3
min

A quelque chose malheur est bon

Image de Mwan Zamba

Mwan Zamba

1 lecture

0

Une nuit, j'ai perdu ma muse.

Dès ce jour, tout l'univers qui peuplait mes pages s'est évanoui. Plus jamais nos espoirs communs ne fleuriraient dans mes mots. La voix de l'amour s'étant tue, je n'avais plus oreille à rien. La vibration avait disparu, la passion était morte. Je ne rêvais plus. J'ai commencé à rater ma vie.

La chute fut vertigineuse. La descente rapide. L’atterrissage violent. J'ai dévalé de barman friqué à squatteur sans le sou. Et ce n'était pas la fin de ma leçon.

Une fois SDF, je me suis immédiatement débarrassé du superflu. Je ne voulais pas traîner dans une valise les cendres de mon ancienne vie. C'est libéré du fardeau de la mémoire qu'on peut alléger son présent. Vivre avec le poids du passé sur l'épaule est le meilleur moyen de ne pas s'inventer un nouveau future. Pourquoi s’enchaîner au regret  quand il n'y a pas de raisons au remord ? La mélancolie n'est qu'un tableau de souvenirs que le temps embellit. « Avant c'était avant, les rêves sont devant ! » me répétais-je souvent. Cependant, il était difficile de ne pas tenter de noyer l'amertume du présent dans le miel qu'on goûtait jadis. Je préférais me dire qu'il y avait équiprobabilité. Si la roue tournait dans un sens, elle pouvait tourner dans l'autre. J'avais déjà été dans des positions hautement plus dramatiques. Et je m'en étais sorti plus fort, plus grand, plus humble, plus beau, plus humain.

La société ignore royalement les SDF, eux s'y accrochent de tout leur désespoir , comme si ça compte qu'on ait été quoi que ce soit quand on n'est plus rien. Tout le monde parlait de son bon vieux temps, ils racontaient tous leur belle époque ; quand ils avaient un boulot, un appartement, une femme et des enfants, des amis, le respect. Personne ne parlait jamais du futur, les SDF n'avaient plus d'espoir, ils avaient déjà abandonné. Pour la majorité, la messe était dite, autour de moi, quasi personne de semblait capable de se projeter au-delà de prochaine bière, du prochain joint de haschisch, de la prochaine pièce mendiée à une âme charitable.

Perdre son logement est une tragédie. C'est peut-être pire la condition dans un pays riche, sans guerre, sans torture et qui a aboli la peine de mort. La société s'emploie à gommer de son espace les malheureux clochards qui à force de rejet, deviennent des sous-hommes. Beaucoup sont moins nourris que leurs compagnons quadrupèdes car tellement de personnes croient le malheureux responsable de son infortune. Aussi on voit régulièrement des « bonnes âmes » nourrir les bêtes au détriment des hommes. « Le pauvre chien ! » s’émeuvent-ils sans la moindre compassion pour le maître. Mais quelle était donc cette mentalité qui fait passer les animaux avant les hommes ?

Je n'en étais pas à mon baptême du froid. J'avais déjà passé un hiver entier à dormir sur les bancs. Je connaissais toutes les bonnes adresses, ces lieux hélas si rare où les désespérés pouvaient trouver chaleur humaine et soupe chaude. M'étant habitué à vivre sans famille ni ami, la solitude ne me pesait que très rarement. J'avais appris à esquiver le froid, je connaissais quelques endroits de la ville où des caves versaient un peu de chaleur sur la rue. Parce que j'avais fait totalement résilience, j'étais rarement triste dans mon malheur. Au contraire, je me sentais de plus en plus libre des contraintes du monde. La dictature du capitalisme ne me touchait plus vraiment. Le système m'avait bouté hors de la société, je n'étais pas pressé à la réintégrer. J'avais de la peine pour les vaches à lait du système. Je commençais seulement à réaliser à quel point il était fou de vivre selon le rythme du travail donc les bénéfices personnels ne servaient qu'à entretenir la force des forçats. Je comprenais enfin combien il était fou de se soumettre à la loi de l'argent. Et tout ça pour finir malade avec une pension si maigre qu'elle arrivait à peine à faire bouffer les vieillards la moitié du mois. J'en connaissais qui vivait dans la pire des misères après avoir 45 ans durant donné leur sang à l' économie. Quel ignoble marché !

Moi j'avais fait le choix de vivre en pirate. Je n'étais pas de la ville, j'y venais juste pour prendre ce dont j'avais besoin avant de retourner faire la fête dans les bois.

Une fois qu'on s'habituait au froid et qu'on constituait son réseau d'aide à la survie, la vie de SDF devenait moins difficile. En général, je dormais au samu social. Je traînais avec une bande d'africains qui aidaient à gommer ma famille de mon souvenir. On se soutenait sans jamais défaillir. Je pense qu'on était tous conscient d'avoir déçu ou laisser tomber quelqu'un à un moment. Inconsciemment ou pas, on saisissait la chance que nous apportait la vie. On avait l'occasion de rendre l'amour qu'on n'avait pas donné à une épouse, un enfant, un père ou une mère. Le meilleur leçon que notre condition nous avait donné était la solidarité à toute épreuve. Chaque cigarette allumée faisait le tour du groupe. Chacun prenait une ou deux bouffées et la passait à son camarade. Ça me donnait de l'espoir de voir vivre en frères des hommes qui la veille au soir encore ne s'était jamais regardé dans les yeux, trop occupé qu'on était à chercher le visage de l'argent comme si être fortuné voulait toujours dire être riche. Riche de quoi ? D'argent gagné à la sueur d'autres hommes parfois ? Je n'arrêtais pas de répéter à mes compagnons de ne pas avoir honte de leur condition. Ce qui les avait précipité dans les bras du froid et de l'échec révélait plus de la faillite du système que de leur échec personnel.

On dit que tout malheur concourt à un plus grand bien, cette maxime est tellement vraie pour ma part, c'est la maladie et une incapacité de travail à vie qui m'ont donné l'occasion de me consacrer à ma passion pour la beauté. A bien y regarder sans cette tumeur qui m' a laissé physiquement amoindri, je ne me serais jamais arrêter de courir après l'argent, et la reconnaissance de la société pour écrire. C'est en passant par la tragédie que je suis arrivé au rêve de ma vie. A quelque chose malheur est bon : je prends la vie comme elle vient.
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,