À un détail près

il y a
9 min
942
lectures
14
Qualifié
Je mène une vie parfaite. Un mari que j’aime, une jolie petite maison en banlieue, avec un beau jardin. À un détail près. Depuis cinq ans que nous sommes mariés, Pierre et moi n’avons toujours pas d’enfant. C’est vrai que ça me travaille, un peu. Mais nous avons encore le temps, après tout. De nos jours, même après trente ans, une femme peut avoir des enfants sans risque.

Et même si nous ne devions pas en avoir, je ne dis pas que ça ne me manquerait pas, mais je m’en remettrais. J’ai beaucoup d’occupations, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. J’ai ma petite maison et mon jardin à entretenir, mon époux à bichonner, et je suis très heureuse comme ça.

Ce n’est pas parce que je ne travaille pas que je me la coule douce, attention. Pierre m’appelle sa petite gestionnaire. Il gagne l’argent, et moi, je le compte. Pour faire une nouvelle véranda, il faut bien économiser un peu. Sans pour autant nous serrer la ceinture, c’est vrai que je calcule chacune de nos dépenses de façon à ce qu’elle ne dépasse pas le nécessaire. De toute façon, Pierre aura bientôt une promotion.

Il faut dire qu’il travaille beaucoup. C’est le petit détail qui me gène parfois. Il rentre souvent tard le soir, a des réunions, des séminaires certains week-ends. Ce n’est pas que ça me dérange, mais il m’arrive de me sentir un peu seule, dans tout ça. Et notre petite maison me paraît alors bien grande.

Mais je ne veux pas avoir l’air de me plaindre. C’est vrai qu’à ce détail près je suis heureuse, comblée, même. Et parfois, quand il le peut, Pierre m’emmène avec lui en déplacement. C’est un mari si attentionné, si doux, quand il a du temps à me consacrer. Je ne vais pas lui reprocher ses absences, après tout, c’est pour nous qu’il fait tout ça.

Je pourrais travailler, moi aussi, mais Pierre préfère me savoir à la maison. Il dit que si je travaillais, nous risquerions de ne plus nous voir du tout. Il a sûrement raison. Et de toute façon, je travaille, à la maison. Essayer d’être une parfaite ménagère, ça n’est pas toujours de tout repos.

Aujourd’hui, on est vendredi. Un vendredi comme les autres, avec la chance d’avoir mon Pierre à la maison tout le week-end. Il est parti tôt ce matin, exprès pour qu’on puisse avoir une vraie soirée en amoureux. Le vendredi, il fait souvent ça. À un détail près : aujourd’hui, il avait rendez-vous avec son directeur, j’espère que ça ne le retiendra pas trop tard. En tout cas, je suis sûre qu’il va rentrer avec un grand sourire ce soir, parce qu’il aura enfin eu sa promotion.

Pour l’occasion, je vais lui faire un sauté d’agneau avec des girolles, je sais que c’est son repas préféré.

Tiens, je vais mettre une bouteille de champagne au frais, ça lui fera plaisir, à mon Pierre. Je lui dois bien ça, c’est vrai, c’est le mari le plus merveilleux du monde. À un détail près, bien sûr. Qu’est-ce qu’il est tête en l’air, parfois ! Ce matin, il a encore oublié son portable sur la table de l’entrée. J’ai bien essayé de l’appeler au travail, pour le lui dire, mais il était en réunion. De toute façon, il a bien dû s’en rendre compte.

Mais, il faut que je me mette à la cuisine ! C’est qu’il est déjà 16 h 00 et moi, je veux que la maison soit toute pleine d’odeurs quand il rentrera. Je préparerai des petits canapés pour aller avec le champagne, j’ai acheté du tarama exprès. Mais pour l’instant, je prépare mon agneau, comme ça, je le mettrai à la poêle vers 18 h 30, juste avant qu’il rentre.

Tout est prêt, tout est parfait. À un détail près : je me suis coupé le doigt en éminçant les oignons. Il faut dire que j’étais un peu distraite. Pierre ne m’a pas rappelée de toute la journée et ça me fait toujours bizarre, quand ça arrive. C’est vrai que ça n’est pas souvent, mais... je suis sans doute trop possessive. Chaque fois qu’il oublie de m’appeler, je ne peux pas m’empêcher de croire qu’il ne pense pas à moi. Je me sens un peu ingrate, je sais bien qu’il est surchargé de travail, mais à passer toutes mes journées toute seule, il est normal que je m’ennuie de lui, non ?

