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Abracadabra

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Julia.roche

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1926, les Années folles, le bonheur, la joie, la danse, la fête. Nous entrions dans le cabaret du coin, le "Soyons fous", comme tous les samedis soir. Nous n'étions qu'une bande d'amis, ayant une vie simple, ordinaire et sans histoire, du moins jusqu'à ce jour... En effet, ce soir-là ne fut pas comme tous les autres.
Alors que la soirée venait de commencer, mes amis Louise, Pierre, Marie, Justin et moi, Antoine, nous assîmes à notre table habituelle. Jusque là rien d'anormal, le serveur nous apporta du rhum, un peu d'eau et des amuses-bouches comme à son habitude. Le spectacle commença, un magicien monta sur scène, les spectateurs l'applaudirent, tout le monde riait. Quand soudain, plus de lumière, le noir total. L'obscurité avait envahi la salle de spectacles en quelques secondes. Mr Chauvarin, le propriétaire du cabaret demanda de garder son calme, il essaya de trouver une excuse pour nous rassurer en nous disant que ce n'était qu'une coupure d'électricité rien de plus, mais on sentit dans sa voix de l'incompréhension. Il partit alors pour remettre les plombs en marche.
Quelques minutes plus tard, un coup de feu retentit, des cris survinrent. Une bougie était restée allumée mais elle ne suffisait pas, on ne voyait rien, nous pouvions seulement apercevoir quelques silhouettes. Nous étions effrayés, l'angoisse avait envahi chacun de nous et la terreur ne tarderait pas. Alors que le calme était revenu, on entendit des pas, mais ce n'était pas ceux de Mr Chauvarin car ce bruit de pas semblait venir de la salle alors que celui-ci était parti par l'arrière de la scène depuis déjà une vingtaine de minutes. Tout le monde se tut, l'inquiétude demeurait et l'angoisse pesait dans l'espace sombre. Les pas résonnaient dans toute la salle, quelqu'un se serait-il levé ? Impossible, tout le monde restait caché sous les tables recouvertes de nappes qui effleuraient le sol. Pierre fit grincer le parquet, la bougie s'éteignit. En un rien de temps je pus sentir que toutes les personnes présentes retinrent leur souffles pendant quelques secondes. Les pas s'étaient arrêtés, mais subitement, le tourne disque se mit en marche, et pendant une dizaine de minutes la musique "En douce" de Mistinguette tourna en boucle. Là, Marie me chuchota dans l'oreille qu'elle était effrayée, je la rassurai comme je le pouvais en essayant de me convaincre moi même que ce n'était rien, mais l'atmosphère était tellement pesante...
Tout d'un coup, Justin se mit à rire, il n'y croyait pas du tout, il pensait à une mise en scène, à un coup monté et ne prit pas la situation au sérieux. Louise lui demanda de se taire mais Justin continuait à parler : "Qu'est ce que vous pouvez être naïfs mes pauvres... Ne voyez-vous pas que tout cela est..." Justin fut interrompu, il poussa un cri puis plus rien. On ne l'entendit plus, la salle s'emplit de chuchotements à droite, à gauche, chacun resta sans voix, qu'était-il arrivé à Justin ? Marie l'appela plusieurs fois mais en vain, personne ne répondit. Alors, je commençai à avoir quelques frissons, j'avais les jambes qui tremblaient à force de rester accroupi près d'une chaise, la chaleur me piquait les yeux, je crus étouffer, je sentis la sueur couler sur mon front, tout ceci m'inquiétait. La musique qui était en marche depuis une durée que je ne pourrais déterminer s'arrêta net. Je sentis Marie avoir un sursaut, elle était assise à côté de moi et me tenait le bras comme si sa vie en dépendait, il me semble qu'une larme tomba sur ma main, je la serrai alors contre moi afin de la réchauffer car sa paume me sembla gelée... Marie et moi étions très proches, peut-être plus que de bons amis, je ne sais pas. Après peut-être une ou deux minutes de silence, Pierre murmura : "Que se passe-t-il ? Où est Justin ?", je réfléchis une fraction de seconde avant de lui répondre, je restai confus, un sentiment d'impuissance m'envahit l'esprit, je pouvais entendre tous les battements de mon coeur qui résonnaient dans mes tympans. Je finis alors par dire : "Je ne sais pas... je ne comprends pas...". Au bout de quelques minutes, Marie réalisa que Louise n'était plus à côté d'elle, elle me dit discrètement qu'elle voulait aller la chercher mais je l'en empêchai. Justin, puis Louise, qu'adviendrait-il de Marie ? Je ne pouvais pas prendre le risque de la laisser partir dans le noir à la recherche de Louise, sachant que Justin avait déjà disparu et qu'elle avait dû subir le même sort que lui... Pierre se rapprocha de moi, je le sentais anxieux. Tout à coup, le bruit de pas revint, on entendit un homme dire "Ce cabaret est hanté", j'eus un petit sourire en coin, certes, cette situation était incompréhensible, mais je ne croyais en aucun cas à une histoire de fantôme ! Une question me trottait tout de même dans la tête, où était passé Mr Chauvarin ? C'est vrai, celui-ci était parti depuis maintenant un bon moment, pourquoi ne revenait-il pas ? Je m'assis un instant sur le sol, mes paupières étaient lourdes, je n'arrivais pas à trouver d'explication rationnelle. Soudain, j'entendis le bruit de pas s'approcher, un... deux... trois... quatre pas, puis le silence. Comme si la personne ou "la chose" s'était arrêtée devant moi, immobile à présent. Marie, Pierre et moi retînmes notre souffle. Marie finit par reprendre sa respiration, je compris qu'elle pleurait mais n'osai pas bouger car je sentais cette présence inexpliquée...
