À rebours

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Les livres, la Californie ou je vis, mes longues promenades avec Hugo, les tartelettes au chocolat fondant de Central Market...c'est, je crois, ce que l'on aime qui nous revele le mieux  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Will ne pense à rien. Il flotte dans l’espace comme tout ce qui l’entoure : le ciel, les arbres, la prairie, même la maison qui parait suspendue, là-bas, au fond du petit vallon en retrait de la vallée. Il est, simplement, dans cet écrin de verdure comme il a été tous les soirs depuis vingt ans quand les beaux jours arrivent, attendant que le soleil disparaisse derrière les collines dorées, écoutant les crickets, le vent aussi, fort parfois quand le brouillard dévale des cimes et s’engouffre lentement dans la vallée, coulis vaporeux qui avale tout, goulument, sur son passage.
Il avait atterri là par hasard, en s’aventurant au nord du Golden Gate et bâti sa maison en un mois, sciant et clouant les planches quinze heures par jour car il avait hâte de rester là, de ne plus bouger de ce vallon où, pour la première fois, il se sentait vraiment stable.
Mais ce soir-là, quand il revient lentement vers la bâtisse, le sol semble s’affaisser sous ses pas, la prairie devient houleuse et il doit s’arrêter plusieurs fois pour ne pas perdre l’équilibre. La nuit, il ne dort pas, allongé tout habillé sur son lit, fixant, les yeux grand ouverts, la lune qui lui sourit par la fenêtre et il a presque envie de pleurer quand elle disparait enfin, ne laissant qu’un halo crémeux qui finit par s’effacer lui aussi.

La carriole de Bill Gastucci le marchand de biens, est déjà devant la porte. Quand il entre, Will est assis sur son lit, une valise à ses pieds. Ça lui fait drôle à Will de voir le gros Gastucci dans sa chambre. Il ne l’a effectivement toujours vu qu’accoudé au comptoir de l’Ole Timer’s Tavern, un whisky devant lui et un cigare éteint à la bouche.
— Vous êtes sûr que vous voulez rien emmener ?
Si la voix de Gastucci le surprend (elle est presque fluette, lui qui, d’habitude, gueule toujours), sa question le surprend davantage.
Dans sa chambre, il n’y a qu’un mauvais lit de sangle et une commode bancale. Dans la pièce d’à côté, une table en sapin, deux bancs, une lampe à huile et un vaisselier ; c’est d’ailleurs le seul meuble à avoir un peu de valeur et la raison pour laquelle le marchand de biens a fait tout le trajet.
Pour toute réponse, Will hausse les épaules, se lève, ramasse les billets de banque que Gastucci a étalés sur la table et sort.
Gastucci le regarde partir puis se retourne vers le vaisselier en se frottant les mains : en donnant au vieux cinq dollars pour le lot, il vient de faire une affaire.

La maison fut démolie trois jours plus tard comme le petit enclos un peu plus loin dans la prairie. Le gros chêne, qui l’ombrageait, fut abattu lui aussi. Puis on rasa le reste de la vallée. Plus d’arbres, plus rien sauf la rivière qui ressemblait maintenant à une longue cicatrice noire et sinueuse. La construction du barrage démarra aussitôt et les travaux durèrent deux ans. Quand on l’inaugura enfin, la vallée était devenue un immense réservoir.


Will avait quitté sa maison précipitamment, incapable de tourner la tête pour la revoir une dernière fois, et ne s’était arrêté qu’à San Francisco où il loua une chambre dans un hôtel près du port, un bouiboui infâme qui sentait le hareng fumé et le tabac froid. Mais par la fenêtre de sa chambre, à travers les mâts des navires, il pouvait voir au loin le mont Tamalpais et imaginer derrière, sa maison, son enclos, le vallon, intacts dans sa mémoire.
Comme un enfant qui aurait refusé de croire que le Père Noël n’existait pas malgré la révélation tragique de la réalité, il ne pouvait pas admettre que là-bas, tout était à présent englouti. Tout était encore comme avant, rien n’avait pu changer, rien ne devait changer sinon il perdait l’équilibre à jamais.

Ses maigres économies cousues dans la doublure de son gilet qu’il ne quittait jamais, même pour dormir, lui permirent de rester ainsi plusieurs années. Il errait sur le port, s’aventurait rarement en ville, préférant regarder la vue par la fenêtre de sa chambre.

