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A une nouvelle vie !

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Une grande partie de notre maison a brûlé ce matin-là. J’étais sur le trottoir, juste en face. Je regardais notre maison brûler. J’étais en pyjama.
De sa fenêtre, un voisin m’a vu sur le trottoir et m’a fait signe de la main. De là où il était, il ne pouvait pas voir que notre maison était en feu. De là où il était, il n’avait aucune raison de croire que quelque chose ne tournait pas rond, à part le fait qu’il y ait un homme en pyjama sur le trottoir.
Il a fermé les rideaux à sa fenêtre.

Il y avait des flammes à la fenêtre du salon. Les rideaux blancs des chambres au premier étage viraient au noir et de petites explosions retentissaient dans le garage. Je ne savais pas quoi faire, à part rester sur le trottoir et attendre les pompiers. De voir notre maison brûler, ça ne me faisait ni chaud ni froid. Il n’y avait pas de quoi pleurer. Ce n’était qu’un tas de trucs qui cramaient, et puis il n’y avait rien dans cette maison qui vaille la peine que je me risque à sauver. Les gosses étaient à l’école, et Alice, au boulot. Elle conduisait toujours les enfants avant d’aller bosser. C’était sur sa route.

Je m’étais levé vers neuf heures. J’étais descendu à la cuisine, je me souviens avoir regardé le jardin par la fenêtre. La rosée du matin reflétait sur la pelouse la lumière du jour. A travers la fenêtre j’ai vu qu’il y avait toujours la voiture à pédales de No au fond du jardin, à côté de la balançoire. Ça faisait des semaines que je lui demandais de la ranger dans le garage, mais il n’en faisait qu’à sa tête. Avec lui, je ne pouvais rien faire. Sa mère cédait à tous ses caprices.
Bref, c’est à ce moment-là – en voyant la voiture à pédales au fond du jardin – que je me rappelle avoir senti quelque chose.
J’ai fait le tour de la cuisine, je suis allé dans le salon. Ça n’avait pas de sens mais j’ai inspecté tous les recoins du séjour. J’essayais de voir d’où provenait l’odeur.
Je suis monté au premier, j’ai fait les chambres, la salle de bains. Il n’y avait rien d’anormal. Je suis allé vérifier la pièce que nous étions en train d’aménager avec Alice pour accueillir l’arrivée du petit dernier. L’odeur était plus forte et il y avait comme de la vapeur qui stagnait dans l’air de la chambre. J’ai ouvert les portes coulissantes que nous avions installées dans le renfoncement du mur pour en faire des placards, de la fumée en est sorti comme une grosse vague grise et suffocante.
Je me suis saisi du téléphone dans notre chambre et j’ai composé le dix-huit en dévalant les escaliers. Dans le couloir j’ai remarqué qu’un voile de fumée s’échappait du bas de la porte du garage. Sans réfléchir j’ai ouvert la porte. A l’autre bout du fil, quelqu’un a décroché.

Les pompiers sont arrivés un peu avant dix heures. J’étais sur le trottoir, en pantoufles, je n’avais rien dans les mains, j’ai eu envie de fumer. Il y avait un paquet de Parliament dans la poche de chemise de mon pyjama mais je me suis dit que ça aurait eu l’air un peu dingue, qu’un homme puisse fumer une cigarette en regardant sa maison brûler.

