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Abandonné

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Kitty Loney

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La Vieille n’est encore pas passée aujourd’hui et sa présence me/nous manque terriblement.
C’est au nom de tous, de tout ce qui me fait moi que je vais parler désormais. Aussi, j’emploierai le je – un je qui nous englobe tous car nous formons un ensemble qui ne peut être désuni et aussi parce que nous sommes embarqués dans le même bateau.
Que vais-je devenir sans elle ? S’est-elle soudain désintéressée de mon sort ? Ai-je tant exigé d’elle qu’elle s’est fatiguée de me prodiguer les soins les plus élémentaires ? Est-ce simple punition ou véritable condamnation à mort ?
J’aime tant ses petits mots doux, ses encouragements, même ses exhortations à mieux faire – parfois assez virulentes à dire vrai. Mais bon. Ainsi est bâtie notre relation et je fais avec son sacré caractère.
Et c’est vrai qu’entre deux ou trois ronchonnements de certains, je fais de mon mieux pour maintenir l’unité, donne le meilleur de moi-même quelles que soient les circonstances extérieures – ne serait-ce que celles des caprices du ciel. Et ses regards pleins du bonheur de me voir chaque matin m’emplissent d’une telle satisfaction, d’une telle fierté ! Je donnerai tout pour que toujours dure ce regard plein d’amour et de désir que je la surprends à poser sur moi.
Que se passe-t-il donc ? Qu’ai-je donc fait pour mériter un tel désamour, un tel abandon ?
Déjà ma tenue n’est plus la même ; mon apparence n’offre déjà plus (la décrépitude si vite arrive, mon dieu, quand le goût n’y est plus !) cette coquetterie qu’elle aime tant, me semble-t-il.
Oui, elle aimait ça (Voyez : déjà j’emploie le passé, désespéré que je suis !) Oui elle aimait que je sois beau, élégant, apprêté même et se faisait une joie orgueilleuse de me présenter à ses amis. Eux-mêmes s’extasiaient, il m’en souvient.
Elle me bichonnait, la Vieille, me câlinait - oserais-je dire sans rougir - et je lui rendais bien : la nourrissant, la parfumant, embellissant sa demeure. Un bel échange, somme toute.
Qu’est-ce donc qui a changé ? En quoi ai-je failli ?

*

La Vieille est dans son lit. La Vieille est malade. Autour d’elle, on s’agite, on chuchote. On dit de la vieille (pour ces gens-là, la majuscule n’est pas de rigueur ; qu’en est-il du respect ?) : « C’est plus possible, elle ne peut plus rester là. Faut la mettre en maison ».
Malade, la vieille, n’est pas sourde, tout de même ; elle entend bien qu’on veut lui faire quitter son chez-elle et l’envoyer en maison de retraite. Ses larmes coulent recroquevillées sous le drap, discrètes (ils n’aimeraient pas trop de fulgurance dans le chagrin). Autour d’elle on s’émeut ou on feint de s’émouvoir. On soupire. On s’exaspère à faire accepter l’inacceptable. Le temps n’est pas extensible, tant d’obligations les attendent. Alors, on argumente : « Mais, tu ne peux pas rester toute seule, maman, c’est trop pour toi de t’occuper de tout ça ». Un grand geste rond vient englober toute sa vie. « Pense à nous qui nous inquiétons ! »
Elle, la vieille, elle pense à lui, dehors. Que devient-il ? Qui s’occupe ou qui s’occupera de lui ? Elle sait bien qu’on le laissera dépérir, se morfondre en solitude et désarroi. Sans doute est-ce déjà le cas...

*

Du temps a passé. Je ne sais compter ce que d’aucuns appellent « jours » mais j’ai ressenti bien des chaleurs du soleil, subi bien des pluies, vécu bien des aubes et bien des nuits pour deviner que beaucoup de temps a passé déjà.
Mais je suis patient et nie encore cet abandon, cette négation de tous les efforts accomplis, de tous les présents à elle offerts.
Certes, je suis plus vieux que la Vieille. Oui, bien plus vieux. Mais grâce à sa patience et son endurance, j’ai toujours pu garder une élégance romantique et raffinée, une forme de snobisme qui est mienne peut-être (je l’avoue). Mais, aujourd’hui, je ne suis qu’un pauvre dandy déchu, ma parure s’en devient lambeaux.

*

On a chargé la voiture de vêtements, de quelques petits bibelots, de menus souvenirs, des photos. Deux trois cartons en tout. Un petit guéridon « Avec ça, tu te sentiras comme à la maison ! »
Pour finir, c’est la vieille qu’on charge. Elle se fait lourde, n’aide pas à son transport mais ne recule pourtant pas, vaincue.
Elle s‘oblige à ne rien regarder autour d’elle, à ne porter aucun regard sur ce qu’elle ne reverra plus. Sur ce qu’elle abandonne à regret, à remord. Pour ne pas pleurer, elle fixe les yeux droit-devant sans ciller.

*

C’est maintenant sûr. Il a dû se passer quelque chose de grave. De grave et d’irrémédiable qui sait ? Jamais, la Vieille, même de bouderie ou de colère ne nous aurait fait un coup pareil.
Des bruits se sont fait entendre près de la bâtisse, du remue-ménage peu habituel à elle si silencieuse et paisible. Quelque chose d’anormal assurément.
Allez, je me ressaisis et appelai à un grand conciliabule. La conclusion en fut la décision de lancer un grand appel au secours. Mais pour qui ne dispose point de la parole, la tâche n’est point aisée. Je trouvai une idée.
J’en appelai à faire montre de toutes imaginations olfactives, à de grands efforts mêlés, à de grandes poussées d’odeurs en tous genres.
Le plus enthousiaste et le plus exalté fut le céleri qui y mit un zèle qu’on ne lui avait encore pas connu (bien qu’en temps ordinaire, à nuit tombée, son parfum incommode parfois). Puissant, violent, son appel fut un vrai grand cri d’odeur. Les roses, ces pimbêches, se pincèrent les boutons et détournèrent la tête comme victimes d’un affront.
Mais... Rien.
Rien ne se produisit, nul ne vint aux nouvelles.

*

Voilà, c’est fini. Si j’avais des yeux j’en pleurerais. D’ailleurs, les lys forment goutte, mais c’est assez habituel chez eux. Les légumes non cueillis pourrissent sur pied, les fleurs montent en graines (au moins elles, elles repousseront au printemps) ; et je ne parle même pas de la pelouse qui souffre d’une pelade qui s’étend de jour en jour, la pauvre. Quelle triste mine, elle fait ! D’ailleurs, tout est devenu triste et prend un air dépenaillé.
Tout courage m’a abandonné. Je suis brisé. Pardonnez mon langage, mais dorénavant je me fous de tout. Ai-je le choix ? Je ne sais m’entretenir seul, hélas. Quel imbécile ! Quel inutile ! Quel impotent !
Toute fierté abandonnée, j’accueille ronces et orties. Ce seront mes nouvelles dentelles. Car, si telle est ma nouvelle condition, le mieux est de s’y résoudre. Je m’achemine vers une peu glorieuse fin. Le dandy de la pourriture et de la moisissure, le prince de la friche vous salue bien bas, Messieurs-Dames ! Rions encore, tant qu’on le peut, n’est-ce-pas ?...
C’est donc ainsi que les choses doivent se passer : comme un humain devient clochard quand on le laisse délaissé et désaimé ; moi, de jardin, je me sens devenir terrain vague.

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