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Gérald Truchot

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Les ténèbres.

Un couloir sombre, taillé dans une roche noirâtre par des créatures que les dieux eux-mêmes ont oubliées. Lentement, les murs s'animent, éclairés par la danse folle d'une lumière rougeoyante. Sur les parois, on devine des impacts de pioches et des empreintes de griffes démesurées. Le boyau suinte, siège d'un mal dont on ne veut connaître l'origine. La lumière se rapproche, épaisse. Des bruits de pas l’accompagnent. Un son mat, sans relief, absorbé dès son émission par le sol bosselé.

Deux silhouettes se découpent sur les murs. Les formes torturées se meuvent d'une façon grotesque, agitées de soubresauts.
Désarticulées par les assauts conjugués des irrégularités de la paroi et de la lumière, elles avancent hors du temps, perçant les ténèbres dans leurs robes pourpres.

— Attention ! On arrive dans une salle.
— Très bien. Vous désirez officier ou j'envoie un éclaireur ?
— Euh... envoyez un éclaireur, je n'ai pas encore totalement récupéré de notre dernière rencontre. Ma jambe me lance encore.
— Comme il vous plaira.
— Et cette fois, si possible, ne portez pas votre choix sur un chien de l'enfer.
— Pourquoi donc, mon ami ?
— Et bien, la dernière fois, il s'est soulagé sur mes bottes juste avant que vous ne le révoquiez.
— Par Gürügoll ! Toutes mes excuses mon pauvre ami.
— Oui, surtout pour mes bottes. Elles empestent le souffre et la m...
— Ahhhh... c'est donc ça cette odeur qui nous poursuit depuis tout à l'heure. Oui, c'est caractéristique des chiens de l'enfer : putride et sulfureux.
— Oui. Je confirme.
— Je vais essayer autre chose... Voyons voir... Pour une salle circulaire, plongée dans la pénombre, en ajoutant un fort malus olfactif, le Tchernorabbit me paraît tout indiqué.
— Tchernorabbit ?!
— Oui, cher ami, c'est le terme vulgarisé. Il s'agit en fait d'un lapin bicéphale, Leporellus Tchernobilus en langage érudit. Bon, éloignez-vous un peu, l'odeur de vos chausses pourrait le faire fuir prématurément. Veni, vidi lapinus Tchernobilus ! Zbafff !

Un splendide lapin au pelage blanc immaculé se matérialise aux pieds de l'invocateur. Paisiblement installé sur son arrière-train, il fixe son maître de ses quatre yeux dénués d'intelligence. Nerveux, il se raidit et hume frénétiquement l'air ambiant de ses deux paires de narines.

— Mais... que fait-il ?
— Il a peur. Il sent un danger.
— Encore ?!
— Non, rien de désagréable pour nous deux, enfin... pas à court terme. Je pense qu'il vient de flairer... vos bottes. Je suis sincèrement désolé, mais je crois qu'il va falloir que vous vous en délestiez.
— Je n'ai pas vraiment le choix, dirait-on. Heureusement que je ne me sépare jamais de mes chaussons de monte-en-l'air.
— Assurément. Que serait un voleur sans ses chaussons.

Le voleur s'étant débarrassé de ses bottes, le lapin reprend consistance. Rassuré, il fait quelques bonds autour de l'invocateur, nullement impressionné par l'atmosphère pesante qui règne en ces lieux. Puis, avec nonchalance, la tête de droite commence à lécher les oreilles de celle de gauche.

— Bien, il a l'air tout à fait compétent et lucide. Je vais lui lancer un sortilège de lumière mineure. Il pourra s'orienter plus facilement et nous pourrons ainsi apprécier au mieux sa progression dans la salle.

L'invocateur marmonne une suite de mots étranges et une vapeur blanche commence à émaner de ses paumes. Il s'agenouille près du lapin et le caresse avec douceur. Quelques instants plus tard, le lapin baigne dans une douce lueur crémeuse.

— Va ! Léporidé, explore cette salle, je te l'ordonne.

Le lapin pénètre dans la salle sans hésitation. La lumière qu'il projette renseigne rapidement les deux compagnons sur la taille de la pièce : une trentaine de mètres de diamètre et une porte à l'autre extrémité. Le plafond, trop haut, n'est pas visible. Rassurés, le voleur et l'invocateur traversent et s'approchent de la porte.

