À l'endroit où meurent les vagues

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La conjuration des imbéciles, Outre monde, la jungle, l'idiot, l'archipel du goulag, des fleurs pour Algerson, le roi des aulnes, les bienveillantes, 1984, les montagnes hallucinées, le meilleur des  [+]

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Sophie, la quarantaine encore épanouie, piétinait d'agacement. Une tasse de café dans une main, le cahier de texte de son aîné dans l'autre, elle pestait contre son mari. La faute au sms qu'il venait de lui envoyer : « coucou chérie ! Tu pourras passer prendre mes chemises avant la fermeture, s'il te plaît ? J'en aurai besoin pour demain. Le reçu est dans le vide-poches de l'entrée. À ce soir. » Il se foutait d'elle ! Qu'est-ce qu'il croyait ce connard ? Elle aussi bossait toute la journée. Il savait bien que le jeudi soir, elle avait son cours de Salsa. Le téléphone coincé entre l'oreille et l'épaule, elle était à deux doigts de s'arracher les cheveux. En plus, il ne répondait pas ! Comme à son habitude, il fuyait devant l'imminence d'un conflit. Ses chemises, ils pouvaient se les carrer là où elle pensait. Elles resteraient à moisir chez le teinturier. Demain, il n'avait qu'à aller bosser en T-shirt. Elle pouvait même lui prêter une de ses robes s'il voulait. Le vendredi, c'était bien le Friday Wear non ? Jetant avec colère son téléphone sur le plan de travail, elle appela pour la troisième fois ses garçons censés être en train de se préparer pour l'école. À l'étage, le vacarme battait son plein. Ni Mathéo ni Kenzo ne lui répondirent. Sur le point de hurler, Sophie se ravisa et se remplit un autre café. Le fracas continuait là-haut. Ils couraient, sautaient, tombaient. Le tintement de la cuillère sur le bord de la tasse provoqué par les ondes de choc sur le plancher commençait à lui taper sur les nerfs. Un boum assourdissant – sans doute Kenzo qui remportait une victoire par ippon sur son frère – la fit sursauter et la mit hors d'elle. Cette fois-ci, elle hurla déversant sans retenue sa lassitude et sa colère. L'agitation cessa. Une avalanche de jambes descendit. En rangeant la cuillère dans le tiroir, l'étincelant éclat d'une lame de couteau attira son attention. Elle l'empoigna et le fixa, hypnotisée. Ces enfants l'appelaient. Ils réclamaient leur pitance. Ces fils de con avaient mis une éternité à descendre et maintenant, ils exigeaient un service immédiat. C'en était trop. Elle n'en pouvait plus d'être la domestique de tous ici. La coursière de son mari, sa secrétaire, sa mère aussi. Comme si cela ne suffisait pas, elle était l'esclave de ses enfants. Les lessives tous les jours. Trier, laver, sécher ranger leurs sous-vêtements marqués de leurs super-héros laids et débiles. Les devoirs à faire le soir, le week-end et les vacances afin qu'à la rentrée, sa progéniture à la mémoire vaporeuse ne reparte pas de zéro. En outre, elle ne comprenait pas comment en fin de Ce2, cet imbécile de Kenzo ne parvenait toujours pas à faire la différence entre « ces », « ses » et « c'est ». Le ménage de leurs chambres, avec leurs immondes voitures du futur mâle alpha prêt à reprendre le flambeau, leurs figurines mutantes à quatre bras dégoutantes et leurs maudits jeux de société aux pions éparpillés partout qu'elle passait sa vie à ranger, pour les retrouver en pagaille l'instant d'après. Elle faisait aussi la cuisine, le taxi, elle repassait, cousait, soignait les bobos. Les secondes qui s'égrenaient décideraient de tout. La suite de son existence s'inscrirait dans un bouleversement de destin ou dans la rubrique des faits-divers dans le journal du lendemain. Sophie rangea le couteau dans le tiroir et le referma doucement. Elle accomplit ses missions sacerdotales à destination des garçons. À une exception près cependant. Elle ne desserra plus les dents. Dans l'ascenseur, Mathéo tenta bien d'attraper la main de sa mère, mais elle la lui refusa. Kenzo entama sa litanie de questions idiotes qui toutes, restèrent sans réponses. Dans la voiture, les frères scrutèrent le rétroviseur à la recherche d'un regard réconciliateur de sa part. Ses yeux implacables demeuraient fixés sur la route. Près de l'école, l'embouteillage quotidien faillit déclencher un nouvel épisode de rage. Elle tourna brusquement à gauche dans une rue déserte et ordonna à ses fils de descendre. Rien ne put entamer sa résolution. Ni les cris ni les supplications. Elle redémarra en trombe sans se retourner. Une heure plus tard, elle roulait bon train sur l'autoroute du soleil.