Le feu a été éteint en une heure. Les pompiers ont discuté devant notre maison en flammes, ils réfléchissaient à la méthode la plus sûre de maîtriser l’incendie. Je les ai regardés entrer dans la maison, les uns derrière les autres. Le premier de la file tenait la lance comme une arme à feu. Une voiture de police est arrivée, l’agitation qu’il y avait dans la rue a fait revenir le voisin à sa fenêtre. D’autres sont sortis de chez eux. Certains sont venus à moi, ils ont essayé d’avoir des mots gentils à mon égard. Ils m’ont demandé ce qui s’était passé, je leur répondais que je n’en savais rien. « Je me suis réveillé, et le garage était en feu – c’est tout. » Ils ne savaient pas quoi dire, et moi non plus. « C’est comme ça. » L’un d’eux m’a apporté un manteau. On a regardé ensemble sur le trottoir, la maison, on aurait dit qu’elle était morte. Les fenêtres étaient couvertes de suie, on ne voyait rien. A l’intérieur on entendait le crépitement des flammes, le jet de la lance à eau, et les pompiers qui se criaient des choses d’un bout à l’autre de la maison.
Quand ça a été fini, un pompier est venu me voir. Il m’a dit que le gars de l’assurance allait passer dans l’après-midi. Je lui ai demandé ce qui avait causé le feu. Il m’a répondu que c’était sûrement un court-circuit dans le compteur électrique, ou un truc dans ce goût-là.
« Mais on peut être sûr de rien, a-t-il ajouté. C’est à l’expert d’en décider. »
Il a fait signe à ses collègues et ils sont remontés dans les camions. Les camions sont partis, un flic m’a interrogé. Rien ne semblait sortir de l’ordinaire. Le flic est parti lui aussi. Les voisins sont rentrés chez eux. Celui qui m’avait prêté un manteau m’a dit que je pouvais le garder jusqu’à ce que... Jusqu’à ce que quoi ? Il n’a pas fini sa phrase et je ne vois pas de quelle façon il aurait pu la finir. Il m’a demandé ce que j’allais faire, je n’en savais rien. Il m’a proposé de prendre un café chez lui mais j’ai refusé. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter pour moi – je lui ai dit que j’allais attendre que ma femme rentre du boulot. Alors il est retourné devant sa maison, de son côté de la rue à lui. Au pas de sa porte d’entrée, il s’est retourné. Il avait l’air de vouloir dire quelque chose, mais au moment d’ouvrir la bouche il a dû se rendre compte que les mots ne viendraient pas – ou ne seraient pas à la hauteur de ce qu’il ressentait –, parce qu’il a baissé la tête et il est rentré chez lui. La porte s’est refermée, je me suis retrouvé seul, face à notre maison, portes et fenêtres défoncées, comme des trous béants à l’intérieur desquels il n’y avait rien d’autre qu’une obscurité brûlante.
J’ai refermé mon nouveau manteau jusqu’au col. J’ai enfoncé mes mains dans mes poches, dans la poche droite j’ai senti un bout de papier chiffonné – un post-it sur lequel il était écrit « N’oublie pas le produit vaisselle ! » Je l’ai jeté, j’ai traversé la rue. J’ai franchi le portail du voisin qui depuis tout à l’heure m’observait à sa fenêtre, et j’ai sonné à sa porte.

Il faut que je vous dise une chose sur cet homme avant de poursuivre mon récit. Sa femme... elle s’est suicidée il y a de ça un an, peut-être un an et demi. Elle s’appelait Suzanne – lui, c’est Edgar. Un soir qu’il n’était pas là, elle a rentré la voiture dans le garage et elle a laissé le moteur tourner. C’est moi qui l’ai découverte.
A l’époque j’avais des insomnies. Je sortais souvent au milieu de la nuit, je me promenais dans le quartier, je fumais une cigarette en réfléchissant aux raisons qui me poussaient à quitter mon lit. Cette nuit-là, la lune était d’une couleur anormale – presque jaune. Je me souviens avoir allumé ma cigarette debout au milieu de la rue lorsque j’ai entendu un chat miauler – ça venait de la maison d’Edgar et Suzanne.
La voiture de Suzanne n’était pas dans l’allée de garage, le portail était ouvert. J’ai jeté ma cigarette sur le trottoir et l’ai écrasée. J’ai franchi le portail, le chat était posté devant la porte du garage, je me suis agenouillé près de lui et l’ai caressé. Il n’a pas bougé, ne s’est même pas tourné vers moi. Il continuait à miauler, la tête levée vers la porte du garage. C’est alors que je l’ai entendu. Le bruit du moteur – comme un monstre affamé qui à l’intérieur du garage, grondait.