Là, un deuxième coup de feu survint, suivi d'un troisième, tout le monde poussa un cri, moi le premier. On entendait à présent des femmes sangloter, personne ne bougeait et pourtant des bruits continuaient de résonner. Marie me murmura à l'oreille "Antoine, j'ai peur" quand je lui répondis ma voix bégaya quelque peu, j'eus envie de pleurer mais je me retins pour ne pas qu'elle ait peur davantage : "Je sais, moi aussi, mais ne crains rien, je suis là". Les minutes passaient, peut-être même les heures, je n'avais plus la notion du temps, l'attente me paraissait une éternité, les moindres petits bruits m'assourdissaient, j'entendais les aiguilles de ma montre tourner sans pouvoir les voir, tic-tac, tic-tac... l'angoisse prenait le dessus. Je me tournai vers ma gauche où était assis Pierre, mais lorsque je levai mon bras pour lui tapoter l'épaule, je ne sentis rien, il n'y avait plus personne à côté de moi. Je l'appelai furtivement, mais personne ne répondit, je me tournai à ma droite où était assise Marie, je lui demandai aussitôt : "Où est Pierre ? Il n'est plus à côté de moi", je ne voyais pas Marie mais je devinais qu'elle ouvrit ses grands yeux bleus d'un air paniqué :
- "Comment ça il n'est plus à côté de toi ? Où a-t-il pu bien passé ?
- Je n'en sais rien..." lui répondis-je.
La situation prenait une tournure trop étrange, il fallait que je réagisse. Je me décidai alors à me lever, mes jambes étaient lourdes, j'avais peur, je ne voyais rien, j'entendais des pas, des grincements de portes, des chuchotements, des pleurs. Je crus que ma tête allait exploser. Je me dirigeai vers une autre table afin de demander de l'aide à d'autres personnes mais tout le monde refusa de faire quoi que ce soit, personne n'osait bouger ou parler à voix haute. Je crus un instant que quelqu'un me suivait à travers la salle que j'avais traversé dans cette obscurité profonde, je m'étais d'ailleurs retourné plusieurs fois mais il n'y avait personne. Je devenais paranoïaque, ce noir, cette chaleur, cette atmosphère... je suffoquais. Je décidai alors de retourner vers Marie, mais le temps que je revienne elle n'était plus là, elle avait disparu à son tour. Là je fondis en larmes, je ne savais plus quoi faire. Nous étions cinq, et j'étais seul à présent. Je m'assis, mis ma tête entre mes bras et pleurai. Puis, deux coups de feu à la suite retentirent de nouveau, cette fois-ci plus rapidement et plus soudainement.
Dans la salle tout le monde se pensait piéger, les femmes paniquaient, les hommes pleuraient aussi, et personne ne venait à notre secours. Mais, alors que nous nous pensions perdus... la lumière réapparut d'un seul coup ! Tout le monde se leva et le magicien arriva sur scène, il riait et nous regardait, désemparés. Tout ceci n'était en fait qu'une mise en scène, il s'était moqué de nous. Il expliqua les faits, mais pas les coups de feu, les gens étaient rassurés, mais moi, j'étais tout seul, je cherchais mes amis du regard en vain. Ils n'étaient plus là, et visiblement ce n'était pas un tour de magie. Tout le monde se demanda où était passé le directeur, lui aussi introuvable... Je m'assis, restai immobile, mes pensées se bousculaient, j'entendis à l'extérieur du cabaret un bruit strident... des sirènes de police...
A présent un seul sentiment me submergeait, l'incompréhension... Je relevai la tête, et brusquement, une révélation, quand je vis que du sang coulait de la boîte "magique" du magicien, je compris tout. J'attendis la fermeture du cabaret, il faisait de nouveau sombre mais quelques lustres étaient restés allumés cette fois-ci, j'attendis également que le magicien sorte de la scène, je me dirigeai en toute discrétion vers la boîte, l'ouvris, et là... cinq corps empilés les uns sur les autres, un trou dans la poitrine, le regard vide, la peau froide. J'hurlai, l'impensable était arrivé ! La police arriva, une dizaine d'hommes armés était entrée, ils avaient entendu tous les coups de feu de la soirée, je me tenais toujours à côté des cadavres, je pleurais, je ne me sentais plus vivre. Les policiers coururent en direction des coulisses, je les entendis crier : "Les mains en l'air, vous êtes en état d'arrêstation pour meurtres, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous." Je vis alors les policiers revenir dans la salle, accompagnés du magicien.
Le lendemain on vit sa tête dans tous les journaux. Je réfléchis quelques instants, et là, je le reconnus. C'était lui. Celui que nous avions tant repoussé pendant toutes ses années. Marius Duval, celui que nous avions tant aimé, celui qui était autrefois notre ami. Celui qui s'était donné tant de mal pour nous prouver qu'il regrettait ce qui était arrivé, qu'il regrettait de ne pas avoir pu sauver Alice de la noyade, la petite soeur de Marie. Celui qui avait tant répété que ce n'était pas de sa faute, qu'il n'y était pour rien et que nous devions lui faire confiance. Celui qui s'était retrouvé seul après le drame, sans toit, sans famille, sans amis et sans espoir. Il avait donc fini par se venger...
Nous sommes aujourd'hui en 1963, j'ai maintenant 65 ans, la mort de mes amis me hante toujours et j'aurais passé ma vie à repenser à cette soirée.



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