A table, j'aimais bien le mettre en face de moi, à la place de l'invité. Il n'avait ni assiette ni couverts. Je savais bien qu'il était, un chapeau mais on avait quand même des conversations.
Pas que sur la pluie et le beau temps, des sujets plus personnels aussi.
A ce régime, il a cru qu'il pouvait tout se permettre.
Il me jouait des tours.
La vieille, je l'avais posé sur l'étagère d'un placard, le lendemain, il trônait sur un fauteuil.
Des espiègleries. Mais elles ont miné la confiance que je lui portais. C'était encore supportable mais dès que j'ai connu Marion, il a agi comme un adolescent revêche.

Il était loin le temps des petites blagues ! Il m'a fait vivre un enfer. Il me serrait la tête comme dans un carcan, suintait un drôle de liquide lorsque le soleil était dans tout son éclat ou se transformait en gouttière en cas de pluie qui déversaient leur contenu sur mon pantalon et mes chaussures.
Des agressions multiples, une haine viscérale.

Je ne pouvais pas rester comme ça sans réaction alors qu'il était en train de détruire ma vie.
Il était sur la commode. J'ai fermé les yeux. je n'aurais pas supporté de jeter un dernier regard sur celui qui m'avait apporté tant de bonnes choses et qui maintenant n'était pus qu'une bête fauve, une boule de ressentiment.
Et puis, je l'ai jeté dans le sac.

Et voilà. Qu'on ne m'en parle plus !
Je lui souhaite encore le meilleur. Une bonne tête comme la mienne, gentille, soigneuse et un peu triste.
Pour un chapeau la mélancolie, c'est important, comme un certificat de bonne tenue et de loyauté.

" Merci pour tout, l'ami.
Nous nous reverrons plus.
Je ne t'en veux pas.
Chez moi la reconnaissance l'emportera toujours sur l'ingratitude.
Adieu.
Trace ta route et ne te retourne pas.

Et avec Marion ?
Maintenant, ça devrait aller mieux...sinon, je mange mon chap... je me fais moine, je me fais moine !
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Joëlle Brethes · il y a
Un chouette texte💖
Les objets ("inanimés") ont donc une âme, une personnalité, des sentiments, et ce chapeau jaloux en est la preuve... si toutefois vous n'avez pas travaillé du chapeau en nous narrant cet épisode de votre vie😉😊 .

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Ahahah · il y a
Oui, il a beaucoup compté dans mon existence et puis on s'est séparé d'un commun accord. Depuis, de temps en temps, je porte une casquette mais ce n'est pas pareil. Il n'y a plus le grand frisson.
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Eva Dayer · il y a
Un chapeau personnifié qui fait sa tête des mauvais jours ou vous donne bonne mine. Une partie de soi .
De l'absurde à la R.Devos ... J'aime évidemment : ma mère était modiste !

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Ahahah · il y a
Merci encore pour ce coup de chapeau...à ce chapeau, surtout par la fille d'une modiste...qui elle aussi est assez...styliste.

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