À l'ombre du masque

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Lauréat
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Affronter les monstres et la misogynie : double peine pour une apprentie chevalière-dragon ! Pour le lecteur en revanche, c'est deux fois plus

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Passionnée de littératures de l’imaginaire et de chevaux depuis l’enfance, féministe incorrigible, je suis originaire de la Loire. J’ai étudié l’histoire avant de m’orienter vers  [+]

Image de Printemps 2020

Elle se tient devant moi, la posture nonchalante, une main posée sur le pommeau de son sabre et l’autre sur la hanche, la tête inclinée vers la droite.
Salemort.
La guerrière légendaire, la tueuse d’Enragés, la Chevalière-Dragon.
Je la dévore des yeux. Sa silhouette est plus petite, plus fine que je ne l’avais imaginé. Ça ne l’empêche pas de remplir la pièce, de faire vibrer l’air autour d’elle par sa simple présence. L’aura de la légende ?
Ce masque sous la capuche, ce visage dans l’ombre… Un délicieux frisson me court de la nuque aux orteils. Un peu d’effroi, beaucoup d’admiration, des attentes infinies. Elle sera mon instructrice et je n’en reviens pas de ma chance : entraînée par la plus renommée des Chevaliers-Dragons, par l’unique rescapée de l’Ardente Bataille qui, vingt ans plus tôt, sonna le glas de notre monde !
Depuis ce jour funeste qui l’a laissée presque morte sur la lande, nul n’a vu le visage de Salemort. Brûlé par les armes chimiques ? Déchiqueté par les Enragés, ces monstres nés sur les cendres de la Grise Guerre ? Les rumeurs vont bon train, mais personne ne sait vraiment quelles blessures se cachent derrière le masque de tissu noir. Impénétrable, inarrêtable, Salemort traîne depuis vingt ans sa carcasse boiteuse dans les Forts d’Ouest, plus souvent sur les Landes Sauvages à étripailler de l’Enragé qu’à l’abri des murailles de Légion.
Le commandant Baudebrume nous a présentées l’une à l’autre et nous abandonne là, face à face dans le couloir. Moi, embarrassée de moi-même et de mes armes toutes neuves, elle… indéchiffrable. De la tête, elle me fait signe de la suivre. Pas un mot. Nous filons droit vers l’écurie. Elle avance d’un bon pas tandis que je peine à la suivre, empêtrée dans la lame de mon sabre. Mon cœur bat fort dans ma poitrine. D’émotion. De peur, aussi.
À l’écurie, elle s’arrête quelques secondes pour caresser le chanfrein de Massacre, son cheval-dragon. Une bête immense et borgne, aux flancs noirs couturés d’anciennes cicatrices blanches — d’autres reliques de la Grise Guerre. Hormis Salemort, personne n’approche Massacre, pas même Bohir, le palefrenier, qui est pourtant un dur à cuire. Le vieux dragon est hargneux, imprévisible, dangereux, mais le voilà qui roucoule sous les rudes caresses de sa cavalière et frotte contre elle son front éclaté de blanc.
— Tu sais pourquoi tu as besoin d’un instructeur particulier ? me demande d’un coup Salemort, sans cesser de gratter le toupet de son dragon.
Sa voix chuinte, lente et déformée. Cette diction difficile est le résultat de la même blessure qui l’a défigurée, m’a-t-on dit.
— Non, dois-je avouer.
Trop ahurie de joie à l’idée de m’entraîner sous la férule de Salemort, je ne me suis même pas posé la question.
— Parce que tu es une femme.
Je tique — pas la réponse à laquelle je m’attendais.
— Et alors ? En quoi cela me vaut-il ce privilège ?
Salemort se fend d’un petit rire sans joie ponctué de gargouillements rauques.
— Pas un privilège. Au contraire. Ça montre tout le mépris qu’ils ont pour toi.
— Je ne comprends pas…
D’un coup, mes illusions se sont effritées. Moi qui croyais… Moi qui me réjouissais… Salemort continue, sans pitié :
— Selon eux, tu ne pourras pas te contenter de l’entraînement de base d’un Chevalier. Parce que tu es une femme. De l’avis de tous tes officiers, tu as besoin d’une aide supplémentaire. D’un coup de pouce, sans lequel tu n’y arriveras pas.
— C’est stupide. Ils ne m’ont jamais vue à l’œuvre. Et vous, Chevalière, vous êtes la meilleure, meilleure que tous les autres ! Pourtant, vous êtes une femme.
— L’une des seules du régiment…
Le doute m’effleure, soudain.
— Vous ne pensez pas comme eux, tout de même ?
— J’en ai l’air ? Non, je ne pense pas comme eux. Moi, je crois que tout est question de volonté, et qu’on bride celle des femmes. Pour les écarter de l’Armée.
— Pourquoi ?
— Si je le savais…
— Vous n’allez pas m’entraîner, alors ?
Un soupir siffle à travers le masque.
— Si, je vais t’entraîner, mais à une condition : tu devras te montrer meilleure que tous les autres. Pas aussi bonne, insiste-t-elle de sa voix d’outre-tombe. Meilleure.
Meilleure que tous les autres ? Je me sens capable, oui. Mais à ce point ?
Je veux protester. Salemort m’interrompt :
— Tu vas disposer d’un entraînement particulier, Reja. Si tu es au même niveau que les autres, ça ne sera pas suffisant, ça leur donnera raison. C’est pour ça que je ne te laisse pas le choix : tu seras la meilleure. Je sais que tu en es capable. Même si cela veut dire t’entraîner le soir, la nuit, le matin, pendant tes jours de repos. Même si cela veut dire souffrance, épuisement, peur.
Je déglutis avec difficulté. Une boule se forme au fond de ma gorge.
— Alors ? feule Salemort. Tu y es prête ?
J’hésite, pas longtemps. Devenir meilleure que les autres ? Pas question de laisser filer l’occasion. Je rêve de devenir Chevalière-Dragon depuis toute petiote, et Salemort a été mon modèle, mon idole, même si je ne l’avais jamais rencontrée avant ce jour. Combien de soirs ai-je veillé, dans mon baraquement de Fort Printemps, dissimulée sous une table pour écouter les histoires du vieil Armand, pour me repaître des aventures de Salemort et de son cheval-dragon Massacre ?
De toute façon, quand on se bat contre les Enragés, on n’a pas intérêt à faire partie des moyens – ça vous vaut à coup sûr une mort prématurée, vous finissez en lambeaux sur les Landes Sauvages avant d’avoir eu le temps de tuer un seul monstre. Je crie presque, comme pour mordre à pleines dents dans cette vie qui m’attend :
— J’y suis prête !

