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À l'ombre des enragés

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Valérie Labrune

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Il n’en resterait aucun.

Feuer !

Les hommes s’effondrèrent en une masse molle tandis que la rafale des balles crachées par les mitrailleuses finissait son œuvre en écorchant le mur devant lequel étaient alignés les derniers insurgés, épargnés à la seule fin de ce spectacle. Au tonnerre de métal succéda le ramage perçant des oiseaux pressés de reprendre la conversation amoureuse interrompue en cette aube du 21 mai 1942.

***

Dans la pénombre du Block E, le kapo gît au sol, peut-être mort sous la violence du choc. Gérard, un taiseux qui s’est réfugié depuis des semaines dans un autre monde, vient de lui asséner un coup derrière la tête avec une sauvagerie qui nous laisse sans voix.

Sa main est crispée sur le montant en bois massif qu’il a déboîté de son lit. Il reste figé face au résultat de son acte, agrippant l’objet comme si sa main et lui s’étaient soudés dans la haine.

Pétrifiés également, nous peinons à nous redresser sur nos grabats. Nous sommes sidérés mais, tous autant que nous sommes, nous avons parfaitement compris ce que ce geste signifie : Gérard nous condamne à être exécutés dans la nuit car Baumann, le contremaître, ne va pas manquer de s’inquiéter de ce que fait son sous-fifre. D’ici quelques minutes, il va donner l’alerte et nous n’avons pas le moindre doute sur les représailles : aucun des 27 prisonniers du Block E n’en réchappera.

Mus par un instinct atrophié par des mois de désespoir, perclus, hagards, usés jusqu’au tréfonds de l’âme, nous sortons avec difficulté de notre léthargie. Nous nous retrouvons néanmoins à faire cercle autour de Gérard et de l’homme qu’il a assommé. Anéantis. Alors, le fiel de la lucidité commence à nous traverser, cheminant en nos corps abandonnés pour venir y déverser son venin acide : nous ne pourrons pas nous sauver.

Nos regards se rencontrent enfin et tandis que nous communiquons en silence, il y réapparaît un éclat qui a disparu depuis longtemps. Chaque visage, l’un après l’autre, s’illumine d’une lueur de vie. La peur. La stupéfaction. Le désarroi absolu. Le plaisir devant le corps de l’ennemi affalé. La rage enfin. Et avec elle, sa force.

Un à un, nous sommes en train de reprendre contact avec le monde.

Et puisqu’il ne nous est plus accordé de nous dissoudre dans le gouffre cruel que constitue l’espoir de pouvoir un jour sortir de notre mort lente, nous nous devons, avant notre dernier souffle, de saisir la proposition que l’enfer nous présente aujourd’hui car, en un ordre impérieux, vient de surgir l’occasion sublime et ultime d’affronter avec dignité notre dernière heure.

Nul mot n’a été prononcé, pourtant il est clair que nous ne faisons plus qu’un en cet instant. Et nous savons ce que nous avons à faire.

Le premier de nous tous à se lancer est Robert. Il étrangle le kapo avant que ce dernier n’ait une chance de reprendre ses esprits. Paul, ensuite, se rue sur la matraque du gisant pour s’en emparer. Elle sera notre première arme pour mener le combat dans lequel nous nous retrouvons maintenant tous impliqués. À son tour, François s’approche pour envoyer son sabot dans la tête de ce vendu qui a choisi d’obéir, en bon chien de garde, aux ordres de Baumann, dont il a dû, certainement, espérer obtenir un os à ronger. Le nez du kapo émet un claquement sec contre la semelle de bois et je ne peux réprimer un sourire au bruit obscène du cartilage cassé. Hargne gratuite. Fondamentale après tant d’impuissance et de souffrance.

Ainsi, par-delà un si long abandon, la vie enfin nous revient en force.

Je sens le sang circuler à nouveau en moi. Il cogne avec virulence dans mes tempes et frappe contre ma poitrine. Il gicle presque dans mes veines saillantes, fou de se retrouver lâché tout à coup dans mon corps demeuré des mois durant en veille. Il reprend ses droits.

