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À vos risques et périls

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Hervé Mazoyer

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FINALISTE
Sélection Public

En France, dans un avenir proche....

— Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, soyez les bienvenus à votre grand spectacle, le show le plus regardé dans notre pays : « À vos risques et périls ». Je suis Damien Lanvin et je vais vous accompagner tout au long du jeu. Ce soir encore, nous vous avons réservé trois nouvelles épreuves inédites qui vous donneront le frisson. Je vous rappelle le principe de notre émission : des candidats en situation de détresse absolue nous contactent. Nous nous engageons à résoudre leurs problèmes s’ils se soumettent et sortent vainqueurs d’une épreuve que nous avons imaginée pour eux. Et tout cela, bien entendu, à leurs risques et périls. Pour compliquer la chose et pimenter encore ce jeu pour votre plus grande joie, l’audimat est mesuré en direct par cette jauge que vous voyez juste au-dessus de moi. Si la part de marché descend en dessous de 50%, une alarme retentit et une pénalité viendra compliquer la tâche de nos candidats. J’espère avoir été clair et nous accueillons tout de suite Francis, notre premier candidat applaudissez le bien fort !

Des portes automatiques coulissèrent et les marches de l’escalier adjacent s’illuminèrent.
Un homme, la cinquantaine, le pas peu assuré se mit à descendre l’escalier et se dirigea vers l’animateur.

— Francis, présentez-vous à nos téléspectateurs et exposez le motif de votre venue.
— Je m’appelle Francis, j’ai 53 ans. Je souffre d’une maladie génétique rare qui s’est aggravée depuis deux mois. D’après les médecins il me reste six mois à vivre. Un laboratoire américain vient de mettre sur le marché un médicament susceptible de retarder voire d’endiguer mon mal. Mais il coûte la bagatelle de 10 000 euros. Je n’ai pas les moyens de payer alors vous êtes ma seule et dernière issue...
— Mesdames et Messieurs, Francis va-t-il mourir de cette épouvantable maladie ou réussira-t-il à gagner la somme d’argent qui lui permettra d’envisager une guérison ? Nous allons le savoir en jouant toute suite au jeu nommé « À la trappe ».

Un jingle retentit et des gerbes de lumière jaillirent sur le plateau. Puis la grande porte du fond de la scène s’ouvrit et de grands tubes de verre remplis d’une fumée opaque apparurent.

— Francis, devant vous dix tubes remplis d’une brume épaisse. Devant chaque tube une manette. En activant la manette vous dissipez la brume et révélez ainsi une très bonne ou une très mauvaise surprise... Vous devez choisir trois tubes parmi les dix. Je vous pose la question pour la dernière fois, acceptez-vous de participer à ce jeu à vos risques et périls ?

La caméra fit un gros plan sur le visage de Francis trempé de sueur.

— Oui, de toute façon je suis au bout du rouleau...
— Je vous en prie, choisissez un premier tube.

Le décor sombra dans l’obscurité... Seuls restaient allumés les tubes et le candidat. Il se dirigea vers la colonne numéro 4 et abaissa la manette à sa base.
La fumée se mit alors à disparaître petit à petit et des centaines de liasses de billets apparurent.

— Toutes mes félicitations Francis, voici 5 000 euros pour vous.

Une trappe s’ouvrit au bas du tube engloutissant toutes les liasses.

— Un deuxième tube Francis.

Il abaissa la manette devant la trappe numéro 1.

— Alors, surprise, que voyons-nous à travers la fumée qui s’efface ? 5 000 euros ! C’est incroyable Mesdames et Messieurs... Nous en sommes donc à 10 000 euros.

À nouveau, les liasses tombèrent dans la trappe.

— Cher Francis, il vous reste encore une colonne à choisir, je vous en prie...

Rassuré par sa bonne fortune, Francis se dirigea vers la colonne 10 et tira le levier.
Derrière l’écran de fumée, se dessina la silhouette d’une vielle dame suspendue par une corde dans le haut de la colonne.

— Vous reconnaissez cette dame Francis ?

Le candidat poussa cri d’effroi.

— Maman !!!!!

Comme pour les deux autres colonnes, la trappe s’ouvrit.

— 3... 2... 1... On coupe la corde !

