A poil

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- Et là, regarde sa bouille troooooooop mignooooooooooooooooonne !!
Je me saisis de mon verre de vin en souriant poliment et tente de m’extasier en regardant une énième photo de Gribouille, le chat de mon amie Chloé. En dépit de mon affection pour elle, je n’arrive toujours pas à lui avouer que je déteste les chats. Il y a une sorte de convention sociale à ce sujet qui pousse à considérer comme des monstres les gens qui n’éprouvent pas le syndrome de la béatitude lorsqu’on leur montre des matous.
Alors d’où me vient cette aversion ? En-dehors du fait (car c’est bien un fait) que les chats sont égoïstes, cruels, hypocrites, et fondamentalement méchants avec l’ensemble des êtres qui les entourent, il y a trois épisodes majeurs de ma vie qui ont sans doute contribué à développer mon mépris envers ces animaux.
Et là, subitement, alors que Chloé continue de faire défiler ses photos, les souvenirs se mettent à défiler devant mes yeux.

Le premier remonte à mon enfance. Je devais avoir dans les sept ou huit ans. Nous étions chez une amie de ma mère. Pendant que les deux femmes buvaient le café dans le salon, je m’ennuyais à mourir. Tout à coup, le chat de la propriétaire se faufila vers moi. Comme dans un langoureux jeu de séduction, il se mit à se frotter contre les pieds des chaises autour de moi, tout en miaulant et en me jetant de subtils coups d’œil. Intriguée, je le laissais se rapprocher petit à petit.
Lorsqu’il atteignit enfin la chaise sur laquelle j’étais assise, je tendis la main pour le caresser. Mais alors que mes doigts allaient plonger dans la fourrure de ses poils, le chat se redressa brusquement et me griffa violemment le bras avant de s’enfuir en courant.
Je rejoignis ma mère en hurlant et expliquai ce qui venait de se produire entre deux hoquets de larmes. Mon bourreau s’était réfugié dans la pénombre sous le buffet. Je pensais que l’amie de ma mère allait se confondre en excuses, mais au lieu de cela elle affirma d’une voix accusatrice :
- Mimi n’est pas du tout violente ! Je suis sûre que ta fille a dû l’agacer pour qu’elle s’énerve.
- C’est pas vrai ! avais-je rétorqué. J’ai voulu la caresser, c’est tout.
Ma mère était encore dans sa période où elle évitait les conflits. Mais je vécus son incapacité à me défendre comme une trahison.
- Tu lui as sûrement un peu trop tourné autour, avait-elle dit sans oser me regarder dans les yeux. Ce n’est pas grave, c’est seulement une égratignure de toute manière.
Mimi la sale garce, victorieuse, sortit de sa planque et se dirigea lestement vers sa maîtresse. Je garde encore en mémoire son regard dédaigneux. Ce fut la première fois qu’un chat insignifiant et sans scrupules remporta la confiance des adultes devant moi, innocente et découvrant l’injustice du monde.

Deuxième flashback, quelques années plus tard. Tout commence à la maison où, entourée des mes parents et de ma grande sœur, nous entendons des piaillements inquiets venant de l’extérieur. Bien sûr, entendre les oiseaux chanter n’a rien d’inhabituel, mais cette fois les bruits semblaient apeurés. Nous sortons donc tous en file indienne dans le jardin, le nez en l’air. Très vite, nous apercevons le merle à l’origine des pépiements, volant en cercle continu au-dessus du toit de la maison. L’alerte vient de ce qui se passe en-dessous : un oisillon, sans doute fraichement sorti du nid de sa mère, a manqué son envol et s’est retrouvé coincé dans la gouttière.
Le temps d’analyser la situation, mon père sort l’échelle du garage et y monte dans le but de libérer l’oisillon. Mais l’opération est compliquée, l’animal est coincé et apeuré, mon père a peur de lui faire mal, sans compter la mère agitée du petit qui s’affole en le voyant faire.
En bas, la mienne aussi s’égosille en envoyant des conseils sur la manière de faire pour le sortir de là. Ma sœur et moi retenons notre souffle, invoquant ciel et terre pour sauver la famille de merles. Au bout de longues minutes d’effort, surtout pour mon père qui doit supporter les cris de tout le monde, entre encouragements, remontrances et piaillements suraigus, l’oisillon est enfin dégagé.
Et là, tout se produit en une fraction de seconde. Dans un réflexe, l’oisillon enfin libre s’échappe de toutes ses forces. Mais il ne sait toujours pas voler, et plonge en piqué vers le sol. Sa mère, n’écoutant que son instinct, se met à battre des ailes tout droit vers lui pour le récupérer. Mais un témoin que nous ne soupçonnions pas bouscule les évènements. Le matou obèse, et j’insiste bien sur le mot "obèse", des voisins surgit soudain de sous les tuyas où il était tapi, se rue vers l’oisillon, et l’attrape juste avant qu’il ne touche terre dans sa gueule grande ouverte.
La scène s’est déroulée si rapidement que nous n’avons rien pu faire. Mon père, toujours sur son échelle, ma mère bouche bée, ma sœur et moi choquées et le merle adulte décontenancé, sommes tous figés dans une incompréhension désarmante. Tous ces efforts pour rien. Sans compter l’ascenseur émotionnel que je venais de vivre, à grands renforts de "il va mourir", "il est sauvé", "il est mort" débités en moins d’une seconde. A cause de quoi ? D’un chat obèse qui ne mangera même pas sa proie.
Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est l’instinct de chasseur qui a guidé cet animal domestique abject et sans cœur. Comment peut-on appeler une chasse le fait d’attendre sournoisement qu’un bébé lui tombe dans la gueule ? Tout ça pour le déposer encore chaud sur le paillasson de ses maîtres. Il s’agit autant de chasse que ces gens qui anesthésient un lion pour ensuite lui tirer dessus à travers une cage et s’afficher sur Instagram, le pied posé sur la bête qui n’avait rien demandé si ce n’est se battre à armes égales.