— Ça fait plaisir une salle sans piège. C'est reposant.
— Pour le repos, il faudra attendre. Regardez la porte. Il n'y a pas de poignée ni de serrure.
— En effet, mais regardez de plus près, on dirait qu'un texte est gravé dans le bois. On voit mal, il y a une espèce de résine collée sur la porte. Je vais gratter un peu avec ma dague. Scritch, scritch, scritch... Voilà c'est fait. Par contre, je ne connais pas ce langage, on dirait du gnome à première vue.
— Laissez-moi voir. Hum... En effet c'est bien un dialecte gnome mais certains mots me sont inconnus.

Le voleur regarde en direction du tunnel quelques instants, comme s'il s'attend à voir arriver quelqu'un.

— Vous avez entendu ?
— S'il vous plaît, mon ami, j'essaie de déchiffrer ce texte.
— Je crois que quelqu'un vient de crier mon nom.
— ...
— Étrange, par mon Vrai Nom qui plus est...

L'invocateur saisit la besace qui pendouille sur sa hanche et soulève le rabat. D'une couleur indéfinissable, elle arbore en son centre un symbole kabbalistique complexe. Elle est totalement vide, et plus étrange encore, ne possède pas de coutures. L'invocateur place sa main au-dessus de l'ouverture et claque des doigts. Une lumière argentée jaillit du sac, ainsi qu'une légère odeur de miel.

— Octavius, mes lunettes linguistiques je vous prie, fait l'invocateur d'une voix neutre.

Une main recouverte de poils émerge de la lumière, une paire de lunettes coincée entre le pouce et l'index. L'invocateur s'en empare et les chausse après avoir refermé le sac. Les montures, aux reflets métalliques, n'abritent aucun verre.

— Voyons voir ce que dit ce texte. « Mon ouverture n'est pas aisée, à celui qui n'a pas de voix. Pensez à vous égosiller si vous voulez suivre cette voie. »

L'invocateur relit plusieurs fois l'énigme en se caressant le menton. De son côté, le voleur inspecte la pièce à la recherche d'une autre issue. Le lapin, lui, regarde en l'air, les narines frémissantes.

Puis, le voleur se gratte ostensiblement l'entrejambe et... disparait ! Volatilisé.

L'invocateur, toujours plongé dans son énigme et suspendu à son menton, ne remarque pas la disparition. La lumière qui émane du quadrupède se fait plus faible, plongeant la pièce dans une pénombre malsaine. L'invocateur se racle la gorge et marmonne quelques paroles grumeleuses. Enfin, excédé, il hurle, face à la porte.

— OUVRE-TOI, CATIN, OU JE TE DÉGONDE !

La voix est absorbée par les murs huileux, avalant le concept même de l'écho. L'invocateur fixe la porte avec attention, mais rien ne se produit. Le lapin, tétanisé, scrute de ses quatre orbites l'absence de plafond. Enfin, l'invocateur jure, moleste la porte d'un coup de pied rageur et fait volte-face.

— Cette énigme va me rendre fou mon ami. Vous pourriez peut-être m'aidez à... mais... où est-il donc passé ?

À peine remis de sa surprise, il voit tomber devant lui, en provenance directe du plafond, ce qu'il juge être un navet. De la taille d'une belle citrouille, le navet arbore une belle robe couleur crème, une couronne lie de vin gracieusement tachetée et une chevelure drue, d'un vert gras. Un deuxième radis atterrit juste à côté du lapin. Puis un troisième, un quatrième et un cinquième. Le sixième termine sa chute sur le lapin qui stoppe définitivement d'émettre la moindre lueur.

L’obscurité est totale. Seule une faible lumière bleuâtre se dégage presque timidement du texte incrusté dans la porte. L’invocateur sursaute à chaque nouvel impact d’un légume sur le sol. Comme hypnotisé par cette rythmique tribale, l’invocateur demeure immobile, le dos collé au mur.

Du couloir qui lui fait face, il voit alors apparaître une flamme. Oscillante mais dense, elle nargue l'obscurité, perchée au sommet d’une torche tenue par un homme au physique rocailleux.