***

VLAM. Le plat de la lame me frappe la joue. Je vacille, les yeux pailletés de douleur.
— En garde ! Vite !
Je ploie les genoux, raffermis mes appuis. Trop tard. Le pommeau du sabre de Salemort me tamponne les côtes. Je tombe en arrière, le souffle coupé.
— Trop lente, commente mon instructrice. Beaucoup trop lente.
Je me mords les lèvres pour ne pas laisser poindre cette larme au coin de mon œil. Elle est si rapide, je suis si empotée.
Mon entraînement suit son cours depuis deux mois et j’ai l’intuition que jamais je n’atteindrai le niveau de Salemort. Ses coups sont d’une précision inouïe, ses déplacements sont vifs et rapides. Aucun Chevalier n’arrive à sa cheville, et elle attend de moi que je prenne sa relève, pour montrer que les femmes ont leur place dans le régiment. Mon talent devra compenser le moindre nombre des représentantes de mon sexe. Une responsabilité qui pèse lourd sur mes épaules.
— Les Enragés sont bien plus rapides que moi, tu l’as vu. Tu veux te faire bouffer toute crue, quand tu sortiras sur les Landes ?
Je fixe son masque imperturbable. Si elle avait un visage, ses traits seraient-ils plus expressifs ?
Encore une fois, je me demande ce qu’elle cache derrière ce bout de tissu. D’atroces blessures, certes, mais n’y-a-t-il pas autre chose ? Parmi les soldats du régiment, beaucoup affichent des visages aux stigmates atroces. Nez, joues, yeux arrachés, cicatrices rougeâtres ou blanches. Rien ne nous est caché. Salemort aurait été écorchée vive que cela ne ferait frémir personne, ici. Alors, je me demande si elle n’a pas plutôt choisi ce masque pour dissimuler ses sentiments, pour impressionner ses adversaires, et ses pairs. Se retrouver face à cette ombre indéchiffrable n’aide guère à se sentir à l’aise. J’aimerais tant savoir ce qui se dissimule derrière ce sinistre pan de tissu noir !
Salemort revient à l’attaque et je pare en catastrophe. Nous échangeons quelques coups rapides, avant qu’elle ne me désarme d’un mouvement fluide du poignet.
— Mieux, chuinte-t-elle. On recommence.