Alors il est temps de suivre son mouvement, nous allons finir en apothéose, la fureur au ventre. Si nous devons tous mourir jusqu’au dernier ce soir, que ce soit dans le carnage le plus féroce qu’il nous sera possible d’infliger avant le point final !

Jean, qui était resté en retrait, nous fait soudain signe de l’attendre. Il s’éloigne pour aller fourrager dans le mur, tout au fond du bâtiment, avant de revenir vite avec quatre éclats de pierres saillants qu’il a dû dérober sur le chantier sur lequel nous avons pris l’habitude de faire couler notre sueur et nos larmes quand ce n’est pas aussi notre sang. Ces éclats tranchants, que je devine avoir été destinés d’abord à couper ses propres veines, trouveront finalement un autre usage, dans les gorges charnues de nos bourreaux !

— Prêts ?

Ce n’est pas une question, Jean nous donne le signal.

Nous sommes peu, affaiblis, nos armes sont dérisoires, nous savons que pas un n’en sortira vivant et que notre insurrection sera de courte durée, mais c’est déterminés que nous nous dirigeons maintenant comme un seul homme vers la porte de sortie du block.

Parce que nous n’allons pas nous soumettre à l’horreur de notre destinée, nous allons lui échapper.

— Qu’on en finisse ! dit l’un de nous.

Avec nos pauvres corps de fantômes pour boucliers, damnés pour damnés, unis devant l’ennemi allemand, nous allons nous battre avec une rage absolue.

Peut-être l’Histoire se rappellera-t-elle notre révolte ?

***

Crevant la sombre nuit du 20 mai, une horde décharnée, tout droit sortie de l’enfer, se déversa sur le Kommando. Visages coupés au couteau, joues émaciées, corps sépulcraux, regards fous, il surgit cette nuit-là du Block E un monstre à vingt-sept têtes dont les mâchoires hérissées de crocs laissèrent échapper d’outre-tombe des hurlements terribles qui résonnèrent jusqu’au cœur des parois de chacun des autres blocks encore endormis. Puisant sa force dans les entrailles mêmes de son ennemi, le monstre gonfla, enfla, au point de devenir vertigineusement gigantesque sous les yeux effarés des Kommandoführers, de l’Arbeitsdienstführer et du Lagerführer dont les genoux tremblèrent de saisissement. La bête enragée fondit sur les SS tétanisés et s’adonna à un déversement de fracassements, de strangulations, de lacérations, d’égorgements et de démembrements forcenés. Loin de la calmer, la vue du sang la galvanisa davantage.

Cette nuit-là, le chaos s’abattit en une effroyable malédiction sur ceux qui tentèrent de riposter de leurs armes de fer.

Gueules de feu contre gueules acharnées du monstre, un mélange de terreur et de damnation se déchaîna sous l’astre lunaire.

Mais la bête ne pouvait maintenir une telle furie très longtemps. Elle savait l’imminence irrévocable de son sort. Transpercée de toutes parts par les innombrables balles des revolvers et des mitrailleuses que les Allemands, sortis de leur effroi premier, n’avaient pas tardé à lui opposer, elle dut se résoudre à perdre le combat.

Ainsi, avec la docilité d’un animal domestique fidèle à son maître, elle s’affaiblit et, brusquement, se disloqua, éparpillant au sol les corps des hommes qui la composaient, les recrachant en ce monde cauchemardesque dans lequel elle finit par les abandonner en un dernier râle.

Et les rares insurgés du block E qui avaient survécu aux tirs furent mâtés dans l’instant.

Il ne pouvait en être autrement.

***

L’Histoire ne racontera pas ce qu’il s’est passé en Alsace dans le KL Natzweiler-Struthof. Elle évoquera 52 000 détenus mais ne fera pas mention d’une insurrection au 20 mai 1942.

Elle l’a oubliée.