Tout ça, je n’en ai jamais parlé à Edgar. Il sait évidemment que c’est moi qui ai découvert le corps de sa femme – mais je n’ai jamais osé en parler avec lui. Lui ne m’a jamais posé de question. Sa femme était morte, et pour moi la vie a suivi son cours presque comme si rien ne s’était passé. Jusqu’au jour de l’incendie je ne l’avais plus jamais revu ailleurs qu’à la fenêtre de son salon, la main glissée entre les rideaux pour lui laisser voir ce qui se passait dehors. C’était un homme que je ne connaissais pas plus que ça. Nous n’avions jamais vraiment parlé. Nous étions des voisins de quartier qui lorsqu’ils se voyaient, d’un signe de tête se souhaitaient le bonjour. Rien de plus.
Tout ça a changé le jour où notre maison a brûlé. Tout ça a changé le jour où j’ai sonné à sa porte. Enfin, pour un temps.

Il est venu m’ouvrir, il portait un peignoir blanc avec des rayures grises. Ses cheveux hirsutes touchaient le haut de l’encadrement de porte et sa grosse barbe cendrée donnait à son visage une dimension surprenante. La ceinture de son peignoir était à peine nouée – le vêtement tenait tout seul sur ses épaules si bien que j’ai eu l’impression que c’était le peignoir qui maintenait l’homme debout.
J’ai sorti la main droite de la poche de mon manteau et la lui ai tendue. Il l’a regardée. Ses yeux sont remontés vers moi. Il a resserré la ceinture de son peignoir, l’air solennel, et il m’a agrippé la main.
J’ai dit : « Ma maison a brûlé. Je ne vous dérange pas ? »
Il a relâché ma main. Sans rien dire il m’a fait signe d’entrer. J’ai hésité, me suis revu la nuit où j’avais découvert le corps de sa femme... La porte était ouverte. Je ne pouvais pas rester là sans rien faire.

Dans le salon je me suis assis au bord du canapé. Lui s’est laissé tomber dans un gros fauteuil, de l’autre côté de la table basse. Il m’a proposé à boire.
« J’ai du whisky », a-t-il dit.
« D’accord. »
Il nous a servi deux grands verres. Nous avons bu en silence.
Je parcourais du regard les murs de la pièce ; il y avait des photos de lui avec sa femme. Les rideaux étaient tirés, il faisait très sombre. La télé était allumée mais il n’y avait pas de son. Edgar nous a servi un deuxième verre. Dans la cuisine la sonnerie d’un minuteur a retenti. Edgar s’est levé et est allé éteindre le minuteur, il est revenu, s’est rassis dans son fauteuil.
Il a dit : « J’ai fait des lasagnes. Vous en voulez ? »
J’ai fini mon verre. J’ai dit : « D’accord. »
Nous avons mangé en regardant la télé sans le son, l’assiette posée sur les genoux. Edgar a marmonné entre deux bouchées qu’elles n’avaient jamais été aussi bonnes.
« Il restera des lasagnes pour votre femme », a-t-il dit en me voyant reposer mon assiette vide sur la table basse.
Ensuite il est allé ouvrir les rideaux à la fenêtre qui donnait sur la rue et la lumière du jour est entrée dans le salon.
Edgar est resté à la fenêtre. Il s’est tourné vers moi et a dit : « Comme ça, on la verra arriver. »
J’ai acquiescé, je suis resté dans le canapé. J’ai demandé à Edgar si je pouvais me resservir un verre.

Quand Alice est arrivée, j’étais assis sur le trottoir devant ce qui restait de notre maison. Elle a arrêté la voiture le long de la bordure et en est sortie sans même couper le moteur. Je me suis levé. Les bras le long du corps, j’ai ouvert les mains vers elle. Elle a crié – elle n’arrêtait pas de crier « Mais qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qui s’est passé David, qu’est-ce qui s’est passé ? » Je n’ai pas su quoi dire. Je l’ai laissée venir à moi, l’ai prise dans mes bras, elle a commencé à pleurer. J’ai passé ma main dans ses cheveux, je voulais la rassurer. Je savais bien que quoi que je dise, ça n’aurait pas servi à grand-chose. Tout ce que je pouvais faire c’était lui faire tourner le dos à tout ça ; qu’elle ne voit plus le toit calciné et les trous béants qui autrefois avaient été des fenêtres et des portes.
Elle s’est écartée de mon étreinte. Elle m’a regardé de haut en bas. J’ai baissé les yeux et j’ai dit : « Je n’ai pas eu le temps de m’habiller. C’est un voisin qui m’a prêté le manteau. »
Elle m’a embrassé. J’ai senti ses larmes couler sur mes lèvres.

