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À toutes les petites mains

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Ces quelques mots sont pour vous.
Les révoltés du Dimanche, les indignés toujours vêtus à la dernière mode, les scandalisés qui préfèrent tirer les rideaux sur ce qui se passe dehors, les dé-croyants intermittents à cette mondialisation pas si heureuse, les petites mains frustrées qui s’écorchent pour le système. La minuscule bourgeoisie, suffisamment cultivée pour briller en soirée. Les moyens de la chaîne alimentaro-sociale. Gagnants pour les faibles. Envieux pour les forts. À vous, les tièdes, vaguement contents, définitivement frustrés, sous-vivants d’un monde qui vous marche dessus.
Demain, est un jour important.
Les états ont tranché. Les débats sont clos. La fameuse offre « Cyber » va enfin être mise sur le marché. Et je serais parmi les premières à m’inscrire au programme. Je vais offrir ma carcasse limitée à la Recherche. Une pionnière updatée. Lui permettre d’avancer un peu plus. Quelques pas supplémentaires pour la cause. Ils vont m’ouvrir le crâne, les membres, le torse. Ils vont trifouiller mes organes et implanter leurs prototypes. Je n’ai fixé aucune limite dans le contrat. Qu’ils s’expriment comme bon leur semblera. Ils ont carte blanche pour bricoler une version « up » de moi-même. Si je tiens le coup, alors je deviendrais une surhumaine. Comme un prolongement évident de notre espèce condamnée.
Quoi ? Vous ne me croyez pas ?
Nous sommes en sursis.
Vous en doutiez ? Bien au chaud dans nos petites cages invisibles. L’heure est grave. Plus que ça, elle étouffe. Nous ne l’avons pas vu venir lorsque nous sommes parvenus à créer le premier être artificiel. Nous n’avons songé qu’aux possibilités, aux gains de temps et d’argent, comme toujours. Nous avons extrapolé sur une réalité qui allait être toute autre. Aujourd’hui, les artificiels sont partout, et nous ne comptons plus les millions d’emplois qu’ils ont détruit. Les bassins industriels et les secteurs d’activités où les humains ont tout simplement été écartés. Parce qu’il est de bon ton aujourd’hui, de préférer un artificiel. Ces derniers ne mangent pas, ne dorment pas, ne se syndiquent pas, ne réclament pas. Ils n’auront aucun problème de couple, d’enfant, d’ordre moral ou même de dépression. Une fois obsolète, on les remplace et tourne la machine.
Pire encore, j’ai appris que même le commerce du sexe, celui où la chair est la matière première, est violemment attaqué par les offres des fabricants de robotiques. Non pas que cette activité m’enthousiasme, là n’est pas le sujet. Ce qui est terrifiant, c’est ce terrain que nous perdons. Comme des rochers grignotés par les vagues. Comment lutter contre un produit qui peut vous offrir les mêmes sensations que le matériau d’origine sans discuter ? Mieux encore, avec les bonnes options, il pourra donner vie à plusieurs de vos fantasmes en même temps ! Pas de fatigue. Pas de refus. Une qualité de service que la chair ne peut atteindre. Contrairement aux artificiels, nos corps s’abîment. Ils flétrissent, se fanent, se démodent et enfin, s’éteignent.
Je nous accuse de tiédeur.
Je nous accuse de laisser faire.
Nous ne pourrons pas nous battre si nous n’utilisons pas les mêmes armes qu’eux. Puisqu’ils utilisent le Progrès contre nous, avec notre aval, alors il est temps de leur rendre la pareille. Vous allez me dire que j’affabule, que je ne suis qu’une folle qui s’imagine des choses. Alors, je vous le dis, interrogez-vous sur votre travail. Et demandez-vous si vous êtes un maillon si indispensable à son fonctionnement. D’après vous, combien de temps mettront-ils à comprendre qu’un robot qui analyse les données est bien plus fiable et plus performant qu’un humain ? Regardez les essais spatiaux, désormais chaque homme de l’espace est accompagné de son cosmo-artificiel. Par sécurité dit-on. Mensonge, c’est un remplacement sournois. N’oubliez jamais que ces choses que nous avons inventées n’ont pas besoin de respirer. Bientôt, elles s’en iront à la conquête d’autres mondes. Une dangereuse mise à jour. Bientôt, elles envahiront les open-space, les cabinets d’études, de gestion, elles seront chefs de secteurs, d’équipe, de chantiers, de laboratoire. Elles occuperont des postes à responsabilité. Peut-être même nous gouverneront-elles ! Faisant ainsi déguerpir la classe moyenne. Vous, moi. Les micro-bourgeois. Les biens au chaud qui ne peuvent s’empêcher de baver sur le classement des grandes fortunes. Croyant qu’on peut en être, alors qu’au rythme des choses, c’est dans les fameuses « sinistropoles » qu’on échouera. Ces quartiers, parfois villes entières anéanties par le chômage de masse, l’abandon des pouvoirs publics et une criminalité omniprésente. Des coupe-gorges où il fait si mal vivre. Nids à combinards, saoulards, escrocs, pervers, aux tarés en tous genres ! Des enfers sur lequel planent des drones, prêt à jouer de la mitraille pour « sécuriser » les habitants.