***

Les sabots impatients de Fulmine martèlent les pavés de la cour. Gagnée par mon excitation, elle n’en peut plus d’attendre. Je dégante ma main et la pose sur son encolure, sous les crins chauds.
— Du calme, lui transmets-je. On attend Salemort. Bientôt.
Fulmine renâcle. Elle veut sortir sur la lande, s’envoler vers les nuages gris qui moutonnent le ciel automnal, fondre sur les Enragés, se battre !
Je souris, amusée par l’humeur guerrière de ma dragonne. Cela ne fait que quelques semaines que nous sommes autorisées à sortir sur les Landes Sauvages pour escorter les convois ou les patrouilles, et elle a déjà pris goût à ces folles chevauchées.
J’entends des éclats de voix. Salemort arrive avec le commandant. Ses bras s’agitent.
—... Du suicide ! Si des Enragés nous attendent là-bas, nous ne pourrons rien faire.
— Auriez-vous peur, Chevalière ?
— Oui, j’ai peur. J’ai peur pour mes hommes et mes femmes que vous me demandez d’envoyer à la mort ! Et je vous vois venir, Anthelme. Mon avis n’a rien à voir avec une supposée faiblesse de caractère due à mon sexe. Depuis le temps que vous la cherchez, cette faiblesse, vous devez savoir qu’elle n’existe pas. Non, c’est simplement le signe de ma lucidité, de mon souci de ces vies humaines…
— Chevalière, vous n’êtes, aux dernières nouvelles, que capitaine, et je suis le commandant. Alors, vous irez, ou je vous mets aux fers et envoie Djagne à votre place.
La silhouette de Salemort se raidit. Elle fait volte-face et, à grandes enjambées, rejoint ses soldats. Elle enfourche Massacre et nous fait signe d’avancer.
La patrouille s’ébranle. Six Chevaliers-Dragons, dont quatre femmes — deux hommes seulement, c’est du jamais vu depuis que j’ai rejoint l’Armée. Aujourd’hui, toutes les Chevalières du régiment chevauchent derrière Salemort. Je suis si fière de me trouver à leurs côtés !

À l’ouest de Fort Légion se dresse une forêt d’arbres élancés, aux troncs plus hauts que trois hommes. Je surveille les flaques d’ombre pour m’assurer que des Enragés ne s’y dissimulent pas. Salemort s’approche de moi et laisse Massacre ajuster son pas à celui de Fulmine.
— Quand nous sortirons de la forêt, nous traverserons un ravin, chuinte-t-elle. Au sortir de ce ravin, il y a un autre bout de forêt. C’est là que nous trouverons la horde des Enragés. Tiens-toi prête.
— Mais…
Salemort s’est déjà éloignée, sans me faire don de plus de détails. Je suis perplexe, inquiète. D’ordinaire, les patrouilles n’attaquent les Enragés qu’en terrain découvert, sur la lande, où les chevaux-dragons peuvent prendre leur envol afin de permettre à leurs cavaliers de mitrailler les monstres de disques. On n’attaque jamais sous le couvert des arbres. Les forêts, on se contente de les traverser à toute allure, en priant pour qu’un Enragé n’y montre pas le bout de ses crocs.
Pourquoi nous jetons-nous dans ce piège ?