Alice n’avait pas faim mais Edgar l’a forcée à goûter à ses lasagnes. « Mangez, ça vous fera du bien, » lui disait-il. « Des lasagnes, c’est bon. C’est tout ce que je sais faire, mais elles valent le coup. »
Il ne l’a pas quitté des yeux jusqu’à ce qu’elle finisse son assiette, et Alice, j’en suis sûr, s’est sentie beaucoup mieux après les lasagnes.
Elle a dit : « Edgar, il faudrait des vêtements pour David. Vous avez quelque chose à lui prêter ? »
Edgar a éclaté de rire, il est sorti de la cuisine et il est revenu avec un jean, une chemise à carreaux, un caleçon et une grosse paire de chaussettes rouges. Le tout soigneusement plié – les chaussettes roulées en boule au sommet du tas de vêtements qu’Edgar tenait à bout de bras.
Il a dit « J’espère que ça vous ira » et Alice n’a pu s’empêcher de sourire en me voyant prendre les vêtements par-dessus la table de la cuisine.

« Qu’est-ce que vous allez faire, pour ce soir ? » a fini par demander Edgar. « Vous pouvez dormir ici. Il y a une chambre d’amis, et on peut déplier le canapé pour les enfants... Ça me ferait plaisir que vous restiez ici, le temps de vous organiser un peu. Laissez-moi me rendre utile. Ce n’est pas rien ce qui vous arrive. Entre voisins, il faut s’entraider. »
Alice et moi nous sommes regardés. Elle s’est tournée vers Edgar, un sourire est apparu sur son visage, comme l’esquisse d’une réponse qui ne pouvait tromper personne.

Au supermarché je me suis acheté une paire de baskets, Alice a rempli le caddie d’affaires de toilette et de sous-vêtements, pour toute la famille – le nécessaire pour les jours qui venaient. Nous avions tout perdu.
Elle a aussi acheté de quoi faire des pizzas pour le soir. Farine, sauce tomate, jambon, champignons, mozzarella. J’ai acheté un pack de bières et une bouteille de whisky.
A quatre heures et demie nous sommes allés chercher les enfants à la sortie de l’école. Ils ont crié « Papa » quand ils ont vu que moi aussi j’étais dans la voiture. J’ai ouvert ma portière, je les ai embrassés et les ai serrés dans mes bras. Les enfants sont montés à l’arrière. Dans le rétroviseur, Alice a vérifié qu’ils avaient bien attachés leurs ceintures. Sur le trajet, c’est Elodie qui a fait la réflexion la première : « Pourquoi tu es là, papa ? Tu ne travailles pas aujourd’hui ? »
Je me suis tourné vers eux, je ne savais pas par quoi commencer. Ni moi ni Alice n’avions réfléchi à comment leur annoncer la nouvelle. Il fallait bien le leur dire avant qu’ils ne voient la maison d’eux-mêmes.
« Tu n’as pas attaché ta ceinture, papa, a dit Noah.
– Si maman fait un accident, tu vas traverser le pare-brise et tu vas mourir, a dit Elodie.
– Attache ta ceinture, David, s’il te plaît, » a soufflé Alice.

Ils n’ont pas pleuré en voyant la maison. Ils sont restés cois, n’ont pas bougé de la voiture. Noah avait le nez collé contre la vitre. C’était pour eux comme un spectacle ; ça ne pouvait pas être leur maison. Tout ce à quoi ils pensaient, c’était : « On va avoir une nouvelle maison, dis papa ? »
Alice a garé la voiture devant la maison d’Edgar. Les enfants ont couru jusqu’à la porte et ont sonné. Edgar s’était habillé, il avait taillé sa barbe et s’était coiffé. Il portait une chemise et un jean. Les enfants ont crié « Bonjour Monsieur » et il s’est effacé pour les laisser passer. Il leur a indiqué la cuisine, leur a dit qu’il y avait du lait et des gâteaux sur la table. Ils pouvaient prendre le goûter dans le salon s’ils le voulaient. Il y avait des dessins animés à la télé, le son était ouvert. Les enfants ont traversé le salon en courant, Edgar s’est tourné vers Alice et moi qui étions restés au pas de la porte.
« Vous êtes ici chez vous, » a-t-il dit.