Et puis un jour, il crache du sang. Il s’est soudain considérablement affaibli et les crises de toux deviennent de plus en plus fréquentes. A cause des clients qui se plaignent, le tenancier de l’hôtel lui fait comprendre qu’il ferait mieux d’aller cracher ses poumons ailleurs. Will ne dit rien. Il paye ce qu’il doit et sort laissant dans la chambre sa valise dont il n’aura plus besoin. Au bout de la rue, de l’autre côté de la baie, le mont Tamalpais lui semble plus grand que d’habitude et d’une étonnante couleur mauve, comme une image. Alors il refait exactement ce qu’il a fait quand il est parti de chez lui toutes ces années en arrière, mais en sens inverse: il marche jusqu’à l’embarcadère où il prend le ferry jusqu’à San Rafael. De là, épuisé, il continue pourtant sa route, en longeant la voie de chemin de fer. C’est l’été et les collines, gonflées et dorées comme des petits pains, luisent au soleil. Mais il ne les voit pas, concentrant toutes ses forces sur le but qu’il doit atteindre coûte que coûte. Il s’arrête souvent le long de la voie ferrée pour reprendre son souffle de plus en plus court et qui, à chaque inspiration, lui arrache la poitrine. Au bout d’une heure, peut-être deux, il se laisse enfin tomber sur la première marche de l’escalier qui mène à la plateforme d’une gare minuscule. Un petit groupe d’hommes et de femmes passe près de lui en riant, des touristes sans doute venus faire de la randonnée. L’endroit n’a pas beaucoup changé depuis son départ. Un drugstore a remplacé la baraque en bois des promoteurs, il y a un peu plus d’autos mais la Ole Timer’s Tavern est toujours là et la route devant lui a la même perspective avec, au loin, le mont Tamalpais et puis derrière les collines, le vallon. Le vallon qu’il doit revoir une dernière fois maintenant qu’il va partir.
A cause de ses joues creuses et de son teint gris, Gastucci ne le reconnait pas tout de suite.
— Will ? Will Tracy ?
Personne n’a prononcé son nom depuis des années et Will hésite avant de lever la tête.
— Qu’est-ce que vous faites là ? Je croyais que vous aviez quitté le pays.
Will ne répond pas.
Gastucci a alors pitié de lui. Sa figure ravagée, son costume râpé, son col de chemise sale et cette respiration haletante, sèche, tout ça sent la misère.
— Allez, venez donc boire un verre.
— Non ! s’écrie Will. Faut que j’y aille !
— Mais aller où ?
— Chez moi, là-bas !
Et il désigne de la main les collines qui barrent l’horizon.
— Mais là-bas, y a plus rien ! Et puis ça fait une trotte ! s’écrie Gastucci.
Malgré l’air déterminé du pauvre gars, il sait que Will serait bien incapable de monter à pied la côte qui conduit au réservoir.
— Bon, restez là. Je vous accompagne.
Gastucci revient cinq minutes plus tard mais à la place de sa carriole, il conduit une fourgonnette toute neuve.
Il aide Will à se lever et l’installe à côté de lui dans la fourgonnette qui, quelques instants plus tard, s’engage lentement sur la route.
Tout à coup, au lieu de bifurquer à gauche, Gastucci continue tout droit et monte une côte que Will ne connait pas.
— C’est à cause du réservoir. Ils ont construit une nouvelle route qui passe au-dessus maintenant, dit Gastucci en le voyant s’agiter. Ah c’est vrai que ça change !
Quand dans un virage, apparait en grand le mont Tamalpais, Will se calme un peu ; vu d’aussi près, on dirait un gros chien couché.
Et puis, au bout d’un quart d’heure qui lui semble interminable, Will aperçoit à travers les arbres une tache bleue en contrebas.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit-il faiblement.
— C’est le réservoir ! répond Gastucci qui se demande si Will a encore toute sa tête.
— Arrêtez-vous !
— Mais on est presque arrivé ! Là où qu’était votre maison, c’est juste un peu plus loin. Tenez, on voit déjà le haut de l’ancien chemin.
— Je descends ici je vous dis.
Gastucci gare la fourgonnette sur le bord de la route et serre bruyamment le frein à main.
— Bon, c’est comme vous voudrez. Je vous attends.
— Pas besoin.
— Mais comment que vous allez revenir ?
Will est déjà descendu et lève faiblement la main. Gastucci secoue la tête.
— Vous êtes sûr ?
Will lui tourne le dos et traverse la route vers un petit sentier qui longe un promontoire. Le marchand de biens le suit des yeux jusqu'à ce qu’il disparaisse derrière un bosquet d’arbres, puis desserre son frein à main, fait demi-tour et repart en se disant qu’après tout, le vieux peut bien se débrouiller tout seul.
Le bruit du moteur retentit encore un peu avant de s’évanouir tout à fait. Il n’y a plus que le ciel très bleu, l’herbe brûlée par le soleil, et puis, en sourdine, un bruit, un bruit nouveau : un clapotis d’eau.
C’est pourtant bien le bon endroit. Mais il y a ce chuintement que Will ne reconnait pas et puis surtout il y a en bas cette tache bleue qu’il devine du coin de l’œil, menaçante comme une bête prête à bondir sur lui. Il s’en veut, il s’en veut terriblement tout à coup. Il n’aurait jamais dû revenir et regrette de ne pas être redescendu avec Gastucci.
La toux le reprend soudain si violemment qu’il s’affaisse contre un rocher. Il s’essuie la bouche du revers de la main. Elle est rouge de sang.
Il n’a plus le temps. Un dernier regard. Une dernière fois. Maintenant.
Le bruit de l’eau s’amplifie brusquement. Will suffoque mais il arrive à se redresser péniblement contre la pierre rugueuse du rocher qui lui rentre dans le dos.
Il a peur, Will, comme il n’a jamais eu peur auparavant. Mais il est bien trop faible pour continuer son chemin, bien trop faible pour continuer tout court. Alors, dans un ultime effort, rassemblant tout le courage qui lui reste, il regarde vers le bas.
L’éblouissement est si brutal que Will se couvre les yeux avec la main. Mais il n’a même plus la force de la tenir en l’air et la laisse retomber toute molle. La lueur trop vive se dissipe peu à peu et il peut enfin les voir. Ils sont des millions, des millions de diamants qui embrasent le petit vallon de leurs reflets dansant au gré de la brise. On entend à nouveau le chant des oiseaux, des crickets, le vent. Au loin, le brouillard dévale les collines et s’engouffre dans la vallée. Alors, dans un tourbillon, la maison, l’enclos et la prairie jaillissent de l’onde, ruisselants dans les rayons du soleil et fusent vers le ciel comme une torsade argentée. Le sol soudain se dérobe et bientôt Will perd pied mais, le visage baigné de larmes, il se laisse faire, entrainé vers cette immensité de lumière où il se noie tout doucement.

