8
min
Image de LouTino

LouTino

7 lectures

1

« 14 Août 2017
Les premiers mots sont toujours les plus difficiles. C’est vrai, par où et par quoi commencer ? On réfléchit, on bute, on râle, on reporte et au final on n’écrit jamais rien. C’est donc ce matin, après une semaine d’hésitation, que je décide de t’écrire. A toi, mon seul confident et ami. J’avais songé à me reconvertir dans quelque chose avant de mourir. Mais dans quoi ? La religion ? Pour sauver mon âme ? Peine perdue. Le végétalisme ? Je ne décide pas ce que je mange ici. Impossible. Je ne savais pas quoi faire dans cette petite pièce de deux mètres sur trois, lorsqu’on t’a glissé sous ma porte. Toi, un simple carnet de cuir armé de sa petite tige de charbon. C’est peut être un piège, sûrement une expérience, mais je me prête volontiers au jeu, l’ennui ayant fait son travail. Donc une question se pose : par où commencer ?
Putain de merde, mais j’vais tomber malade si ça continue. Cela faisait quatre jours que nous progressions dans l’humidité de cette forêt. Notre mission ? Éliminer la moindre menace aux alentours et rallier un ancien centre de l’armée. Très vite, nous nous sommes rendu compte que nous n’étions pas seuls. Une tribu de sauvage avait pris possession de la forêt. Faisant partis de l’armée depuis mes dix-huit ans, tuer n’avait jamais été un problème. Certains vous parlent du mal qu’enlever la vie peut vous faire. Moi ? Je ne vous cacherais pas le peu de culpabilité que j’ai ressentie face à l’agonie de ces débiles. Le tout premier avait été pour moi d’ailleurs. Un gars s’était tranquillement éloigné du groupe pour aller pisser, quand nous avons entendu un violent coup dans les feuilles mortes. Comme il ne revenait pas, je partis vérifier que tout allait bien. Je le trouvai alors empalé par une large lance qui l’avait cloué sur place. Entrant par la bouche, elle lui ressortait par le bassin d’où il se vidait de son sang. Malgré mon expérience, je trouvai le spectacle abominable et réprimai un haut-le-cœur. Soudain, les branches devant moi s’écartèrent pour laisser sortir une furie. Un petit qui ne devait pas dépasser la dizaine d’année courut vers moi. J’aurais pu trouver ça mignon si on lui enlevait sa lance, la boue sur son corps et son regard de fou furieux. Ses yeux rouge sang faillirent me faire paniquer. Mais l’expérience réagit à ma place et, d’un simple mouvement rodé par le temps, il finit à terre ma machette dans le cou.
Après cette inquiétante découverte, plus question d’aller pisser seul. Durant les quelques jours qui suivirent, les apparitions se multiplièrent. Je dois dire (et sans me vanter) que je suis celui qui en tua le plus. Dans notre camp, aucune perte ne fut à déplorer. Le plus souvent, il s’agissait d’enfants enragés qui ne faisaient pas deux mètres avant d’être abattus. Mais ils étaient de plus en plus nombreux et de plus en plus dangereux. Bientôt, ils réussirent même à blesser l’un des nôtres. Une vilaine entaille à la jambe qui ne demandait qu’à s’infecter. Notre progression fut grandement ralentie, mais nous arrivions à notre destination quand ils attaquèrent en masse.
C’était la nuit, vers trois heures du matin. La forêt entière semblait dormir et l’on aurait pu trouver l’endroit paisible, sans cette foutue pluie qui nous mouillait jusqu’à l’os. Merde, aucune position n’arrivait à me satisfaire. Mon cou, mon cul et mes jambes me faisaient souffrir. Les heures allaient être longues. Au bout de quelques minutes, j’entendis un craquement peu naturel venant de plus loin. Puis un deuxième. J’armai mon arme, prêt au combat. Doucement et prudemment, j’avançai vers la source du bruit. Les feuilles craquaient sous mon poids et produisait un tel son à mes oreilles que je me demandai comment je comptai passer inaperçu. J’écartai alors quelques dernières branches pour découvrir une minuscule clairière. Au milieu de celle-ci trônait sublimement une biche. Un bel animal, gracieux et sublime. Soulagé, je baissai ma garde une seconde. Une seconde de trop. Une seconde qui me vaut aujourd’hui d’être en train d’écrire. Une seconde durant laquelle je ne remarquai pas la corde attachant l’animal innocent à l’arbre. Une douleur résonna dans ma tête. Ce fut le noir.
Plus rien, aucun souvenir, aucune mémoire de l’après. Juste du vide et un sentiment de légèreté. Rien qu’une image d’un orange feu et d’un rouge écarlate. A mon réveil, j’étais allongé là. Au milieu de ce petit six mètres carrés. Au milieu de ces murs ternes et sales. Aucune fioriture, aucune décoration ne serait-ce que ce matelas posé au sol. Je garde le compte des jours grâce à un petit interstice en hauteur qui laisse filtrer de la lumière naturelle. Il y a aussi cette lourde porte de métal par laquelle on m’apporte de la nourriture trois fois par jour. Si je ne suis pas devenu fou au bout de ces longues heures, c’est surtout grâce à l’image de ma femme et de ma fille. Cette seule image réussit là où de nombreux psychiatres ont échoué. Enfin bon, c’est tout pour aujourd’hui. A bientôt.

