A une passante.

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"Ce qui est créé par l'esprit est plus vivant que la matière". Tel est mon leitmotiv. J'espère que vous prendrez plaisir à lire ce que j'ai pris tant de plaisir à écrire  [+]

Comme à son habitude, le tram prenait et déversait à chaque arrêt une flopée de voyageur pressée de voguer à leurs tâches journalières. Malgré le monde, je réussi à l’intérieur à trouver une place assise. D’où j’étais, je pouvais à loisir contempler le ballet incessant des voyageurs qui rentraient et sortaient de la rame. Dans ma rame, la vie suivait son cours. Les groupes continuaient leur conversation entamée sur le quai tandis que d’autres, le regard dans le vide, évitaient à tout prix de croiser le regard d’un autre voyageur. Quand cela se produisait, les regards gênés se détournaient au plus vite. D’autres encore dormaient et ne semblaient guère se soucier de leur destination d’arriver.
Assis en face de moi se tenait deux lycéens. J’écoutais malgré moi leur conversation, leurs plaintes et leurs espérances. Pauvre professeur de Math, elle ne faisait vraiment pas l’unanimité.

La voix métallique du tram se vit entendre, annonçant le prochain arrêt. Le manège des voyageurs repris. A force de le regarder, je commençais à y voir une certaine harmonie. Telle une chorégraphie exécutée avec la plus grande grâce. Ceux présent dans la rame sortaient en premiers et étaient accueillis, tels des héros, par une haie d’honneur dessinée par ceux qui désiraient y entrer. Mais parfois cette harmonie était troublée par un passager pressé qui ne respectait pas les conventions. Dès lors, la chorégraphie était abandonnée et l’anarchie s’installait. On se croirait désormais devant une colonie de fourmies marchant les unes sur les autres sans tenir compte de leur congénère.

Les lycéens laissèrent leur place à deux femmes dont l’une plus jeune vint s’asseoir en face de moi. Je ne pus m’empêcher de la regarder, d’admirer la finesse de ses traits, la blondeur de ses cheveux qui reflétait parfaitement les quelques rayons de ce soleil printanier.

Elle ne devait pas être d’ici. Elle semblait perdue et ne cessait de scruter la longue liste d’arrêts, sans doute dans l’espoir d’y voir inscrit le sien. Je compris qu’elle le trouva quand son visage s’illumina et qu’elle esquissa un léger sourire, laissant apparaitre de petites fossettes. Elle était irrésistiblement jeune, merveilleusement belle et impeccablement vêtu. J’étais sous le charme au premier regard. Elle remarqua mon regard posé sur elle. Je lui souris et contre toute attente, elle me le rendit en m’envoyant au passage un léger « bonjour ».
Mon intuition de départ se confirma, elle n’était pas d’ici, on pouvait le deviner à son accent. Malgré la foule présente, j’entamais la conversation.
— Vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ?
— Non, je suppose que mon accent m’a trahi.

Elle parlait certes avec un accent mais tous ces mots étaient prononcés à la perfection.

— C’est un peu ça mais c’est surtout votre attitude apeurée lorsque vous êtes monté qui m’y a fait penser.
— Ah bon, j’avais vraiment l’air apeuré ? s’exclama-t-elle en souriant.
— Carrément, j’étais même prêt à vous demander si vous aviez besoin d’aide.
— Ah, c’est gentil, merci. D’habitude on vient me chercher mais pas aujourd’hui. C’est la première fois que je prends ce tram. Comme j’étais un peu en retard, je suis montée dans le premier qui s’est présenté à mon arrêt en espérant que ce soit le bon and thanks God, it was the good one ! Oh, désolé, il m’arrive encore de me tromper de langue.

Je ne pus m’empêcher d’esquisser un léger sourire, qu’elle me rendit courtoisement.

— Vous venez d’où ? Laissez-moi deviner...humm...Etats-Unis ?
— Pas mal, San Francisco pour être précis.
— Ah, je connais un peu. J’ai déjà visité cette partie des Etats-Unis. C’est un coin sympa.
— Ouai.
— Que fait donc une véritable yankee ici ?
— Je suis correspondante dans un lycée. J’aide les professeurs d’anglais en travaillant avec de petits groupes et en plus j’en profite pour perfectionner mon français.
— Ah, tu le fais depuis longtemps ?