Je suis une midinette de trente-deux ans, et j’en suis très fière. J’aime mon époux comme au premier jour. D’ailleurs, je vais filer me choisir une tenue plus affriolante que mon vieux tablier. Il a travaillé si dur pour l’avoir, cette promotion, il mérite bien une petite récompense.

J’ai pris une bonne douche, et me suis faite toute belle. Parfumée aux endroits stratégiques, maquillée juste ce qu’il faut. Une petite nuisette légère, sa préférée. J’ai baissé les stores et allumé les chandelles. Et puis comme ça, je peux laisser les fenêtres ouvertes, c’est qu’il fait encore bon pour la saison.

Pierre sera bientôt là, maintenant. Il est 18 h 00, il ne va plus tarder. Dans trente minutes, je me mets à la cuisine. J’espère que le champagne sera assez frais, je m’y suis prise un peu tard. Je sais ce que je vais faire, je vais mettre les flûtes au freezer, comme ça, ce sera parfait. À un détail près. Et si Pierre n’avait pas sa promotion, finalement ? Il sera contrarié de voir que j’ai tout préparé pour rien. Il va encore me reprocher de jeter l’argent par les fenêtres. C’est qu’il est un peu soupe au lait, mon Pierre. Mais il a raison, dans le fond. C’est vrai que je m’emballe souvent un peu vite.

S’il n’a pas sa promotion, je le saurai rapidement. Je lui servirai juste le sauté d’agneau, et je ne lui dirai pas pour le champagne. Je n’aime pas lui cacher des choses, mais il sera fatigué, quand il rentrera. Je n’ai pas envie de lui causer plus de souci qu’il n’en a déjà. Dans ce cas-là, on boira le champagne une autre fois.

Allez, à la cuisine. C’est l’heure. Maintenant, je connais la recette par cœur, je pourrais la faire les yeux fermés. Il faut dire que c’est assez simple. À un détail près, évidemment ; il y a un ordre à respecter sinon, ça n’a plus le même goût. Je fais revenir mes oignons, et pendant ce temps je sors le tarama pour qu’il ne soit pas trop froid. L’agneau, je le rajouterai au dernier moment. Il faut d’abord laisser la viande se réchauffer un peu à température ambiante, sinon elle cuit mal.

Tout est parfait. Ce sera une soirée merveilleuse. Je me suis même fait une manucure. Pas de laisser aller dans les petites choses. Mais je m’inquiète un peu. Pierre devrait déjà être là. Il doit sûrement être coincé dans les bouchons, le vendredi, c’est fréquent. Si seulement il n’avait pas laissé son portable, je pourrais l’appeler.

Tant pis. Je vais couvrir mes poêles et arrêter les plaques. Sinon, ça va être trop cuit. C’est tout moi, ça. J’aurais pu cuisiner pendant qu’il prenait sa douche. Mais je voulais tellement qu’il sente toutes ces bonnes odeurs en ouvrant la porte...

À un détail près, ça aurait pu être parfait. Mais c’est toujours comme ça, non ? C’est quand on essaie de tout programmer à l’avance qu’on tombe sur un imprévu. Il est près de 20 h 00, je ne vais quand même pas passer la soirée à me ronger les sangs. S’il lui était arrivé quelque chose... Allez, je vais regarder un peu la télé pour me changer les idées.

Il est 21 h 00. Je n’ai même pas faim, tant je suis angoissée. Aux informations, j’ai guetté l’annonce d’un accident, ou quoi que ce soit d’autre qui aurait pu lui arriver. J’ai mis Fip, à la radio, où ils donnent tous les bouchons et les carambolages en direct. Rien à signaler. Son directeur a dû le retenir plus longtemps. Je vais me forcer à manger un morceau.