Vers dix-huit heures les réverbères dans la rue se sont allumés. Une Mercedes est passée dans la rue, Alice était à la fenêtre. Elle a dit que le gars de l’assurance était arrivé – nous sommes sortis sans attendre. Il nous attendait, debout à côté de sa voiture garée dans notre allée de garage. Il a écrasé sa cigarette sous son pied en nous voyant arriver, son trench-coat noir était ouvert, il bombait le torse sous son col roulé anthracite assorti à la couleur de la voiture. En crachant la fumée de sa cigarette, il nous a demandé de le suivre à l’intérieur de notre maison.

Il a poussé la porte d’entrée comme si ce n’était qu’un gros morceau de bois monté sur des gonds – un obstacle sur son chemin. J’ai laissé passer Alice devant moi. L’homme a sorti une énorme Maglite de la poche intérieure de son trench-coat, et, un faisceau de lumière jaillissant de la lampe de poche et balayant le sol couvert de cendres, il a grommelé « Les travaux vont être considérables. Il y en a pour un an, minimum ».
Nous étions dans ce qui ce matin encore était notre salle de séjour. Il ne restait rien d’autre que l’armature de notre canapé, et la télé. Des murs pleins de suie coulaient les couleurs passées des photos qui y avaient été accrochées. L’odeur était insupportable. Alice a dit « C’est notre vie. C’est toute notre vie, David. »
L’homme a dirigé le faisceau de sa lampe sur elle. Ensuite il a éclairé le plafond. Il n’y avait rien à y voir mais il a fait courir le rayon de sa lampe jusqu’à l’autre bout du salon.
Il nous a emmenés dans notre cuisine. Là encore, rien n’avait résisté au feu. Tout ce qui tenait encore debout était bon à jeter. L’homme a dit qu’il ne servait à rien de s’attarder ici et il est passé à travers une grande ouverture à la place de laquelle il y avait eu une porte. Dans le garage nous avons avancé de deux pas, l’homme a fait signe de s’arrêter, il a braqué sa lampe sur un gros bloc de plastique fondu collé au mur – le tableau électrique –, il a pris une inspiration et il a dit : « C’est là que tout a commencé. »
Nous ne sommes même pas montés à l’étage. C’était inutile. L’homme a dit que c’était trop dangereux, le sol aurait pu s’écrouler sous nos pieds, et les murs, s’effondrer sur nous. C’était un miracle que la maison tienne encore debout.

Chez Edgar, les enfants étaient en train de faire leurs devoirs sur la table du salon. Edgar tournait autour de la table, il passait de l’un à l’autre, les mains derrière le dos, et il leur disait « oui, comme ça », ou « continue, c’est bien ». Il nous a jeté un regard quand nous sommes rentrés et a posé son index sur sa bouche – il ne fallait surtout pas les déranger.
Alice est allée à la cuisine, je me suis assis dans le sofa, la télé était éteinte. J’ai regardé les enfants se concentrer sur leurs cahiers. Elodie mâchouillait le bout de son crayon de bois, ses cheveux tombaient autour de son visage pour mieux dissimuler ce qu’elle pensait de tout ça. Noah écrivait d’un air très appliqué, il n’arrêtait pas de passer sa langue sur ses lèvres. Au bout d’un moment Edgar est venu s’asseoir avec moi. Il a dit d’une voix très basse quelque chose comme « Vos enfants ne sont vraiment pas difficiles », ou alors « Compte tenu de la situation, ces deux-là sont vraiment très courageux » – je ne me souviens plus exactement.
J’ai dit : « Je ne les avais jamais vu aussi silencieux. Vous voulez une bière ? J’ai acheté un pack cet après-midi. Alice doit l’avoir mis au frigo.
- Ne bougez pas. Je vais nous en chercher une, » a dit Edgar.
Il s’est levé et est passé dans la cuisine. Son absence soudaine a semblé perturber les enfants qui ont subitement relevé la tête de leurs cahiers : « Où est Monsieur Edgar ? a demandé Elodie.
- Il arrive, chérie. »
Je me suis levé et suis allé l’embrasser sur le front. « Tu as fini tes devoirs ?
- Oui, je crois.
- Et toi, No ? »
Il a rebouché son stylo et a fermé son cahier. Dans la cuisine j’ai entendu Alice éclater de rire, Edgar est réapparu, une bière dans chaque main.
« Elles sont bien fraîches », a-t-il dit en les levant de chaque côté de sa tête.