Nous arrivons au ravin, un passage rocailleux creusé dans le flanc d’une colline. Il est si étroit que nous ne pourrons y passer que l’un après l’autre. Une fois engagés dans le boyau, il nous sera impossible de faire demi-tour. Je frémis en songeant à ce qui nous attend de l’autre côté et dégaine mon sabre. Fulmine hésite à l’entrée du ravin, elle renâcle.
— Pousse-toi, fait Salemort dans mon dos.
Massacre s’engage dans le passage au milieu des roches et Fulmine se décide à le suivre. Quelques centaines de pas plus loin, nous sortons du ravin, les sabres au clair. Je retiens mon souffle.
Soudain, un éclair blanc. L’éclat d’une lame, un jet de liquide noirâtre. Une tête décharnée roule sous les sabots de Massacre. Salemort vient de décapiter un Enragé. Tout autour, d’autres éclairs blancs, des cris, le piétinement des sabots. Du coin de l’œil, j’aperçois la trainée blanche d’un Enragé qui fonce vers moi. Je préviens Fulmine d’un petit coup de talon, mais elle l’a déjà vu : elle s’écarte d’un bond et, dans le même mouvement, j’abats mon sabre. La lame courbe fend la trainée blanche ; la tête et le corps décapité d’un Enragé se matérialisent sur le sol.
Je n’ai pas le loisir de me réjouir. Fulmine bondit vers l’avant alors que, dans mon cou, je sens une atroce brûlure. Sans réfléchir, je me retourne sur ma selle et fais tournoyer mon sabre. Réflexe salutaire, je viens d’embrocher un monstre aux crocs rouges de mon sang.
Pas le temps de tâter ma blessure pour en jauger la gravité, je dois sauver ma peau : les Enragés sont partout, leurs trainées blanches zèbrent l’ombre des arbres. Ils sont moins rapides qu’en plaine, mais leur vitesse reste phénoménale. J’évite un monstre, puis un autre. Je tranche, décapite, étripe, mais rien n’y fait, il y en a toujours d’autres. Un hurlement derrière moi. Leslandes vient de se faire arracher la gorge, elle chute de son dragon, les yeux exorbités, déjà morte. Son cadavre roule au côté de celui d’Artibanques, qui, la jambe arrachée, s’est vidée de son sang pendant que nous tentions de survivre. De toutes mes forces, j’essaie de ne pas penser à mes camarades mortes, à qui plus jamais je ne parlerai. Je dois me concentrer, ne songer qu’au combat, à la précision de mes gestes, oublier le reste. Je suis ma lame.
Nous ne sommes bientôt plus que trois à nous battre. Kadern, Salemort et moi. Les autres sont morts ou agonisent. Salemort hache et tourbillonne, machine de guerre qui sème dans son sillage les corps de monstres décapités. Les Enragés sont moins nombreux, nous allons peut-être nous en sortir. Mais la fatigue commence à se faire sentir, elle ralentit mes gestes, amollit mes réflexes. Fulgure évite un Enragé, de justesse : les crocs du monstre m’effleurent le bras, traçant un sillon béant dans le cuir noir de ma veste. Un pic d’angoisse perce le mur de ma concentration. Je le chasse, impitoyable, mais je le sens qui menace, insistant, à la porte de mon esprit.
J’aperçois une trainée non loin de moi, qui file en direction de Kadern. Je pousse Fulmine dans cette direction.
— Attention ! entends-je quelqu’un hurler.
Abrutie de fatigue, je n’ai pas vu l’autre trainée qui venait par ma droite. Pas le temps de réagir, l’Enragé est sur moi. Je vois ses yeux noirs, sa gueule béante, ses crocs qui se referment sur mon épaule et tirent, tirent, m’arrachent les chairs, les muscles, les os. Douleur atroce, insupportable. Je hurle. Je vais mourir.
Soudain, des mains gantées de noir se referment sur le cou de l’Enragé. Salemort est là, elle attire le monstre à elle, me libère de sa prise. Hébétée, je vacille sur ma selle, le corps traversé d’éclairs de douleur. Mais je suis vivante. Je cligne des paupières pour chasser ce voile opaque qui brouille ma vision.
Salemort est à terre. Mon esprit me joue-t-il des tours ? Je cligne des yeux de plus belle, mais ça reste là : la vision de Salemort allongée sur le sol, à moitié recouverte par le cadavre de l’Enragé qu’elle vient d’égorger. Autour d’elle, un carnage. Les corps ensanglantés des Chevaliers et de leurs dragons entremêlés sur le sol aux restes des Enragés. Plus personne debout, si ce n’est Fulmine et moi. Plus de trainées blanches non plus. Je saute à bas de ma dragonne et me précipite vers Salemort. Je repousse la carcasse de l’Enragé.