Pierre devrait être là depuis au moins trois heures. Je sais bien qu’il travaille tard, parfois, mais tout de même, il aurait pu m’appeler. Je suis vraiment inquiète. J’essaie de me rassurer en me disant que s’il avait eu un problème, il m’aurait appelée. À un détail près, bien sûr, c’est s’il s’est fait agresser dans la rue, puisqu’il n’a pas son portable. De toute façon, il y a peu de risques, il travaille dans un quartier sûr. Si seulement j’avais un moyen de le contacter...

Tant pis, puisqu’il est 22 h 00 passées, je vais aller me coucher. Je laisse le plat dans le micro-ondes et un post-it sur la table, il n’aura plus qu’à chauffer. Bonne nuit, mon chéri, je t’aime.

Demain, comme il sera sans doute mort de fatigue, j’irai au marché pendant qu’il finira sa nuit. Je lui prendrai des croissants à la boulangerie. À un détail près, oui, il faudra que je pense à aller à celle qui est près du concessionnaire, l’autre, elle est toujours bondée, à cette heure-ci. Il ne faudrait pas que j’arrive avec les croissants après qu’il a fini son petit déjeuner.

S’il est resté aussi tard au travail, c’est qu’il l’a sûrement eue, sa promotion, après tout. Avec toutes ces nouvelles responsabilités, il a dû être débordé, le pauvre... Demain midi, on boira le champagne, et s’il le veut, on ira même faire une petite sieste après déjeuner, pour fêter ça dignement.

Quand je me lève, Pierre est déjà parti travailler. Le vendredi, il commence plus tôt, mais il finit plus tôt, aussi. Ce soir, je lui fais du sauté d’agneau, je sais qu’il adore ça. Et si j’achetais des girolles pour aller avec ? C’est la saison, et en plus, chez le maraîcher, elles ne sont pas très chères, pour une fois. C’est qu’il faut que je fasse attention à nos dépenses, si on veut avoir notre nouvelle véranda au printemps. Quand je dirai à Pierre quelle bonne affaire j’ai faite, avec les girolles, il sera fier de moi.

Je pourrais lui dire maintenant, d’ailleurs. Ah, à un détail près que j’ai failli oublier. Pierre a laissé son portable sur la table de l’entrée en partant, ce matin. Tant pis, je l’appellerai au bureau en rentrant à la maison.

Je sais que tu aimes ton travail, mon Pierre, mais je me demande si tu n’en fais pas un peu trop. Au téléphone, ton collègue m’a dit que tu étais en réunion. Tu vas finir par te tuer à la tâche. Tes réunions te prennent la moitié de tes journées, et après, tu restes tard au travail pour rattraper ton retard. Si ça continue comme ça, je vais lui dire, moi, à ton patron, que tu as plus que mérité ta promotion !

Tiens d’ailleurs, puisque j’y pense, je vais mettre le champagne au frais tout de suite. Comme ça, il aura juste la bonne température quand tu rentreras.

Tu sais, mon chéri, en rentrant des courses, ce matin, j’ai coupé par le parc et j’ai croisé des mamans avec leurs bébés. J’aimerais tellement qu’on ait un enfant... Ce ne serait pas merveilleux, d’avoir un bébé qui gazouille à la maison ? Je sais que tu en as envie autant que moi. À un détail près, c’est qu’avec ton travail tu n’es pas souvent là et tu aurais peu de temps à lui consacrer. Moi, je suis égoïste, parce que, du temps, je n’ai que ça. Mais tu as raison, un enfant, ça a besoin d’un père. Il faut que j’arrête de ressasser tout ça. Je me rends malheureuse, et toi, ça te met en colère. Je suis si bête, parfois.

Et puis, je n’ai pas le temps de m’apitoyer, il faut que je me mette à ma cuisine, et vite. Pour que tout soit prêt quand tu rentres. J’ai tout fait comme d’habitude. À un détail près, et là tu vas être fier de moi : cette fois, je ne me suis pas coupé le doigt. Normalement, ça m’arrive à tous les coups, en grattant les girolles ou en coupant les oignons. Il faudra que tu trouves un autre sujet pour te moquer gentiment de moi, ce soir. À chaque fois, tu disais que c’était la petite touche spéciale de la recette.