J’étais passé du vouvoiement au tutoiement en un éclair mais cela ne sembla guère la gêner, bien au contraire car elle m’emboîta le pas.

— Non, c’est la première fois et c’est aussi ma première fois en France. Et toi, tu fais quoi et tu vas où comme ça?
— Je suis écrivain et je ne vais nulle part. Je traîne dans les transports quand je manque d’inspiration. J’espère ainsi tomber sur des personnes qui m’inspireront une histoire.
— Sérieusement ? Tu es vraiment écrivain ? me demanda-t-elle dubitative.
— Oui, c’est vrai, pourquoi ?
— Tu ne ressembles pas du tout à l’image que je m’en fais.
— Ah bon, à quoi ressemble un écrivain pour toi?
— C’est un peu cliché..., c’est comme ça qu’on dit ?
— Oui, ça se dit.
— Ok, donc c’est un peu cliché mais j’imagine toujours un écrivain avec de petite lunette et style premier de la classe avec des vestes à carreaux,fumant à loisir une pipe mais surtout pas en jean basket.
— Effectivement, c’était un peu cliché, rétorquais-je.

Cette remarque déclencha chez moi un fou rire, communicatif, car elle se mit elle aussi à rire, ce qui attira la curiosité des autres voyageurs.

— Tu sais, c’est un métier comme les autres.
— Je sais mais c'est la première image qui me vient l'esprit quand je pense aux écrivains. Du coup, tu écris sur quoi en ce moment ?
— Sur rien, je cherche l’inspiration comme je te l'ai dit, mais je sens que je vais bientôt écrire sur une rencontre improbable entre deux être que rien ne semblait unir.
— Ça paraît intéressant comme sujet.

Je lui parlais dans la foulée de mes précédents ouvrages et des personnages hauts en couleur que j’essayais de dépendre au mieux. Elle me regardait avec intensité et m’écoutait avec beaucoup d’attention. Elle m’apprit à son tour qu’être en France et parler couramment français avait toujours été un rêve. Elle souhaitait maintenant faire un tour complet de la France. Visiter Paris de long en large, voir la tour Eiffel, notre dame de Paris. Marcher sur les pas des plus grands penseurs des siècles précédents. Paris avait toujours été pour elle un lieu magique plein de féeries et d’histoires.
Elle en parlait avec tellement d’enthousiasme, tellement de fougue que pendant un moment je m’en voulu de ne pas ressentir la même chose pour la capitale de mon pays. Pour moi, Paris était juste Paris, rien de bien extraordinaire. Sans doute ne me rendais-je pas compte de la chance que j'avais d'y vivre.

— Tu es de Paris ? me demanda-t-elle tout en ajustant sa coiffure.
— Non, je suis un parisien d’adoption. Ça quatre ans que je suis ici. Je viens de Saint Tropez dans le sud.
— Il paraît que c’est beau là-bas. J’ai aussi prévu de visiter le sud.
— Tu as bien raison, il y’a des coins...

Je fus coupé net par le ralentissement soudain du tram et par la voix métallique. On approchait de son arrêt. Tous les voyageurs s’activèrent, ma compagne de voyage ne fut pas en reste.

— Je pense que c’est ton arrêt, lui dis-je en la regardant rassembler ses affaires.
— C’est bien ça. Toi, tu continues ?
— Oui, lui répondis je sans vraiment savoir où j'allais.

Le tram s’arrêta, les portes s’ouvrirent et de nouveau le ballet des voyageurs se mit en place. Elle me lança un « salut » et s’engouffra dans le flot de voyageurs qui sortait.
Une fois sur le quai, elle me chercha du regard et me fit de grands signes. Je la vis s’éloigner de plus en plus jusqu’à ce qu’elle disparue totalement, engloutie par la marée humaine qui s’éloignait de moi.

A cet instant précis, je me rendis compte que je n’avais pas pris son contact, que nous ne nous étions même pas présenté. Des souvenirs d’un poème de Baudelaire me vinrent soudain à l’esprit :
«... Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?
Ailleurs, bien loin d'ici ! Trop tard ! Jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,... »
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