Adossée à sa voiture, Sophie en était à sa troisième cigarette. Bercée par le bruit du flot de véhicules derrière la haie, elle se sentait apaisée. L'aire était quasiment déserte. Quelques véhicules légers, deux-trois camping cars, tous immatriculés en Belgique et un couple de motards. En se dirigeant vers la cafeteria, elle jeta son portable à la poubelle. Bientôt, il se mettrait à sonner comme une carte de Noël. L'endroit de son premier arrêt n'avait pas été le fruit du hasard. Sophie l'avait choisi à cause du pictogramme indiquant qu'il abritait un distributeur de billets. Elle passa entre les deux motards qui se tenaient en face de l'entrée. Le plus grand se tenait debout à côté de sa machine. Sa visière relevée laissait entrevoir des yeux bleus azurs superbes. Son regard se sentit attirer comme un aimant par Sophie. Elle se dirigea directement au distributeur. Elle disposait de deux cartes. La première, liée au compte courant qu'elle partageait avec son mari et la seconde, rattachée à un compte dont elle était la seule à connaître l'existence. Même quand Patrick s'était retrouvé au chômage, elle n'en avait jamais fait mention. Elle l'avait ouvert juste après la naissance de Kenzo. Au total, elle disposait de sept mille sept cents euros pour commencer une nouvelle vie. De retour à sa voiture, elle sentit le vrombissement d'une moto qui s'approchait. Elle reconnut les deux motards de l'entrée. Arrivé à sa hauteur, le plus grand la héla dans un langage inconnu. Confronté à l'expression circonspecte de Sophie, il employa l'anglais. Il l'invitait à partir avec eux. Descendre jusqu'à Saint-Jean-de-Luz passer des vacances chez des amis. D'un geste de la main, il indiquait l'espace libre derrière lui. Pour gagner sa confiance, il ôta son casque. Un visage bronzé aux traits fins, illuminé par un sourire beau et franc, apparut. Il tendit à Sophie, un casque gravé de flammes rougeoyantes qu'il venait d'extraire de son coffre de moto. Elle lui adressa un signe de la main, retourna à sa voiture et jeta son sac à main à l'intérieur, ne gardant de son ancienne vie que son portefeuille. À son tour, elle enfourcha la monture. Avant de démarrer, l'homme attrapa sa main pour l'inciter à saisir sa taille. Des abdominaux d'une fermeté prometteuse accueillirent les mains de Sophie.