La corde se rompit net et la pauvre dame tomba et disparut dans cette ouverture avec un cri d’effroi.

Francis frappait sur la colonne de toutes ses forces dans un mélange de colère, d’incrédulité et d’angoisse absolue.
Le rideau se ferma devant lui et les colonnes.

— Chers téléspectateurs, vous voulez savoir ce qui est arrivé à la mère de Francis ? Est-elle toujours vivante ? Alors, abonnez-vous tout de suite à notre canal premium et, pour une trentaine d’euros, vous ne manquerez rien de la fin de cette histoire. En attendant, nous avons offert à Francis le bonheur de pouvoir se soigner et cela n’a pas de prix... Voici venir maintenant Emilie. Je vous demande une ovation pour elle !!!

Une frêle jeune femme apparut sous les projecteurs soudainement braqués sur elle.
Elle était assise sur une chaise nerveuse et tremblante.

— Bonjour Emilie, pouvez-vous raconter à notre public adoré ce qui vous amène sur ce plateau ?
— Je... Je suis mère célibataire de trois enfants et j’ai perdu mon emploi, il y a un an. J’ai accumulé des retards de loyer et, si je ne les rembourse pas à la fin du mois, je suis expulsée et me retrouve dehors avec ma famille. Je dois presque 8 000 euros à mon propriétaire. Alors, vous êtes mon ultime recours...
— Très bien, mais n’oubliez jamais, ici tout se gagne à vos risques et périls. Nous vous avons réservé une nouvelle épreuve qui s’appelle « À votre décharge ». Le principe est simple : une question, une réponse. Si celle-ci est bonne c’est 1 000 euros pour vous. Si elle est erronée, la chaise sur laquelle vous êtes assise émettra une décharge électrique et, à chaque mauvaise réponse, l’intensité de la décharge augmente. Le jeu s’arrête quand vous dites stop. À ce moment-là, vous repartez avec vos gains. Il s’arrête aussi si vous vous évanouissez sans vous réveiller avant la fin du compte à rebours entraînant la perte totale de vos gains. Toujours d’accord ?
— Je.... Oui, on y va.
— Pouvez-vous me dire, à 5 ans près, la date de la construction du mur de Berlin ?
— ... Je... Euh... 1959 ?
— 1961 ! Bravo, 1 000 euros pour vous ! On continue ?
— Oui... Allons-y.
— Quel est le PH d’une solution neutre ?
— ... 7, je crois.
— Et hop, encore 1 000 euros pour vous. On poursuit ?
— Ok, on poursuit...
— En quelle année est sorti le célèbre album Nevermind ?
— ... 1992 ?
— La réponse est... 1991.

Une clameur se mit à monter dans le public : « La décharge, la décharge, la décharge !!! »

— Emilie, vous connaissez la règle ! Attention, envoyez la décharge électrique !

Soudain, la pauvre jeune femme attachée au siège se mit à trembler et à crier de douleur. Quand le courant arrêta de traverser la chaise, elle haletait.

— On continue Emilie ?
— Je suis loin du compte, je n’ai pas le choix....
— OK. En 1991, l’équipe de France remporte le saladier d’argent. Quelle équipe s’est inclinée contre notre équipe nationale ?
— Je... J’ai mal... Je ne me souviens plus... L’Allemagne ?
— Il s’agissait des États-Unis ! Attention... Décharge !!!

À nouveau, les cris inhumains de la jeune femme se firent entendre alors que le public hurlait dans les gradins.

— Emilie, vous y êtes ?
— Je... Oui... Pas le choix, faut aller au bout...
— Quel courage, Mesdames et Messieurs... Alors, question suivante. Qui est l’auteur de la chanson « Redemption Song » ? Emilie ? Vous êtes là ?
— Je... dois répondre un truc... Je... Je dirais Jimmy Cliff ?
— Ah, malheureusement.... Mauvaise réponse, il fallait dire Bob Marley. Envoyez la décharge !

Les cris de douleur excitaient encore davantage le public.
Emilie venait de perdre connaissance. Elle restait immobile.

— Attention, compte à rebours : 10 - 9 - 8 - 7 - 6 - 5 - 4 - 3 - 2 - 1... Stop, terminé ! Quel dommage pour cette talentueuse candidate. Alors, Emilie va-t-elle reprendre connaissance ? A-t-elle sombré dans le coma profond ? Abonnez-vous, chers téléspectateurs, à notre canal premium pour connaître l’épilogue de cette épreuve ! Tout de suite une page de publicité.

Un spot apparut sur un écran géant : « Aujourd’hui, les agressions sont monnaie courante. L’homme moderne n’est jamais en sécurité. L’agresseur est peut-être là, juste derrière vous... Un inconnu mais aussi, qui sait, un proche ou un ami ? Le pistolet électrique New Wave X-40 envoie des décharges qui provoqueront d’abord des convulsions puis une paralysie chez votre agresseur. Il est muni d’une caméra qui vous permettra d’apprécier, à sa juste valeur, la crise de douleur de celui qui a osé essayer de vous nuire. New Wave X-40, parce qu’on est jamais trop prudent. »

— Retour sur le plateau d’« À vos risques et périls ». La troisième épreuve se déroule dans le grand studio situé juste à côté du nôtre. Elle s’appelle « Le labyrinthe ». Nous rejoignons tout de suite notre candidat, Edouard.

Un jeune homme fit son apparition à l’écran. Plutôt sportif il piaffait d’impatience.

— Edouard, bonjour ! Pour quelle raison êtes-vous venu nous voir aujourd’hui ?
— Eh bien, je suis un gros joueur... Un joueur compulsif... Et cette passion du jeu m’a conduit à perdre ma famille qui est partie loin de moi, mon travail aussi... Et comme je n’arrivais pas à arrêter, j’ai même hypothéqué la maison. J’ai besoin d’argent pour ne pas me retrouver à la rue et garder mon habitation.
— Je vois ! Mais rassurez-vous, nous sommes là pour vous aider, si vous êtes à la hauteur, bien sûr... Devant vous se trouve l’entrée d’un dédale que nous avons construit spécialement pour le jeu. Les murs sont faits en verre transparent. Claustrophobes s’abstenir... Il y a une seule sortie dans ce labyrinthe de glaces... Si vous arrivez à vous en extraire en moins de vingt minutes, nous vous donnerons de quoi racheter votre hypothèque. Vous serez équipé d’un bracelet qui mesurera votre fréquence cardiaque pour nous permettre de vivre avec vous vos émotions. Mais tout cela serait encore trop facile. Pour le plus grand bonheur de nos téléspectateurs, nous avons rajouté un élément de choix. Deux minutes après votre entrée dans le labyrinthe, quatre tireurs d’élite armés de pistolets à fléchettes tranquillisantes feront leur entrée avec autorisation de tirer à vue. Toujours d’accord pour tenter votre chance Edouard ?
— Je... Oui allons-y !
— Top départ pour vingt minutes !

Edouard se précipita dans l’entrée du labyrinthe. Des miroirs en verre reflétaient partout son image. À peine entré, il se sentait déjà perdu. Il aperçut un couloir qui partait devant lui et s’y engouffra.
Il entendit, provenant de l’extérieur, le signal de départ pour les tireurs. Sa fréquence cardiaque se mit à augmenter fortement. Elle apparut sur un écran géant pour que le public puisse la voir : 90 puis 100 bientôt 120 pulsations par minute.
Edouard commençait à paniquer : il tourna à droite puis à gauche et BAM il se prit un mur de verre en pleine face. Il essaya de se relever en titubant et entendit du bruit qui se rapprochait. Il prit le premier couloir qu’il vit devant lui.
140 pulsations par minute. Il avait l’impression que son cœur allait sortir de sa poitrine...
Il était maintenant complètement perdu. Alors qu’il se demandait dans quelle direction continuer son périple, une douleur vint lui vriller la jambe.
Une fléchette venait de l’atteindre. Il l’arracha et se mit à courir aussi vite qu’il le put.
Bientôt, le membre atteint commença à s’engourdir et les bruits de pas se rapprochaient.

— Il est là les gars je l’ai vu !

Tout à coup une sirène se mit à retentir.

— Ah, Mesdames et messieurs, nous venons de passer sous la barre des 50% d’audimat. Vous connaissez la règle, une pénalité s’applique pour notre candidat qui n’arrive plus à capter suffisamment votre attention. Deux autres tireurs entrent dans le labyrinthe.