Les fourberies des chats m’ont suivies jusqu’à l’âge adulte. A vingt-cinq ans, la chance me souriait. Ma meilleure amie avait pris une année sabbatique pour aller vivre à Rome, m’offrant ainsi un logement gratuit pour une semaine de vacances. J’avais vite chassé l’hésitation qui m’avait saisie lorsqu’elle m’avait innocemment annoncé : « Au fait, j’ai un chat ! ». D’une part, parce qu’on ne fait pas une croix sur un fabuleux séjour en Italie à cause d’une boule de poils. D’autre part, parce qu’elle avait aussitôt poursuivi avec une phrase que cent pour cent des propriétaires de chat prononcent : « Mais tu verras, le MIEN, il est adorable. »
Sur place, j’avais ma propre chambre et j’évitais le chat dès mon arrivée en m’éloignant dès qu’il s’approchait de moi, ou en le tirant du canapé (auquel il s’accrochait de toutes ses griffes). Le lendemain, je savourais mon premier petit-déjeuner avec mon amie lorsqu’il grimpa sur la table. Je me figeais, le toast en l’air, en le voyant s’avancer. Il enjamba le beurre, agita sa queue touffue au-dessus du pot ouvert de confiture, renifla d’un air dédaigneux mon bol de café fumant... J’eus un brusque haut-le-cœur et reposai ma cuillère, dégoûtée. J’écoutai ma copine le sermonner ou le féliciter (je n’étais pas vraiment sûre) :
- Mais il est coquin ce minou ! Il sait que ce n’est pas bien de monter sur la table, oui, il le sait ! Il aime faire des bêtises celui-là, hein ! Mais oui !
Bizarrement, il s’avéra que je manquai d’appétit tous les autres jours de la semaine et que je préférai prendre mon café dehors.
Et puis, le dernier soir, j’oubliai le chat et passai une agréable soirée chez mon amie. Nous avons préparé (et bu !) des mojitos, nous étions racontées plein de choses et avions beaucoup ri. En retournant dans ma chambre, je pris distraitement mon téléphone portable en train de charger. Je m’aperçus avec étonnement que sa batterie n’était chargée qu’à 30%, alors que je l’avais branché toute la soirée. Alors que je m’emparais du câble, la moitié du fil me resta dans la main. Il était sectionné en deux par une trace de dents.
Comme s’il avait attendu cet instant, le chat de mon amie fit irruption dans la pièce et me jeta un regard à la fois goguenard et rempli de fierté pour son récent méfait. Cet enfoiré s’était vengé de ma haine envers lui.
Ma copine ignorante me cria alors depuis sa chambre :
- Si jamais tu ouvres la fenêtre, n’oublie pas de faire sortir le chat ! On est au sixième étage...
Un sourire malsain se dessina sur mon visage.

C’est ce moment que choisit Maëlle, que nous attendions depuis plusieurs minutes, pour débarquer au restaurant, toute agitée et le sourire aux lèvres. J’en soupire déjà de soulagement. Son arrivée annonce la fin de mon calvaire !
- Désolée pour le retard, les filles ! Je discutais de Jules avec la nounou. Vous savez qu’il a fait d’énormes progrès ? Il devient très avancé pour son âge !
Sans nous laisser le temps de répondre, elle dégaine son smartphone dont le fond d’écran laisse déjà présager ce qui nous attend. Au programme : images de bébé en couche-culotte rampant à quatre pattes, trois cheveux sur le caillou et la bave aux lèvres.

Je crois qu’il faut vraiment que je change de copines.
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