Derrière le masque de la Chevalière-Dragon, il me semble distinguer l’iris sombre de ses yeux. Sa poitrine se soulève lentement. Elle est vivante ! mais salement amochée. Mordue au ventre, son bras droit arraché sous le coude, plus jamais elle ne tiendra une arquedisque ou un sabre. Son masque est déchiré, ensanglanté : elle doit être blessée au visage, aussi. J’avance la main pour retirer le bout de tissu effiloché, mais Salemort m’attrape le bras et chuinte :
— Massacre… Amène-moi auprès de Massacre.
Son ton est impérieux. Je cherche le vieux dragon du regard. Il git non loin de là, éventré lui aussi, les intestins éparpillés sur le sol. Ses flancs se soulèvent par à-coups, son œil luit encore d’un éclat terni par la mort qui approche. La poitrine écrasée par la peine, je souffle :
— Il est trop loin. Si je vous tire jusque là-bas, vous mourrez.
Et je ne veux pas que Salemort meure, je ne veux pas qu’elle me laisse, seule dans cette forêt, seule femme dans l’Armée d’Ouest. Je n’ai pas les épaules pour supporter de telles épreuves.
— Fais-le ! râle Salemort. Je mourrai de toute façon, j’ai les boyaux percés.
Je mets du temps à réagir. Ce qui m’arrive, ce qui nous arrive, ce n’est pas possible. Tous ces morts, c’est trop con, c’est trop triste, c’est trop dur. Ça doit être un cauchemar, un putain de cauchemar.
Et d’un coup, je me rappelle, je comprends. Toutes les femmes du régiment rassemblées dans une seule patrouille, le commandant qui nous envoie au casse-pipe, Salemort qui gueule et qui renâcle.... Elle l’avait compris, c’était un traquenard ! L’Armée a voulu se débarrasser de nous, les Chevalières-Dragons. Mes pensées tourbillonnent, à la recherche d’une explication. Pourquoi, pourquoi ont-ils peur de nous au point de nous envoyer à la mort ?
— Dépêche-toi ! feule Salemort.
Dans son cri étranglé perce l’inquiétude de ne pas revoir Massacre à temps. Je me ressaisis. La nécessité d’aider Salemort m’arrache à ma torpeur incrédule. Je ne peux pas rester les bras ballants. Avec ses épais vêtements de cuir, Salemort est trop lourde pour que je la porte, alors j’attrape son manteau aux épaules et la tire en direction de Massacre. Dans notre sillage, une traînée de sang.
Je pose la Chevalière contre le flanc sanguinolent de son dragon. Trop faible pour soulever la tête, Massacre ronfle doucement. Salemort retire ses deux gants. Ses mains osseuses sont d’une pâleur cadavérique. Elle les pose sur l’épaule de Flamboie et s’étend contre lui.
Soudain, elle tourne vers moi son masque noir. Elle porte une main à sa tête et, d’un geste vif, arrache le pan de tissu.
Pour la première fois, je vois son visage. Ma bouche s’entrouvre. Je reste immobile, paralysée par l’horreur.
— Vous… Vous êtes…
Elle m’attrape le bras, d’un geste si vif que je n’ai pas le temps d’esquiver. Elle approche mon visage du sien et je ne peux retenir un frémissement de dégoût.
— Écoute-moi bien, Reja ! Ce que tu vois là, ça ne doit pas te faire croire des choses, ça ne doit pas t’éloigner de ton objectif. J’étais déjà une soldate d’élite avant de subir… ça. Ne le prends pas comme excuse pour renoncer, pour te laisser convaincre que tu n’es pas capable de devenir Chevalière-Dragon !
Je ne comprends pas. Qu’a-t-elle bien pu subir pour en arriver là, à ce que j’ai sous les yeux ? Elle continue, d’une voix de plus en plus faible.
— Autrefois, avant la guerre, les femmes étaient les égales des hommes… Même s’ils veulent nous faire croire le contraire, même s’ils veulent nous soumettre à nouveau. C’est pour ça que j’ai pris le masque. Pour qu’on n’oublie pas… que je suis femme avant tout, pour qu’on n’attribue pas mes capacités uniquement à ce à quoi je ressemble. Alors que j’ai toujours voulu prouver par l’exemple que nous avions notre place dans l’Armée. Nous… les femmes.
— Comment êtes-vous… ?
Elle inspire, laisse passer quelques secondes. D’une voix hachée par la souffrance, elle murmure :
— Pendant la Grise Guerre… L’armée… Une expérience… pour créer des soldats d’élite… Pas fonctionné, pas vraiment… ça a dérapé. Salement dérapé. Suis la moins pire des…
Elle pousse un long soupir et son corps s’amollit contre celui de Massacre. J’hésite. Tends un bras mal assuré. Ferme les paupières de Salemort.
Son visage s’apaise.
Son visage blanc. Décharné. Tranché de lèvres sombres, percé d’yeux entièrement noirs. Pourvu de crocs.
Son visage d’Enragée.

