Absence

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9h12 : Un rayon de soleil joue avec mes nerfs. Il a décidé que ma nuit était terminée alors que je me sens si fatiguée. Me redresser dans mon lit me demande un effort immense et la tête me tourne légèrement. C’était chouette de tomber sur Xavier hier soir, mais je ne me suis pas rappelée tout de suite qu’il était si bavard. Au lycée, il y a de ça plus de 30 ans, il avait déjà la langue bien pendue et la fâcheuse habitude de vous raconter sa vie en long, en large et en travers. Un garçon sympathique au demeurant mais lorsque je l’ai croisé en bas de l’immeuble hier après-midi, au retour de ma promenade du lundi, impossible de refuser de dîner avec lui. Et ensuite impossible de le quitter avant tard dans la nuit. Conséquence directe de cette entorse exceptionnelle à ma précieuse routine, je peine à sortir ce matin d’une espèce de brume cotonneuse et à garder simplement les yeux ouverts.

Un café, deux sucres et un croissant aux amandes. Je m’habille avec les vêtements soigneusement choisis la veille. Le mardi, je porte toujours du jaune, jupe en laine et chemisier en coton. Douche rapide, brossage des dents, queue de cheval et un coup d’œil dans le miroir. Mes traits sont tirés ce matin, mes yeux rouges et cernés, ma peau de quinquagénaire blafarde, je me reconnais à peine. C’est une inconnue qui me fixe dans la glace et m’oblige à détourner le regard.

La journée du mardi est la jumelle du lundi. Le matin, passage chez le buraliste pour acheter le journal, lecture dans le square Picasso juste en face, sur le banc de droite. Et avant de rentrer, arrêt à la boulangerie Delacroix pour un croissant aux amandes pour le petit déjeuner du lendemain. L’après-midi, mots croisés et courrier du cœur des pages centrales du journal. Ensuite, la grande boucle du parc Manet, en commençant par le côté sud, six kilomètres dans un écrin de verdure en plein cœur de Mulhouse. Et enfin, en rentrant, mon petit rituel pour que la journée du lendemain se passe bien. Suivre ma routine à la lettre me rassure, je peux même avouer que j’en tire une grande satisfaction, peut-être même plus que de faire les choses elles mêmes.

J’attrape mon petit agenda en cuir brun et l’ouvre à la date du 3 mars. Aujourd’hui, il y a autre chose sur ma liste. J’ai dû l’ajouter il y a longtemps, je n’ai pas le souvenir de l’avoir fait. Il est noté en rouge, et souligné plusieurs fois, « vêtements pour Lison ». Soit ! Je l’ai noté et je ne déroge jamais à ce que j’ai prévu. Ce matin, j’irai donc également faire quelques achats pour trouver des vêtements pour ma fille. Et ce soir, je ferai à Lison son plat préféré, les rituels nuggets frites du mardi, accompagnés de sauce ketchup et d’une grande rasade de coca cola. Elle a les mêmes goûts que moi, à la différence que je dois faire attention à ma ligne depuis quelques années.

10h28 : Il est temps de partir, mon programme est plus chargé qu’habituellement ce matin. Avant de franchir la porte, je prends le temps de me regarder dans le grand miroir de l’entrée. Mes cheveux bruns sont victimes d’un incendie d’acier gagnant du terrain au fil des années, ils sont disciplinés dans une queue de cheval stricte dont rien ne dépasse. Mes yeux, habituellement d’un vert profond, sont moins rouges et les vilaines traces de ma nuit trop courte se sont un peu estompées.
Derrière moi, dans le reflet du miroir, j’aperçois sur le mur la reproduction de mon tableau fétiche, « Le carré noir », une œuvre emblématique de Malevitch, peinte en 1915. Insatisfait du résultat, l’artiste aurait recouvert son œuvre d’une couche de peinture noire, masquant ainsi parfaitement le fruit de son insatisfaction. A sa vue, je me fige. Dans mon cerveau, une petite alarme s’est déclenchée instantanément mais je ne sais pas vraiment pourquoi. Le signal est comme brouillé par le manque de sommeil. J’ai beau fixer le tableau, rien ne vient. Pourtant, j’ai le sentiment que ce doit être important, plus que ça même, crucial. Après cinq bonnes minutes de concentration totalement infructueuse, je finis par laisser tomber. Ça me reviendra sans doute plus tard. J’enfile mon manteau jaune, celui du mardi, et je quitte l’appartement.

12h17 : Je suis de retour chez moi, chargée d’une multitude de sacs de vêtements bigarrés en taille 6 ans. Tee-shirts, pantalons et jupes prennent place dans la petite armoire pleine à craquer. Je fais, redéfais puis refais les piles jusqu’à être satisfaite du résultat. Dans un coin de ma tête, la sirène continue de retentir, en sourdine mais sans discontinuer. Je ne parviens toujours pas à mettre le doigt sur ce qui ne va pas. Une impression de malaise diffus ne me lâche pas. Pour tenter de la faire taire, je me prépare un repas frugal puis me love sur le canapé, avec mon roman du moment, une histoire d’amour improbable entre une danseuse de ballet et un braqueur de banque... Une fatigue indomptable m’envahit peu à peu sans que je m’en aperçoive et sans crier gare, je m’endors, terrassée.