Dans l’ensemble, le repas s’est bien passé. Alice avait préparé trois pizzas pour nous cinq. Nous voulions manger devant la télé, à la bonne franquette, mais Edgar a insisté pour que nous nous installions à table – il avait mis le couvert.
Au début du repas il est allé chercher une bouteille de vin à la cave. L’étiquette de la bouteille était en partie effacée et je ne m’y connaissais pas suffisamment en vin pour en être sûr, mais la mine réjouie et fière d’Edgar quand il l’a débouchée m’a laissé penser que c’était un grand cru. Alice et moi n’avons pas osé dire quoi que ce soit. Il nous a servi un grand verre à chacun et nous avons trinqué.
« A une nouvelle vie ! » s’est exclamé Edgar, en approchant son verre des nôtres.
« A une nouvelle vie », a répété Alice.
Nos verres se sont entrechoqués au-dessus de la table.

Nous avons couché les enfants tout de suite après dîner, dans la chambre d’amis. Le lit était immense. Ils se sont déshabillés, ont enfilé les pyjamas neufs que leur avait achetés Alice. No a sauté dans le lit. Sa sœur était déjà endormie.
Dans le salon, Edgar avait allumé la télé. Il était assis dans son fauteuil, un verre de whisky à la main. Alice et moi nous sommes assis au bord du canapé. Nous avons regardé la télé avec lui en silence. C’était un film en noir et blanc que je n’avais jamais vu. L’histoire d’un homme qui erre dans une forêt avec un indien. Ils sont poursuivis par trois chasseurs de prime. A un moment je me souviens avoir pensé que c’était Edgar qui regardait la télévision avec nous, qu’il était une personne de trop – un intrus dans son propre salon. J’étais pétrifié, je n’osais rien dire. Edgar a dû avoir la même impression car il est parti avant la fin du film, il nous a souhaité une bonne nuit. Si nous avions besoin de quoi que ce soit, nous n’avions qu’à le réveiller. Nous n’aurions pas de mal à déplier le canapé-lit, les draps à l’intérieur étaient propres, le clic-clac n’avait jamais servi. Nous l’avons remercié, il a doucement fermé la porte derrière lui, et tout ce dont je me souviens ensuite, c’est d’avoir éteint la télévision à l‘aide de la télécommande, et puis aussi de l’obscurité qui nous a envahis Alice et moi tout de suite après. Nous nous sommes endormis dans le canapé, assis l’un à côté de l’autre. La tête d’Alice reposait contre mon épaule et elle a soufflé juste avant de s’endormir, ou que je ne m’endorme moi-même : «... nous sommes ici chez nous. »

Aujourd’hui nous habitons un petit appartement dans le centre-ville. La maison a été rénovée, et nous l’avons vendue. Ça ne s’est pas fait facilement, mais il a bien fallu tout recommencer à zéro.
Les enfants ont fini par s’habituer à cette nouvelle vie. Au début ils ont beaucoup pleuré, nous avons passé beaucoup de temps avec eux, dans leur nouvelle chambre, leurs nouveaux lits. Il fallait les consoler. Je crois aussi qu’Alice et moi, nous ne pouvions être rassurés d’avoir fait le bon choix qu’en leur redonnant le sourire. Ils étaient au moins autant un soutien pour nous que nous l’étions pour eux.
Pour ce qui est d’Edgar, nous ne l’avons plus jamais revu. Nous n’avons dormi qu’une seule nuit chez lui, ensuite nous sommes allés à l’hôtel. Il voulait nous en dissuader mais nous étions plutôt mal à l’aise à l’idée de rester plus longtemps chez cet homme que nous ne connaissions pas vraiment. Edgar... Parfois, j’y repense. Quand je suis à la fenêtre du salon et que je regarde les voitures en bas dans la rue. Je le revois. Edgar. Sa main, écartant les rideaux à la fenêtre pour lui laisser voir dehors ce qu’il y avait à voir.
Un homme en pyjama en train de regarder sa maison brûler.
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