— Invocateur ! C'est Vous ? fit l'homme d'une voix autoritaire.
— Oui, je suis là, juste en face.
— Vous allez bien ? Je vous vois mal.
— Merci de vous en inquiéter, je vais bien... pour le moment...
— Et le voleur ?
— Je ne sais pas. Il a disparu.
— Et les radis par terre ?
— Je pencherais plutôt pour des navets. Ils viennent de se laisser choir du plafond.
— Les séchoirs ?
— Excusez-moi. Je disais qu'ils viennent de tomber du plafond.
— Bizarre, je croyais que ça poussait dans la terre.
— Euh oui, en général, mais ils n'ont pas l'air normaux.
— Bah moi, je préfère la viande de toute façon.
— Oui, c'est souvent le cas chez les barbares des basses contrées. Pourriez-vous me rejoindre avec votre torche, j'ai besoin de lumière par ici. Une porte bloque le passage.

Le barbare traverse la pièce, en écrasant au passage un petit navet d'un coup de talon.
Le navet pousse un cri plus aigu qu'une otite.

— Par le septième cercle, des navampires, dit l'invocateur le visage soudain devenu livide.
— Des navets empires ?
— Les navampires, mon ami, sont des légumes démoniaques qui se nourrissent exclusivement de pommes d'Adam. Ils adorent le craquant de ce cartilage, ayant même une préférence pour celui des femmes.
— Des femmes qui s'appellent Adam ?

Il y a à présent une cinquantaine de navampires dans la salle. Dressés sur leurs feuilles pareilles à de courtes jambes, ils avancent lentement vers leur repas. Une bouche difforme ornée de dents disgracieuses et tranchantes barre à présent leur robe crème. Leurs cliquetis rappellent le son des silex qui s'entrechoquent.

— Barbare, gagnez un peu de temps, j'ai peut-être une solution pour nous sortir de ce guêpier. J'espère que le remède ne sera pas pire que le mal...
— D'accord, j'y vais. Comment je fais pour gagner du temps ?
— Vous en massacrez un maximum. Imaginez que ce sont... des poulets d'élevage.
— Des poulets ? BERSEEEEEERK !!!

Le barbare lâche la torche et brandit une épée à la lame fatiguée. Son regard n'est que fureur, il découpe, tranche, débite, lacère les navets avec une précision inimaginable chez un carnivore. Lancé dans sa folle danse macabre végétalienne, il ne s'aperçoit pas que pour chaque navampire qu'il renvoie à la terre, deux nouveaux tombent du plafond.

Pendant ce temps, l'invocateur marmonne des paroles indistinctes accompagnées de vastes gestes incantatoires. Les yeux clos, il est à la merci des navampires, complètement absorbé par son rituel. Le barbare, prit d'une folie légumophobe, passe tout au fil de son épée, il vocifère comme un dément :
— Je hais les légumes ! Mort aux tubercules ! Le potage pour les Hobbits ! La carotte pour les ânes !
Une lueur blafarde apparait entre les mains de l'invocateur. Vacillante, elle gagne rapidement en intensité pour former en quelques secondes une sphère de lumière laiteuse. L'invocateur, d'un geste brusque, la lance au dessus de lui où elle s'immobilise à une dizaine de mètres du sol. La sphère prend de la consistance, sa lumière s'épaissit et s'intensifie. Enveloppée dans un voile duveteux, elle ressemble à une lune miniature. Sa lumière, trop faible, ondule sur le barbare et les navampires, transformant leurs sourires éteints en mâchoires infernales.

Le barbare commence à donner des signes de fatigue quand le voleur se matérialise à l'endroit de sa soudaine disparition. Malheureusement pour lui, une soixantaine de navampires affamés le séparent de ses compagnons. Trop occupés à vouloir dévorer le barbare, les légumes mutants ne semblent pas l'avoir vu.

— Mon ami ! Mais où étiez-vous donc passé ? hurle l'invocateur.

Le voleur, voyant s'évanouir tout espoir de rester dissimulé dans l'ombre, écarquille les yeux et fait un geste éloquent du majeur à l’attention de l'invocateur.

— Ne vous inquiétez pas cher ami, le barbare maîtrise la situation.

Le barbare, à bout de force, se prépare pour le dernier assaut. Tous ses muscles sont tendus de façon obscène, la sueur ruisselle sur son corps couvert de cicatrices, la lune artificielle se reflétant sur son crâne rasé.

Un grondement sourd résonne alors dans toute la pièce. Une forme indistincte s'élève au milieu des navampires qui poussent à présent des cris stridents de terreur. À l'endroit même où le Tchernorabbit s'est évanoui, une créature se dresse sur ses pattes postérieures. D'une taille comparable à celle d'un Troll à crête, la créature arbore un pelage fuligineux. Avec ses pattes antérieures garnies de griffes tranchantes, elle sème un véritable carnage dans les rangs des navampires. Telles des piques à brochettes géantes, elles empalent sans distinction les frêles mutants légumineux.