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Un petit mot pour l'auteur ? 46 commentaires

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Lyriciste Nwar · il y a
Très belle plume
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Zou zou · il y a
...un rêve qui se finit par se fondre à la réalité ! +5
en lice Imaginarius, si vous aimez ...

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Judith Fairfax · il y a
merci Zouzou!
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Françoise Mornas · il y a
Une très belle écriture pour ce récit émouvant, et des images intéressantes pour décrire le paysage : par exemple, j'aime particulièrement "les collines dorées et gonflées comme des petits pains". Et la fin est une explosion de lumière et d'émotion. Très beau texte.
Je me permets de vous inviter à lire "Matières grises" en lice dans ce même prix : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/matieres-grises

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Judith Fairfax · il y a
Merci beaucoup Francoise! Je pars me plonger dans vos Matieres grises….
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Patrick Gibon · il y a
un texte coruscant de lumière et d'ombre, poignant qui touche juste. bel ouvrage!
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Judith Fairfax · il y a
Merci Patrick! Vous savez combien j'apprecie particulierement vos commentaires
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Dranem · il y a
Je savais qu'il fallait revenir vous lire... un texte qui brille comme un million de diamants ...
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Judith Fairfax · il y a
Ah Dranem!! Ca me touche beaucoup
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John-Henry Brichart · il y a
Cette écriture qui avale tout, qui engloutit tout, qui fait feu de tout bois, ça me rappelle le final de Melancholia ! Je vote !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-qui-tirait-plus-vite-que-moi-son-ombre

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Judith Fairfax · il y a
Merci John-Henry pour ce commentaire tres percutant et qui me touche particulierement.
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Liam Azerio · il y a
La fin est magnifiquement écrite, wow ! Il y a une belle ambiance crépusculaire dans ce texte, sans grande intrigue certes, mais porté par un personnage à la résolution de fer qui fend cet univers métamorphosé comme un navire rouillé dans la tempête. :)
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Judith Fairfax · il y a
merci Aurelien pour ce commentaire tres pertinent comme d'habitude
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KAMEL · il y a
Déroutant mais plaisant texte. Bravo
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Michel FLORANE · il y a
Une histoire agréable à suivre
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Judith Fairfax · il y a
Merci Florane!
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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire, forte dans sa simplicité, sa profondeur, et une belle fin - dans tous les sens du terme: Will disparaît dans le rêve qui ne l'a jamais quitté. Back home. Bravo Judith.
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Judith Fairfax · il y a
merci beaucoup Jacques pour ce commentaire qui me touche beaucoup.

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