16 Août 2017
Je reprends mon écriture sans plus d’idées sur le contenu. La routine s’est installée, j’attends chaque repas comme mon salut. Le pire est peut-être le silence. L’absence de substances dans ma vie de maintenant. La pensée est devenue ma seule arme, mon seul divertissement. De nombreuses questions se posent à moi. Pourquoi me garder en vie ? Y a t-il des survivants de l’attaque ? Vais-je m’en sortir ? A cette dernière question, je suis de plus en plus pessimiste. Ces tarés sont peut-être archaïques, mais nombreux. Personne ne doit les sous-estimer. Bref. J’attends les secours avec impatience. Savent-ils seulement où nous sommes ?

25 Novembre 2017
Ça devient long. L’attente est insupportable. Reclus ici, loin du monde et des hommes, je ne sais même plus quoi attendre. Si des secours avaient dû venir, ils auraient déjà été là. Que faire donc ? M’évader ? Impossible. Ils sont bien trop nombreux, bien trop prudents et le petite interstice en hauteur est bien trop petit pour me laisser passer. Je pense que je commence à devenir fou. Cela fait maintenant près de trois mois que je suis enfermé ici. Cette pièce semble être tout ce que je connais du monde désormais. L’image même de ma fille, de ma petite Charlotte, commence à s’estomper. Mais cela ne doit pas arriver. Je réussirais par tous les moyens à me rappeler d’elle. De son visage angélique, de la douceur de sa peau, de la joie dans ses yeux. Et j’ai beau me frapper la tête et les poings jusqu’au sang contre les murs, rien n’y fait. J’ai beau hurler son nom à m’en déchirer la voix, rien n’y fait. Tout s’efface, tout disparaît comme par magie. De la magie noire certainement. Je n’en peux plus. Je pense au suicide de plus en plus, même si je ne saurais pas comment procéder.

2 Décembre 2017
Quelque chose d’incroyable s’est passé aujourd’hui. En me cognant contre un mur, un petit pan s’est effrité. Un peu de peinture est partie laissant apparaître quelque chose. Un simple trait sous la surface. Un trait rouge. En revanche, une chose m’intrigue : l’encre de ce trait semble encore fraîche. Enfin bon, ce trait est ma première réelle découverte depuis des mois. Je sens l’excitation monter. Je vais continuer. Peu importe la longueur ou l’utilité du travail, je découvrirais ce trait.

4 Décembre 2017
Un événement a valu que je reprenne mon écriture, le travail pourtant inachevé. Je n’avais vu personne depuis tout ce temps, ne serait-ce que cette main qui me tend un plateau par-dessous la porte trois fois par jour. De ce côté, je ne manque de rien. Déduction faite, ils doivent vouloir me garder en vie. Sinon, je serais déjà mort. En tout cas, on m’a amené quelqu’un aujourd’hui. Un autre camarade de chambre. Il est assez mystérieux, ne parle pas beaucoup et reste évasif lorsqu’il parle de son passé. Je ne sais presque rien de lui mis à part qu’il a dû être explorateur. Je suis d’accord avec vous, ce mot ne signifie plus grand-chose aujourd’hui. Explorateur de quoi ? On connait déjà tout des continents de notre Terre, nos satellites se perfectionnent de jours en jours, nos connaissances sont déjà immenses... Les seuls explorateurs à présents sont les scientifiques. Fini les Harrison Ford, ou Michael Douglas partant dans la jungle à la conquête de trésors et de découvertes. Fini les momies, les pharaons, fini le mystère et l’aventure. Aujourd’hui et surtout dans mon cas, la réalité est bien moins attrayante. Mais je divague. La joie, la raison et l’espérance sont peu à peu revenues avec cet inconnu. Aurait-il été tueur d’enfant que j’eusse été heureux quand même. En tout cas, il ne m’aide pas à la tâche que je me suis attitré. Il se borne même à l’ignorer. De mon côté, je pense qu’il s’agit d’une lettre. Certainement le début d’un message.