Ils roulèrent à une vitesse vertigineuse jusqu'à l'heure du déjeuner. Les vibrations de l'engin qui remontaient depuis l'intérieur de ses cuisses jusqu'à son bas ventre la mirent dans tous ses états. Lorsque le trio mit pied à terre, Sophie se rendit compte que le compagnon de son motard était en réalité, une compagne. Elle s'appelait Brunehilde et était la sœur de Horst. Ses boucles blondes tombaient sur la combinaison qu'elle avait ouverte jusqu'à son nombril à cause de la chaleur. Horst avait fait de même. Décidément, son corps plaisait à Sophie. Elle eut une pensée fugace pour Patrick, mais le spectacle du fessier rebondi de Horst se déplaçant devant elle la fit disparaître aussitôt. Restait à voir comment il allait se sortir de l'épreuve du repas. Sophie était devenue très sensible quant à la question de l'ingurgitation des repas. Vers la fin, elle luttait pour ne pas enfoncer sa fourchette dans le cou de son mari. Les bruits générés par la mastication bouche ouverte la mettaient hors d'elle. Penser que ces lèvres luisantes et ses doigts graisseux allaient toucher son corps lui donnait envie de vomir. Horst s'en sortit très bien. Il mangeait la mâchoire serrée. Son morceau de chair rose ne s'agitait que lorsqu'il parlait. Sophie eut envie de lui sauter dessus. Elle mangea de bon appétit en arrosant son repas d'un vin à l'appellation grandiloquente et finalement décevante. Brunehilde participait peu à la conversation, mais elle parlait d'un ton affable. Au moment de repartir, Horst baissa la fermeture de sa combinaison jusqu'en dessous du nombril. Comme tout à l'heure, il attrapa encore la main de Sophie. Cette fois, il la déposa sur son sexe durci. Elle eut un bref mouvement de recul, mais l'abandonna finalement. Tout l'après-midi, elle le caressa à travers le cuir épais. Un jeu s'installa entre eux. Lorsqu'il était sur le point de jouir, il décélérait brusquement, invitant Sophie à s'interrompre. Au moment de leurs ébats, ce serait le feu d'artifice.

Ils arrivèrent à destination en fin d'après-midi. Le ciel commençait à s'emplir de zébrures orangées et violacées. Les motos ralentirent devant un portail monumental au design très moderne qui évoquait un morceau de shrapnell aplati. Une fois qu'il fut franchi, ils déroulèrent un chemin de terre sur environ cent mètres et stoppèrent devant un cube de béton dont chaque face était recouverte de baies vitrées. À travers elles, on distinguait des silhouettes aux contours lisses qui riaient et dansaient un verre à la main. Un vacarme tapageur mêlant cris de bêtes et tempo rapide de musique électronique s'échappait de la porte d'entrée. À l'intérieur, des femmes élancées perchées sur des talons hauts traversaient les pièces vêtues de maillots minuscules. À leurs bras, des éphèbes à la plastique miraculeuse anticipaient leurs moindres désirs. Horst se retourna vers sa sœur. Ses lèvres charnues s'agitèrent. Brunehilde opina, attrapa la main de Sophie et la mena à l'étage. Ils entrèrent dans une chambre. À l'intérieur, un groupe de « parfaits » avachi sur un lit de taille King size, discutait bruyamment sans prêter attention à elles. Brunehilde tendit un maillot à Sophie et commença à se déshabiller le plus naturellement du monde. Tous se turent devant tant de beauté. Quand elle eut fini, elle parut surprise de constater que Sophie n'avait pas encore commencé. Un fugace hochement de tête lui fit comprendre. Elle replongea dans le placard et en sortit un paréo. Sophie lui adressa un regard plein de reconnaissance. Les deux femmes redescendirent main dans la main. Sophie cherchait partout Horst parmi la masse humaine. La fête atteignait des sommets. L'alcool coulait à flots. On hurlait, sautait, dansait. De la nourriture volait partout dans l'immense pièce. Des invités se jetaient nus dans la piscine offrant au regard des autres, le peu qu'il restait à dévoiler. Sophie se laissa peu à peu emporter par l'excitation ambiante. Elle voulait retrouver Horst. Elle sentait encore dans sa paume, la chaleur de son sexe durci. Elle désirait ardemment qu'il la prenne dans une des pièces de la maison ou même ici, devant tout le monde. Elles tombèrent sur lui près de la piscine, allongé sur un transat en train de dévorer la bouche d'une blonde sublime. Comme à chaque fois qu'elle se trouvait à proximité d'un spécimen exceptionnel, Sophie eut l'impression de faire partie d'une espèce inférieure. Elle était charmante, jolie même, mais comment rivaliser avec une femme dont les jambes lui arrivaient à la poitrine et qui avait la moitié de son âge. Évidemment, elle ne s'était rien figuré de profond ni de durable avec Horst. