À vendre. Ou pas !

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André Poisson : drôle de nom pour un drôle de type. Mais Victor su, au premier regard, que ce serait lui « son » pigeon. Il avait la tronche de l'emploi : la bonne tête de benêt devenu riche grâce à d'autres et qui voulait prouver à la terre entière qu'il était un génie de l'entrepreneuriat qui méritait sa fortune. L'impression de Victor se renforça encore en lui serrant la main. André avait les mains moites, il serrait la pogne mollement. Ce n'était pas un homme de caractère, il serait d'autant plus facile à berner.

Le hic, c'est que ce n'était pas le seul à berner pour le moment. Ils étaient cinq en face de lui, cinq riches industriels prêts à tout pour s'enrichir davantage. Le capitalisme avait cela de merveilleux qu'il nous faisait miroiter toujours plus. Pourquoi se contenter d'une vulgaire Ford T alors que vous pouviez avoir la toute nouvelle Citroën B2 assemblée ici même à Paris ? Et puis une fois au volant de la B2, quel ennui ! L'Hispano-Suiza H6 a l'air tellement plus prestigieuse, tellement plus rapide. Alors que l'ouvrier s'échinait au travail pour nourrir ses dix gosses dont la moitié travaillait pour un salaire encore plus misérable que leur père (ah ces pauvres, toujours à faire des mômes, picoler leur paye et se plaindre de leurs conditions), le patron, lui, s'échinait à accumuler des richesses. Mais après tout, qui prenait les risques ?

Heureusement, la période était faste : les canons de la Grande Guerre s'étaient tus. Les blés poussaient à nouveau sur les champs de cadavres de l'est de la France. Les usines avaient repris leurs activités normales. Fini les productions de masse d'armes et de munitions, au revoir les munitionnettes sur les lignes de production et les hommes dans les tranchées. Quelle histoire, d'ailleurs, de remettre ces femmes à leur juste place, dans les foyers. D'aucunes avaient espéré qu'on les laisserait voter une fois la paix revenue. Et pourquoi pas les laisser ouvrir un compte en banque sans l'avis de leurs maris, tant qu'à faire !

Certains s'étaient enrichis durant le conflit, et Victor avait bien conscience que c'était à ce genre de personne qu'il avait affaire. Alors il se méfiait. Une personne prête à s'enrichir sur le dos de ses compatriotes était par définition prête à tout. Un faux pas et c'était la taule et sincèrement, il ne comptait pas y retourner. Bien sûr, Victor ne blâmait ni les profiteurs de guerre, ni les patrons peu scrupuleux, ni les financiers véreux. Lui aussi aimait l'argent, il aimait encore plus le dépenser sans compter, ce qui pouvait l'amener du jour au lendemain d'un train de vie dispendieux à la misère la plus complète. Mais celui qui se faisait appeler « monsieur le comte Victor » arrivait toujours à rebondir. Il trouvait toujours la combine, le petit truc en plus pour s'enrichir.

Il sourit à son auditoire :

— Messieurs, je vous remercie d'avoir fait le déplacement ici, dans ce bel hôtel du Crillon. Je n'ai bien sûr pas choisi cet endroit au hasard, je suis prêt à parier que certains d'entre vous y ont déjà conclu des affaires. D'habitude, cela se conclut en bas, dans le petit salon, mais pour cette fois, j'ai préféré l'intimité d'une suite, vous comprendrez vite pourquoi.
Il distribua une feuille à chacun des cinq industriels.
— Messieurs, je travaille à l'accoutumée en lien direct avec Monsieur Caillaux, notre ministre des finances, mais cette fois-ci, c'est le président du conseil Painlevé lui-même qui me mandate.

Tout en parlant, il exhibait fièrement sa carte de fonctionnaire au ministère des Finances. Il avait bien évidemment fabriqué lui-même ce faux grossier, mais cela passerait, il était confiant. Les cinq hommes avaient parcouru rapidement le document à en-tête du ministère des Finances, tout aussi faux que le reste, et levaient maintenant vers lui des regards incrédules.
— Effectivement messieurs, vous ne rêvez pas. Elle est à vendre. Quatre d'entre vous vont se mordre les doigts de n'avoir pas saisi l'opportunité qui se présente aujourd'hui en regardant le cinquième d'entre vous réaliser l'affaire du siècle.

Il leur laissa le temps de survoler les faux documents : assez longtemps pour titiller leur curiosité, pas trop pour ne pas laisser le temps au doute de s'installer avant de reprendre son petit speech :

— Comme vous le savez messieurs, la tour a été construite pour l'exposition universelle de 1889. Initialement, elle devait rester là 20 ans. 1909 est arrivé, puis la Grande Guerre. Les priorités étaient ailleurs. Mais il est désormais temps : les entrées sont en baisse, l'entretien est très onéreux et c'est pour cela qu'aujourd'hui messieurs, le gouvernement m'a demandé de vous approcher. Restons discrets, l'opinion publique est attachée à l'édifice. Mais encore une fois je vous le répète : la tour Eiffel est à vendre. Plus de 10 000 tonnes d'acier à saisir à prix bradé. L'opportunité qui ne se présente qu'une fois dans une vie. Avez-vous des questions ?

Ô bien sûr il y en avait. Mais Victor connaissait son dossier, il avait réponse à tout. Oui, le démontage serait au frais de l'acheteur d'où le faible prix de la tonne. Oui, c'était du fer puddlé qu'on pouvait réutiliser pour faire des voies ferrées. Oui, ils pouvaient acheter à plusieurs, mais dans ce cas il faudrait créer un consortium, car l'état, pour des raisons de simplification, ne voulait avoir affaire qu'à un seul intermédiaire. Comme il s'y attendait, des questions personnelles furent aussi posées, et il mentit tout aussi effrontément que pour tout le reste. Non, malgré son accent, il n'était pas Allemand, mais Autrichien. Oui, il avait fait la Guerre et non pas contre la France. Il leur fit gober qu'il s'était engagé dans la Légion étrangère pour se battre du côté de la liberté. En vérité, il avait passé tout le conflit bien loin du fracas des armes, aux États-Unis, où il s'était lancé à corps perdu dans l'arnaque au prêt bancaire et la fabrique de fausse monnaie. Il avait même réussi à arnaquer Al Capone en personne, en lui vendant une fausse presse à billet de banque.

Au fur et à mesure des questions, il tentait de cerner les industriels. Lequel serait le plus méfiant. Lequel n'était pas intéressé. Lequel allait craquer le premier. Jauger les personnes était une seconde nature chez lui. Déjà au début du siècle, ce « don » lui avait bien servi alors qu'il passait son temps sur les navires transatlantiques à plumer des pigeons aux cartes. Et sa première impression se confirmait, il avait repéré sa cible : André.

Clou de la journée, après avoir fait monter des rafraîchissements en chambre, tout ce beau monde partit directement au pied de la Dame de Fer. Comme tous les jours, une queue de promeneurs et touristes attendait devant le guichet leur tour de s'acquitter du droit d'entrée pour pouvoir monter. Victor avait chuchoté :

— Les pauvres, ils ne savent pas encore que bientôt, la tour ne sera plus là. 

Et, sans s'embarrasser de faire la queue, ni même de payer, Victor avait mené son auditoire droit à l'entrée. D'allure très détendue en apparence, il savait qu'il jouait gros à ce moment. Cet instant allait rendre crédible son mensonge ou tout ruiner. Il s'approcha du préposé, lui agitant sa carte de fonctionnaire de l'État sous le nez.

— Bonjour mon cher, je suis du ministère, on vous a prévenu de ma venue, je suppose. Ces messieurs sont avec moi !
Et, d'un air de confident, un peu plus bas :
— Vous savez pourquoi nous sommes là bien sûr, nous comptons sur votre discrétion.

Le pauvre employé n'en menait pas large, mais une bande de messieurs à redingotes dont l'un fonctionnaire de l'état ! Que pouvait-il faire à part sourire ?

— Mais bien entendu messieurs, bonne visite.

Comme une lettre à la poste ! L'essentiel pour un arnaqueur était d'avoir toujours l'air sûr de soi, c'était la base du métier et la règle d'or à laquelle il ne fallait jamais déroger. Hésiter signifiait se faire pincer. C'est donc ainsi que Victor mena son monde, tapant de la canne sur le fer pour en apprécier la qualité, glosant sur le nombre de rivets, sur la Seine proche qui permettrait le transport par bateau des nombreux éléments, sur le choc que cela causerait aux Parisiens lorsque l'annonce de la vente serait officielle...
L'entrevue touchait à sa fin. Victor d'une main ferme, serra la main aux industriels.

— Messieurs, les cartes sont désormais entre vos mains. Que le meilleur négociant l'emporte. L'État est ouvert aux propositions raisonnables et je serai dans l'histoire votre unique intermédiaire. J'espère avoir de vos nouvelles bientôt.

Durant tout le temps qu'avait duré la visite improvisée, Victor avait déjà commencé à ferrer sa prise, le bien nommé Poisson. Se montrant tout d'abord dédaigneux, ne prenant pas sa fortune au sérieux pour titiller son amour propre, il était ensuite passé pour le bon ami, le conseiller en investissement.

— Monsieur Poisson, de vous à moi, méfiez-vous de Monsieur Louison. Sa fortune est plus grande que la vôtre. Il fabriquait des canons pour l'armée française et est donc dans les bonnes grâces du Ministère de la Défense. Il a ses réseaux. Il peut aisément poser 15000 francs sur la table !

Ou encore :

— Monsieur Schmidt ? Oh, il se dit Alsacien, mais vous connaissez ces gens-là, c'est de l'engeance de Bosch. Il me propose 8000 francs-or. Quel affront ! Même pour le double de cette somme nous ne vendrons jamais la tour Eiffel à un ennemi de la nation.

Il n'avait plus qu'à regagner sa chambre d'hôtel et attendre. Un bon arnaqueur devait savoir être patient. En revanche, vu son train de vie dispendieux dans la capitale, si ce coup-là ne réussissait pas, il allait se retrouver sur la paille. Dieu que la vie à Paris était chère comparé à avant la guerre.

Et quelques jours plus tard, Poisson mordit à l'hameçon ! Il lui demandait une entrevue, il avait encore des doutes à lever. Victor y alla sereinement : ils se donnèrent rendez-vous au Bouillon Julien. Le cadre était chic, mais la nourriture abordable, le cadre idéal pour un fonctionnaire de l'état qui aurait voulu en mettre plein la vue tout en ne dépensant pas trop de deniers publics. Car bien évidemment, c'est Victor qui régalait. André était venu avec sa femme. Cela n'avait rien de surprenant, une grande partie de sa fortune venait de son mariage. La mauvaise nouvelle, c'est qu'elle n'avait pas l'air aussi crédule que lui, il allait devoir redoubler de charme et de persuasion. D'ailleurs, ce fut elle qui ouvrit les hostilités :

— Voyez-vous monsieur, je me targue de connaître du beau monde dans les couloirs des ministères, ma famille est influente, personne n'a l'air d'être au courant de ce projet de vente de la tour Eiffel.

— Madame, vous vous doutez bien qu'un tel projet ne peut, pour des raisons évidentes, être exposé sur la place publique.

— J'avoue justement ne pas comprendre, quelles raisons empêchent Monsieur Caillaux de faire un véritable appel d'offres. Pourquoi ces magouilles, ces rendez-vous secrets dans des hôtels, ces rendez-vous d'affaires dans des troquets ?

Victor se pencha un peu en avant.

— Vous savez qu'une antenne servant aux télécommunications a été installée au sommet de la tour ? L'armée s'en sert notamment. Si le ministère de la Guerre venait à savoir que nous allons lui enlever son joujou, imaginer l'esclandre. La valse des ministères n'a que trop duré, vous ne croyez pas ? Évitons un énième remaniement ministériel.

Jouer la carte des rivalités entre ministères, voilà qui était très français ! En cette période d'instabilité, cela était d'autant plus crédible et Madame Poisson sembla gober l'histoire. Finalement, le repas se passa dans une ambiance un peu plus détendue. Il y avait un temps pour tout : les affaires et la boustifaille. Une fois que les doutes furent levés et les estomacs remplis, Victor prit congé. Ce fut là, à ce moment précis, quand il serrait la main d'André, qu'il eut un éclair de génie. Il n'avait pas prévu cela dans son plan initial, mais il aimait écouter son instinct. Cette idée était bonne, brillante, et allait lui permettre de gratter encore un peu d'argent ! Il se pencha à l'oreille de son interlocuteur.

— Écoutez monsieur, votre proposition de rachat est tout à fait intéressante, et je pense que vous pouvez d'ores et déjà considérer l'édifice comme vôtre, mais...

Il sentit la main de l'industriel se crisper dans la sienne, bon, très bon ça, cela signifiait qu'il était intéressé et qu'il ne voulait plus voir « son » achat lui échapper. Pire qu'un gosse en période de Noël !

— Vous savez comme nous autres sommes mal payés au gouvernement, versez-moi une partie de la somme hors contrat et je ferai passer votre dossier prioritaire pour accélérer le processus. Vous savez comment les choses fonctionnent, n'est-ce pas ?

Il se recula et lui sourit de toutes ses dents. Un pot-de-vin ! Il venait tout simplement de lui réclamer un pot-de-vin qui allait s'ajouter au (faux) acte de vente. Un fonctionnaire qui négociait pour le compte de l'État et en profitait pour arrondir ses fins de mois, quoi de plus crédible ! Il vit dans le regard d'André Poisson qu'il avait gagné la partie et, quelques jours plus tard, la vente fut conclue. Victor Lustig, arnaqueur de génie, venait de vendre la tour Eiffel !

Sitôt l'argent en poche, il s'empressa bien évidemment de quitter la France. Mais quelle ne fut pas sa surprise de voir que son arnaque ne suscitait aucun remous. Rien dans la presse, pas le plus petit entrefilet. Et pour cause, tellement honteux de s'être ainsi laissé berner, André Poisson n'avait pas osé porter plainte.

Bien des années plus tard, les mauvaises actions de Victor l'avaient enfin rattrapé et il était incarcéré à la prison d'Alcatraz. Ironie du destin, il était voisin de cellule avec Al Capone qui, pas rancunier pour un sou et admiratif des talents de Victor, l'avait pris sous sa protection. L'univers carcéral pouvait être rude, et être ami avec le boss était un plus. Les gardiens ne toléraient pas que les détenus possèdent des objets personnels, mais pour Victor, ils avaient fait une exception : au-dessus de son lit, ils l'avaient autorisé à afficher une carte postale de Paris sur laquelle la tour Eiffel était visible. Au dos de la carte, ces simples mots : vendue pour 10 000 francs !
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Marie Claude Lisée · il y a
Amusante histoire bien ficelée! Bravo!
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Eva Dayer · il y a
Beau récit, dans la lignée des romans de Pierre Lemaître.
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Joëlle Brethes · il y a
Dire que la base de ce récit est réelle !!! ça laisse songeur ! ;)
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Lady Délivrance · il y a
Texte plein d'humour, sympathique personnage. N'aurait-il pas besoin d'un disciple? :)
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Virgo34 · il y a
Agréable à lire pour son humour. Bonne finale !
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Armelle Fakirian · il y a
Bonne finale pour ce texte bien raconté de manière amusante et légère.
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Pénélope · il y a
Quel "Lustig" ou "loustic" celui-là! Une histoire connue bien racontée et bien mise en scène.
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Hélène T · il y a
Texte amusant et bien écrit, je vote !
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CATHERINE NUGNES · il y a
bien sympathique personnage qui finalement ne gruge que ceux qui le méritent . Bravo vous avez mes voix. Bonne finale.
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Olivier Descamps · il y a
Quel loustic, ce Lustig ! Bonne finale !

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