10 Décembre 2017
Mon voisin devenait pénible. Il essayait de me déconcentrer dans mon travail. De me lancer des débats philosophiques à tout-va, de me raisonner. Il ne parlait que de moi, s’inquiétait de mon cas, compatissait... Il parlait plus de ma personne que de lui-même et commençait vraiment à être de mauvaise compagnie. Jamais content vous allez me dire. Oui, peut être que vous avez raison, mais au moins l’avantage lorsqu’on est seul, c’est que l’on est toujours d’accord avec tout le monde. Hier, il m’a dit que je ne faisais rien pour sortir d’ici, que j’étais irresponsable de laisser ma fille seule. Que ma femme était morte dans la rue et la pauvreté. Bien sûr que c’est faux, il n’aurait pas pu savoir tout ça en étant enfermé ici. Avec du recul, je me dis que j’ai peut-être un peu sur réagi. En tout cas, je l’ai étouffé à mort. Il ne s’est presque pas défendu et, au bout d’une minute, son cœur s’est tu. Enfin tranquille pour terminer ma tâche. J’ai découvert quelques lettres sur le mur, mais il me reste du travail. Je m’y remets.

15 Décembre 2017
C’est sûrement la dernière fois que je t’écris. Ce matin, on est venu me chercher. D’abord, une odeur étrange a imprégné ma cellule, puis des picotements dans les yeux, puis plus rien. Lorsque je me suis réveillé, j’étais seul, dans une salle délabrée, attaché à une vieille chaise pleine de rouille. En face de moi, un large miroir. Soudain, la porte s’ouvre et quelqu’un entre. C’est un des leurs. Je le vois à ses yeux rouges. Il me pose des questions d’abord calmement avec une voix grave presque inhumaine. « Pourquoi avoir tué tous ces enfants ? » Je ne réponds pas, trop faible, trop hésitant, trop souffrant. « Pourquoi as-tu fais ça ? » a-t-il insisté. J’hésite, je tente quelques réponses balbutiantes. Pitoyable. Le gars s’énerve. Je vois un feu s’allumer dans ses yeux rouges. Il s’énerve, parle de plus en plus fort pour bientôt me hurler dessus en m’insultant de tous les noms. Sa figure se déforme sous une colère divine et effrayante. Alors, j’ai rassemblé le peu de force qu’il me restait. D’un mouvement, j’ai fait basculer ma chaise. Super, à présent, je ne pouvais plus bouger. Impossible. Le désespoir m’envahit. Toute l’émotion ressentie au cours de ces long mois de solitude m’est revenue d’un coup et m’a fait craquer. J’ai beaucoup pleuré. Ils ont dû avoir pitié de moi car ils m’ont ramené à ma pièce, les yeux et le nez coulant. Maintenant, je regarde le mur, ébahi par la vision. Je viens de finir mon travail et je n’en crois pas mes yeux. C’est les mains en sang et les ongles arrachés que je t’écris. Gratter la peinture du mur a été long et douloureux, mais ces moments de souffrance ont semblé être les plus courts depuis que je suis ici. Enfin bref. J’ai beau regarder le résultat, je n’y crois pas. Le trait avait donné naissance à une grande lettre, un grand U. Puis à un mot : COUPABLE. Un mot écrit dans ce qui s’avéra être du sang. Du sang frais coulant encore le long du mur tout effrité. Je ne sais que dire de cette découverte mise à part qu’elle me fait pleurer. Je me sens mal. Loin de tout. Le soleil va aller se coucher. En pensant à cet astre lumineux, seul au milieu du néant, quelque chose se brise en moi. Nous sommes seuls, loin de tout et sans réel but, ayant pour unique occupation de se lever et de se coucher. Cependant, il y a une différence entre lui et moi. Une différence qui aurait dû m’attrister mais qui ne me procure qu’un grand soulagement. Lui se lèvera demain. Adieu. »

Le chef vient de finir son récit. Toute la grande salle reste silencieuse, la mine déconfite. Raconter cette histoire, ce témoignage, aux nouveaux arrivants est un rite à l’asile de Saint Martin. Cédric resta silencieux comme les autres, se rappelant l’affaire datant déjà d’il y a une vingtaine d’année. Ça avait été un massacre. Une vingtaine d’enfants abattus de sang-froid par ce vétéran devenu fou. Mais c’est pour cela qu’il avait toujours voulu faire ce métier. C’est son amour de l’être humain qui le pousse à essayer de le comprendre. Plus que celui des flics, ou des scientifiques qui avaient observé son cas, le témoignage de cet homme était ce qui l’attristait le plus. Il était effrayé. Avant qu’il ne se suicide, tout n’avait été que souffrance, peur, folie, incompréhension et solitude. Mais après tant d’années de guerre, de conflits et d'horreurs était-ce si étonnant ? On le sait, le pire ennemi de l’homme est lui-même. Ainsi l’être humain ne serait-il pas naturellement fou ?
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,