Tu me manques, mon Pierre. Mais si je te le dis, tu vas encore te fâcher. Tu sais, même si je ne me plains pas, ce n’est pas toujours drôle d’être seule à la maison toute la journée. On pourrait avoir un chien, en plus, ce serait utile, les week-ends où tu n’es pas là. C’est que je ne suis pas rassurée, moi, dans notre maison isolée. Il y a déjà eu trois cambriolages en ville, cette année. Alors, un chien, ce serait une bonne idée, non ? À un détail près, bien sûr : j’oubliais que tu y es allergique. Et puis, un chien, on ne peut pas toujours l’emmener en vacances. Finalement, tu as sans doute raison, ce serait plus encombrant qu’autre chose.

Tout est prêt et moi aussi. J’ai mis la petite nuisette que tu aimes bien, avec le déshabillé assorti. J’ai même pensé à tamiser les lumières, pour l’ambiance. La soirée va être merveilleuse. À un détail près. Il ne manque plus que toi pour que tout soit parfait.

Tu devrais être là depuis longtemps, il est 19h30. Je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter, mais puisque je n’ai aucun moyen de te joindre, je ne peux que t’attendre. J’espère seulement qu’il ne t’est rien arrivé.

J’ai allumé la télévision, pour me distraire. À un détail près, c’est que je n’arrive pas vraiment à me concentrer, je suis trop angoissée. À ton travail, ça ne répond pas. De toute façon, à 21h00, le bureau est fermé. Je vais manger un peu, et si à 22H00 tu n’es pas rentré j’irai me coucher.

Je t’ai laissé un post-it sur la table de la cuisine, j’espère que tu le verras. Le plat t’attend tout prêt dans le micro-ondes, tu n’auras plus qu’à le réchauffer. Tu seras sûrement un peu déçu qu’on n’ait pas pu savourer ce repas ensemble, mais tu seras tellement affamé que tu mangeras quand même de bon cœur. Moi, je vais aller me coucher. Bonne nuit, mon chéri, je t’aime.

Demain, j’essaierai de ne pas te réveiller en allant au marché. Comme ça, je te ramènerai peut-être des croissants. Enfin, on verra, le samedi matin, il y a toujours un monde fou à la boulangerie, alors... Je sais ce que je ferai : j’irai tôt à la boulangerie, et je repasserai par la maison avant d’aller au marché. Comme ça, je t’amènerai ton petit déjeuner au lit. Tu adores te réveiller avec l’odeur du café et des croissants tièdes.

Et je m’en fiche s’ils pensent tous que je suis folle, et si j’en ai l’air à toujours répéter les mêmes gestes, les mêmes choses que ce jour où tu n’es pas rentré. Ils ont peut-être raison, d’ailleurs. À un détail près. C’est de toi que je suis folle. Malgré ce que tu m’as fait. Malgré tous tes défauts que je vois mieux maintenant. C’est le manque de toi qui me rend folle. Ne pas savoir où tu es, ni ce que tu fais, encore moins à quoi tu pensais, ce vendredi où tu m’as abandonnée. Ne pas savoir ce que je t’ai fait surtout, parce que c’est bien de ma faute si tu es parti. Tant pis si on me regarde de travers dans la rue, et tant pis si toutes les conversations s’arrêtent quand j’entre quelque part. Tant pis pour eux, s’ils ne comprennent pas. Et tant mieux, même, si ça fait rire le boucher, et le reste de la ville.

C’était il y a une semaine ou un mois, ou deux, je n’en ai plus aucune idée. Et ça m’est égal. Je veux bien devenir folle, si ça peut te faire revenir. À un détail près cette journée était parfaite, et je me dis que si, en la déclinant à l’infini, je parviens à trouver ce qui n’a pas marché, alors peut-être que tu reviendras. Demain, je te ferai un sauté d’agneau avec des girolles, et on boira du champagne, même si tu n’as pas eu ta promotion. Je me ferai si belle, si désirable, que tu ne voudras plus jamais me quitter.

Oui, demain. Demain, tout sera parfait. Dans les moindres détails.

14
14

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Dans l’ombre de la 414

Élodie Torrente

La première fois qu’ils se sont vus ? C’était au niveau de la porte tambour, côté mer. Une scène digne d’un Lelouch. Moi qui fredonne chabadabada à chaque fois que je rentre dans... [+]