Voilà ce qui nous attend si nous restons de chair et de marbre. Si nous nous permettons d’imaginer que non, jamais, nous en arriveront « là » un jour. Sauf que « là » n’est pas un horizon lointain. « Là » c’est aujourd’hui, ici et maintenant. Et pendant que certains regardent faire, d’autres agissent. C’est comme ça que s’est bâtit notre société. Parce qu’un jour, quelqu’un a décidé de faire quelque chose. Vous pensiez être à l’abri ? Pourtant vous l’entendez partout, notre modèle est trop cher, il est urgent de réduire les dépenses. Si demain sortait une étude sur le manque à gagner causé par les congés payés chez les classes moyennes, combien de temps s’écoulerait-il avant une proposition de loi adéquate ? Combien de temps avant d’être mis au banc par les artificiels ?
Il n’y a pas d’abri. Pas d’échappatoire. Il convient de regarder cette vague en face, et de se préparer à l’essuyer.
Je ne veux pas être chassée de ma vie. Jetée de mon travail parce que pas assez performante. Je refuse d’être une proie dans cette jungle. Le monde n’a que faire des tièdes. De ceux qui se plaignent tout en laissant faire. Il veut des convaincus, des décidés. Des éléments qui assument. Il n’a que faire du troupeau indécis. Pire encore, c’est un boulet qu’il traîne depuis trop longtemps. Je ne serais pas de ce bois-là. Et vous feriez bien de me suivre.
Et si vous pensez une seule seconde que sonnera le réveil collectif, alors vous vous leurrez. Vous pensez qu’Hitler a rempli les camps de la mort avec ses petites mains à lui ? Non. Cet holocauste a été rendu possible parce que des milliers de personnes ont permis cela. Toute une machinerie humaine mise en branle pour son propre péril. Tant d’efforts pour se faire si mal à soi-même. C’est là notre faille collective. Passivité et complicité, mues par notre désir d’atteindre un jour le sommet.
Si nous laissons faire, alors c’est toute notre espèce qui aura perdu. Faillir est un droit. C’est dans notre nature même d’échouer pour apprendre, et recommencer. L’humanité ne peut pas se résumer à une poignée d’individus isolés dans leur tour de verre ! Le monde n’est pas une bulle dans une coupe de champagne. Mais pour empêcher cela, il est nécessaire de se relever, et de se battre. Même si la bataille semble perdue d’avance. Après tout, notre espèce n’est-elle pas parvenue au sommet de la chaîne alimentaire grâce à sa formidable capacité d’adaptation ?
Je sais bien ce que vous allez me dire.
Que tout cela est une erreur. Que si les têtes les plus pensantes se permettent d’autoriser les modifications cybernétiques, c’est pour nourrir un dessein bien différent du nôtre. Que ce projet se destinera avant tout pour la Défense, la Police, les Athlètes et non pour la santé du peuple. Je suis consciente de cela. Tout comme je sais combien il sera difficile d’être aussi compétitifs avec des adversaires aussi « parfaits ». Et justement, c’est là que réside leur faille.
Ils sont beaucoup trop confiants. Il est urgent de faire valoir notre droit à l’erreur. Oui, contrairement à eux, nos enveloppes sont fragiles et surtout, uniques. Nous n’avons pas de connexion Wi-Fi intégrée. Nous n’avons qu’un contrôle limité sur les humeurs de notre corps, c’est vrai. Mais nous avons un cœur qui cogne, qui pompe, du sang qui bat sous notre peau. Nous sommes capables. Même au bord du gouffre, au fond du trou, nous trouverons la force nécessaire pour exister. Demandez à un tétraplégique comment il trouve son existence, et vous verrez que sa réponse vous surprendra. Justement, plus que nous, c’est pour toutes ces personnes qu’il est important d’agir. Il faut remettre le facteur humain et sa possibilité d’échouer à l’ordre du jour.