16h20 : Le réveil est brutal. Je me redresse d’un coup, stoppée au milieu d’un rêve sans queue ni tête par un sentiment d’urgence absolue qui me broie l’estomac. Qu’est ce que j’oublie ? De quoi mon subconscient veut il absolument que je me rappelle ? Vide, trou noir, néant... Tout le champ lexical de l’espace envahit mon cerveau, en vain. Plus je tente de la saisir, plus la chose m’échappe. Machinalement, je regarde l’heure sur la petite horloge du salon. J’ai dormi trois heures, la sortie de l’école est imminente ! Fébrile, j’enfile baskets et veste à la vitesse de la lumière, franchit l’entrée en trombe et quitte l’appartement sans un regard pour le miroir cette fois.

16h29 : L’école Paul Gauguin n’est qu’à quelques rues de mon appartement. Légèrement essoufflée, j’en franchis le portail d’un pas décidé et me poste directement devant la porte de la classe de Lison. A pas de loup, je m’approche pour essayer d’apercevoir ma fille. A travers le petit hublot, je devine la silhouette gracile de la maîtresse. C’est certainement une remplaçante, je ne la reconnais pas. Perplexe, je tente de me remémorer le moment précis où j’ai déposé Lison à l’école ce matin. Une fois de plus, je devais être distraite. Je ferme les yeux et la revoit distinctement filer s’assoir avec ses amies puis attendre droite comme un i à son bureau, impatiente de se mettre au travail. Je rouvre les yeux et vérifie l’heure à ma montre, 16h34. Les minutes s’égrènent lentement. Toujours pas de sortie, rien qui annonce à grands coups de raclements de chaises et de bavardages croissants la fin de la journée d’école. Serait ce trop tôt ? Je regagne le portail. Peut-être l’horaire a t’il changé sans que j’en ai pris note ? J’ai dû rater l’information, ça m’arrive de temps à autre.
Je rejoins la foule informe des parents qui attendent stoïquement leur progéniture, dans un silence pesant. Aucune tête connue autour de moi. Certains m’ignorent, d’autres me fixent bizarrement, sans que j’en saisisse la raison. Qu’ai-je encore fait de travers ? Je peux être si maladroite parfois. Je leur adresse un sourire poli qui ne trouve aucun écho. Légèrement troublée, je réajuste mon manteau, resserre ma queue de cheval et tente de reprendre une certaine contenance.

Soudain, la cage aux oiseaux s’ouvre et les enfants sortent de l’école, comme une volée de moineaux impatients. En l’espace de quelques minutes, la cour se vide entièrement et très vite les abords de l’école sont déserts. Le portail se referme aussi sec dans un grincement métallique plutôt sinistre.

Où est Lison ? Son absence m’éclate à la figure comme une bombe. Où est ma fille ? Pourquoi n’est elle pas sortie de l’école, comme les autres enfants ? Sidérée, mes pieds comme pris dans un bloc de béton, je peine à me mouvoir jusqu’à l’interphone adjacent au portail. Dans ma tête, la sirène a repris de plus belle. Mes doigts tremblent lorsque j’appuie sur le bouton. De l’autre côté, personne ne répond. Silence total. Je réitère l’opération trois fois, l’angoisse montant d’un cran à chaque essai pour joindre quelqu’un qui saura m’expliquer pourquoi ma fille n’est pas là. Je finis par me rendre à l’évidence, il me faut trouver de l’aide ailleurs et sans tarder. Mon cerveau turbine à toute vitesse. La gendarmerie est toute proche. Je m’élance, l’adrénaline me donne des ailes et je cours comme si j’avais la mort aux trousses.

A l’intérieur de la brigade, punaisés dans le hall d’entrée, des dizaines d’enfants disparus de tous âges me fixent. Le choc me fait vaciller et je dois me retenir au mur pour ne pas m’écrouler. Je réalise brutalement que ma fille est peut-être sur le point de les rejoindre et ne pourrait bientôt plus être qu’un visage parmi tant d’autres. J’avise un banc sur lequel je me laisse glisser, à bout de souffle. Le mur d’en face est couvert de reproductions de tableaux de tous les styles, donnant à la gendarmerie des airs d’annexe de galerie d’art. Mon tableau fétiche fait partie du lot, accolé à un Rembrandt et un Dali.
Sans cesser de trembler, j’empoigne mon sac à main et prends mon portefeuille pour en extirper la photo de Lison que me demandera certainement le gendarme pour commencer les recherches. Carte bleue, carte vitale, carte d’identité, carte de mutuelle, cartes de fidélité... Des cartes par dizaines mais aucune photo de ma fille. Elle a sans doute glissé, je plonge la main au fond de mon sac.
Du bout des doigts, je sens l’arrête d’un objet dur et lisse dont je me saisis. C’est une petite boîte en plastique, une boite carrée et noire, réplique parfaite de mon œuvre favorite. Je l’ouvre. A l’intérieur, un emplacement pour chaque jour de la semaine. A l’emplacement du lundi, il y a une petite pilule jaune.
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Christelle Marquis · il y a
Je me souviens de ma première lecture... Je l'aime toujours autant