150 puis 160. Edouard était complètement paniqué. Face à lui surgit un groupe de trois tireurs.
Le plus de proche de lui appuya sur la gâchette.
Regroupant ses dernières forces, Edouard effectua un roulé boulé pour atterrir dans un corridor qu’il n’avait pas vu auparavant.

— Merde, on l’a loupé.

Le souffle court, la tête qui tourne, Edouard regarda le bout du couloir. Sa vue se troublait. Il parvint à distinguer une porte sur laquelle était écrit en gros caractères S O R T I... E.
Incroyable la chance était avec lui. Boitant maintenant sérieusement de sa jambe touchée, il se rapprochait de la porte.
Encore 300 mètres à faire... 200 ... 100. Plus que 50 mètres.
Au moment où il mit la main sur la poignée, il sentit une vive douleur dans le cou.
Une deuxième fléchette venait de l’atteindre.
Dans un dernier effort, il abaissa la poignée et s’effondra devant la porte ouverte.
Devant lui une ligne rouge : la ligne d’arrivée. En rampant, il tenta de la franchir, mais une troisième fléchette vint interrompre sa progression.
Les pulsations baissèrent très rapidement. Bientôt, Edouard ne bougeait plus.

— Échouer si près du but, c’est rageant mais c’est le jeu ! Maintenant, Mesdames et Messieurs, c’est à vous de décider : une fléchette de plus de notre puissant tranquillisant et je crois que Edouard ne se réveillera pas. Alors, à vos votes ! En appelant notre numéro surtaxé, vous déciderez du sort de notre malheureux candidat. Le résultat du scrutin ? Sur notre chaîne spéciale bien sûr, raison de plus pour vous abonner ! Sur ce, je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour un nouveau numéro de votre émission préférée « À vos risques et périls ».
— Coupez les caméras, c’est dans la boîte !
— Alors, comment j’étais de ton point de vue de cameraman ?
— Comme d’habitude, efficace... On finit à 70% de parts de marché...
— Ça a l’air de te chagriner ?
— Je vais arrêter c’est plus possible... On jette en pâture à la télévision des pauvres gens en situation de détresse extrême, on les humilie, on les torture en engrangeant sur leur dos des sommes astronomiques. J’ai envie de vomir. Comment on en est arrivés là ?
— C’est simple : imagine un groupe industriel très riche soucieux de se faire une image valorisante et de dominer le marché. Il rachète un journal, puis une chaîne de télé, puis un autre journal, etc. Bientôt la quasi-totalité des médias lui appartient. Il fait l’opinion.
— Et personne ne s’y oppose ?
— Grâce à ce réseau d’informations et de journalistes ainsi acquis, il possède sur tous les hommes politiques influents, sur tous les décideurs, des infos croustillantes. Qui est corrompu, qui fraude le fisc, qui trompe sa femme. Et hop, le tour est joué ! Ils ferment les yeux.
— Mais le public ne bronche pas ?
— 70% de parts de marché ! Le public adore, il en redemande !
— Mais c’est pas possible ça, on va donc continuer longtemps à faire de la merde ?
— Crois-moi, il y a des cas où la merde vaut de l’or...

PRIX

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Orphée · il y a
j ai aimé !
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Marie Quinio · il y a
Votre histoire est très prenante, et incroyable... J'aimerais dire qu'elle est complètement irréelle mais quand je vois ce qui peut passer sur nos écrans je pense qu'on y est presque parfois...
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Miraje · il y a
Un vote confirmé, bien évidemment !
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Claire Bouchet · il y a
Eh bien cette histoire fait froid dans le dos...
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Marie-Elle · il y a
Le récit est bien mené, l'ensemble manifeste une réalité des plus crédibles. Bravo !
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Clé des songes · il y a
L histoire est cruelle mais on est pas si loin de la réalité télévisuelle hélas! où v a ton ?une bonne illustration !
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Napoléon Turc · il y a
Ça me rappelle "le prix du danger" de Yves Boisset, on peut avoir de plus mauvaises références...
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Bertrand · il y a
bonne fin de finale^^+5
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Marie · il y a
Mes voix, Hervé !
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Thara · il y a
Je souhaite une belle finale à votre nouvelle...
+ 4 voix !

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