Je nous demande de devenir parfait pour que survivre notre droit à l’erreur. Que résistent nos imperfections. Ils attendent de nous une léthargie et une docilité qui n’a plus lieu d’être. N’oubliez pas qu’il suffit d’une étincelle dans le circuit. D’un seul rouage décidé à tourner dans l’autre sens. Et là, c’est toute cette machinerie qui déraillera ! N’avez-vous pas envie de cela ? Préférez-vous devenir cette espèce soumise et déclinante ? Vous pensez qu’il s’agit d’un dialogue ? Il n’y en a pas. Il n’y en a aucun. C’est et ça a toujours été une lutte. Parfois violente, souvent injuste, désespérée même. Et pourtant, elle a permis l’impensable. Comme lors des manifestations pour le projet « Nanossance ». Il faut dire qu’ils n’y avaient pas été de main morte ; une injection de robots macroscopiques chargés d’étudier le fœtus pendant sa gestation et de le supprimer en cas de défaillance génétique. C’était déjà un premier indice ! Ils veulent nous pousser à cela. Repeupler la planète avec du beau, du performant, de l’obéissant. Il ne faut pas se laisser faire.
Donner-leur votre carcasse. Qu’ils s’éclatent dessus. Qu’ils optimisent vos cordes vocales, vous beuglerez plus fort sur les barricades ! Qu’ils vous reboostent votre cerveau, vous pourrez mieux transmettre ce que vous savez ! Et n’oubliez jamais que cela fait bien trop longtemps que l’État d’Urgence macère dans notre Constitution. Que la Police a dorénavant le droit d’assassiner en toute impunité ! Rappelez-vous l’Automne pacifique pour les réfugiés climatiques de 2032 ! Ce carnage a directement été financé par nous, les contribuables.
Les moyens.
Je vous écoute durant mes déambulations nocturnes. J’entends vos doléances. Comme quoi il n’y a que vous qui payez. Comme quoi vous êtes dépouillés. Mis à nu par les riches, les pauvres et tout le reste. Des troupeaux de mômes capricieux. Prêt à faire rouler vos larmes pour un peu de réconfort. La vérité est que vous n’avez pas conscience de votre importance, de votre place. Vous êtes un fusible indispensable, et il n’y a que vous pour l’ignorer. Alors, jouez le jeu pour le foutre en l’air ! Réveillez-vous une fois pour toute ! Vous avez les armes, et surtout, vous connaissez les adversaires. Vous savez quels sont les enjeux, les problèmes et surtout leur cause. Comment croire que les moins aisés sont les coupables qui font tanguer toute la machine ? À moins que vous ne préfériez connaître le même sort ? Vous savez, les portes de votre structure fermées du jour au lendemain. Plus de lumière. Et soudain, tandis que vous infusez sur ce qui se passe, voilà que déboulent les camions. Plein d’artificiels déjà au courant de vos dossiers, de vos urgences en cours, de vos priorités, vos procédures. Vos identifiants, vos codes, jusqu’au moindre mémo, tout. Ils ont tout pour vous dégager de votre socle. Et vous vous retrouvez cloués sur place. Vous savez que c’est en train d’arriver mais vous ne parvenez pas à l’encaisser. Votre temps suspendu, comme au ralenti dans les films d’antan. Voilà ce qui vous attend.
Et vous savez pertinemment ce qui se passe lorsqu’on se retrouve sans travail aujourd’hui. On en crève.
Il n’y a pas de recyclage à moins d’être verni et d’être dans les petits papiers des « bonnes personnes ». Et si à la place, vous offriez une autre définition à ces termes dans notre société ? Ce sont eux qui ont besoin de vous. De moi. Sans nous, sans les petites mains de l’ombre, il ne restera rien de leur projet. Peut-être que ce sera le foutoir. Peut-être que ça bloquera et que la fin du monde s’invitera à la fête. Pour cela, il n’y a qu’un moyen de le savoir.
Je vous remercie de votre attention.
Rendez-vous sur le billard.
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