Ou l’a effacée.

Peut-être n’a-t-elle pas voulu y croire.

Elle taira la rage monstrueuse qui a animé, soudain, vingt-sept hommes jaillis du block E en une horde fantastique venue égorger et démembrer sur son passage, dans une fièvre aussi désespérée que terrible, les suppôts de la noire Mort qui avait eu le caprice, cette nuit-là, de se jouer d’une poignée de prisonniers politiques.

***

Pour Gérard, pour Robert, pour Paul, pour François, pour Jean... Pour tous ceux qui, comme eux, en ces années d’horreur, par millions décimés, n’ont pas eu le droit d’être.

PRIX

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Laurence Delsaux · il y a
Je garde de mon passage au Struthof le froid implacable de mars; en imagination pour l'été, le soleil tout autant. J'ai des images de potences et le gris des baraquements. Non loin de ce terrain de misère et de mort, une villa à peine protégée dont on devine la richesse d'alors. Tant d'histoires à écrire et vous en avez composée une. Un monstre à 27 têtes. Bravo! J'ai également un récit qui me tient à coeur, que je pourrais retravailler mais il m'impressionne encore. L'histoire se situe près de Cracovie, Stalag 369 à Kobierzyn.
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Valérie Labrune · il y a
J'ai mis très longtemps à pouvoir partager ce texte également. Il m'a tenu en respect. Il a fallu qu'un ami aborde le même sujet pour qu'enfin j'ose le donner à lire.
Comment s'appelle le vôtre (s'il est sur le site) ?

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Laurence Delsaux · il y a
Il n'est pas encore sur le site
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André Page · il y a
Une tragédie vécue de l'intérieur, un élan brisé qui eut la merveilleuse audace d'avoir été un élan, même si ce fut le dernier. Merci Valérie :)
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Valérie Labrune · il y a
Je suis très contente que ce texte vous plaise. Merci beaucoup d'être venu dans ce coin.
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Teddy Soton · il y a
Quelle tristesse, bravo ce récit est bien mené du début à la fin + 5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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Valérie Labrune · il y a
Merci Teddy.
Je prends note de l'invitation à venir vous soutenir.

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Teddy Soton · il y a
Merci Valérie, ce serait avec plaisir de vous faire découvrir mon univers fantastique ;)
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Abi Allano · il y a
Quel hommage ! Un texte douloureux, très réussi.
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Valérie Labrune · il y a
Je suis contente que ce texte te plaise Abi. J'ai mis très longtemps avant d'oser le partager car il m'a d'abord énormément intimidée. Je dois à James Wouaal, à ces routes qui se croisent, d'être parvenue, bien plus tard, au fil des échanges et partages, à reprendre un jour le dessus sur cet écrit.
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Lyriciste Nwar · il y a
Très belle hommage
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Monique Feougier · il y a
Un hommage poignant...c'est fort et votre plume....magnifique
Bonne chance

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Valérie Labrune · il y a
Je suis ravie que ce texte vous plaise Monique. Merci d'être passée me lire.
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jusyfa *** · il y a
Bonsoir Valérie,je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir

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Valérie Labrune · il y a
Merci pour votre commentaire, très flatteur. Je viendrai vous lire sous peu.
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Patrick Gibon · il y a
poignant, d'une terrible écriture, glaçant mais plein d'espoir et bravo pour ce rappel d'une importante mémoire oublié!
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Valérie Labrune · il y a
Merci d'être venu me lire Patrick. Votre commentaire me touche beaucoup.
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SakimaRomane · il y a
les mots sont superflus :)
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Samia.mbodong · il y a
Une belle histoire. Est-elle réelle ? Surement oui, quelque part à un moment des hommes se sont révoltés contre leurs bourreau et le monde n'en aura jamais rien su. C'est un hommage à tous ceux qui se révoltent contre l'injustice. Bravo
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Valérie Labrune · il y a
Merci Samia d'avoir pris le temps de commenter.
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