Au sommet de ce corps massif et rebondi trônent deux têtes, étrange amalgame d'un lapin et d'un loup. Surplombant la scène, le pâle disque lunaire éclaire cette danse mortifère de ses rayons nacrés.

Les navampires, précipités du statut de convives à celui de dîner, gesticulent en tout sens et se ruent sur les parois de la salle, afin de tenter de fuir dans une impossible escalade. Quelques inconscients se jettent sur le monstre dans l'espoir insensé de lui dérober sa pomme d'Adam. Les plus malins fuient par le couloir d'accès en toute discrétion.
Remis de leur surprise, le voleur et le barbare rejoignent l'invocateur à côté de la porte.

— Que pensez-vous de mon Tchernorabbit-garou mes amis ?
— Qu'on ne trouvera jamais de terrine assez grande, répond le barbare.
— Est-il exclusivement végétarien ? questionne le voleur passablement inquiet.
— Le Tchernorabbit et le lapin nain à dent de sabres sont les deux seules espèces qui, sous une forme lycanthropique, préfèrent la viande aux végétaux. Nous ne devons d'être encore en vie qu'à la myopie très prononcée de l'animal.
— On attend quoi alors ?
— Cette porte, cher barbare, refuse de se mouvoir sur ses gonds. Une énigme décourageante semble faire office de clé.
— Une énigme ?
— Oui. Il est écrit : « Mon ouverture n'est pas aisée, à celui qui n'a pas de voix. Pensez à vous égosiller si vous voulez suivre cette voie ».

Le barbare se gratte la tête comme si une idée pouvait naître de ce stimulus. Puis il saisit sa hache et se jette sur la porte en vociférant. S'acharnant sur la porte avec la même rage que celle nécessaire à extraire une entrecôte d'un yak à l'agonie, le barbare résout l'énigme avec brio et la porte cède rapidement sous les assauts.

Avant que le Tchernorabbit-garou ne réalise que son dessert se carapate, les trois hommes s'engouffrent dans l'ouverture.
Le couloir est trop étroit pour que la créature ne s'y aventure, aussi, les trois rescapés font une pause salvatrice.
Le voleur brise le silence.
— Je n'arrive toujours pas à croire que ce minuscule lapin ait pu se transformer en un tel monstre.
— Je vous comprends mon ami, même moi qui suis un habitué, cela me surprend à chaque fois. Au fait, où avez-vous donc disparu juste avant que les navampires n'apparaissent ?
— Une irrépressible envie de satisfaire un besoin naturel.
— Ah certes, je comprends mieux.
— Attendez... taisez-vous un instant je vous prie... Il me semble que quelqu'un m'appelle.
— ...
— C'est assez lointain je dois dire, mais quelqu'un m'appelle, j'en suis sûr.
— Je suis désolé mon ami, je n'ai absolument rien entendu.
— Oui, oui, c'est étrange, la voix semble se rapprocher. Le ton est agressif.
— Vous vous sentez bien ? Je n'entends pas le moindre appel.
— Si, je vous assure, ça se rapproche.

Soudain, le voleur s'immobilise. Figé comme celui qui a croisé le regard de la Gorgone, ses yeux pétrifiés fixent un point imaginaire. L'invocateur lui passe une main devant les yeux, sans résultat. Assis contre le mur, le barbare dévore un morceau informe de viande séchée. Décontenancé, l'invocateur bourre sa pipe, un automatisme réconfortant.

— Sûrement une déconnexion, murmure-t-il en allumant sa pipe de bruyère.
— NOOOOOOOOOON !

Le voleur hurle de tout son être et détale comme si l'haleine d'un Balrog lui avait chatouillé la nuque.

— Non, non, non, non, noooon, M'man attend s'te plaît, je suis bientôt au point de sauvegarde. J'veux pas tout recommencer.

— Kevin ! À table ! Ça fait dix minutes qu'on attend. Je t'avais prévenu, je coupe le courant.
Clac.

Les ténèbres.

PRIX

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13

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Lilou · il y a
Quelle agréable surprise au hasard d'un clic ! et quel bonheur , quelle joie , de te lire, mon Fils.
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Gérald Truchot · il y a
Merci
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Ode · il y a
Une bonne nouvelle, donc un vote.
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