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Lyne Fontana · il y a
Félicitations !
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Sarah Delysle · il y a
Merci :)
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Mireille Bosq · il y a
J'avais approuvé avec chaleur. Bravo !
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Sarah Delysle · il y a
Merci beaucoup pour m'avoir soutenue :)
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Joëlle Brethes · il y a
Félicitations, Sarah : j'ai adoré votre texte :)
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Sarah Delysle · il y a
Merci encore pour votre soutien :)
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Lyne Fontana · il y a
Renouvelé !
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Sarah Delysle · il y a
Merci !
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Corinne Chevrier · il y a
Je me suis laissée complètement captiver par votre récit, et ai beaucoup aimé cet univers.
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Sarah Delysle · il y a
Merci !
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Ombrage lafanelle · il y a
Alors là vous m'avez scotché. Je suis surprise que vous ne soyez que 32 ème tant votre texte est bien écrit et prenant! J'ai été happé du début à la fin, je n'ai pas manqué un seul caractère, aucune virgule. Je ne suis pas ce qu'on peut appeler une fan d'heroïque fantasy (corrigez moi si votre texte ne rentre pas dans ce domaine, je n'y connais pas grand-chose), mais j'ai vraiment adoré votre texte. Sincèrement. Vous avez tout mon soutien et mes 5 voix
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Sarah Delysle · il y a
Merci beaucoup :)
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Nelson Monge · il y a
Un dépaysement épique, de plus porteur de messages ! Bravo et mes voix !
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Sarah Delysle · il y a
Merci !
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Cyrille Conte · il y a
Bravo pour ce texte plein de fougue et pour le message porté. Je vous invite à une lecture, si vous le souhaitez: https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-mouche-13
Bonne chance pour la finale et encore bravo.

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Sarah Delysle · il y a
Merci
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Gaelita Primavera · il y a
Une nouvelle voie pour le féminisme, alors je donne mes voix. Bravo.
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Sarah Delysle · il y a
Merci :)
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Jean Calbrix · il y a
Mes cinq voix renouvelées pour votre joli texte, Sarah ! Bonne finale à vous.
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Sarah Delysle · il y a
Merci !

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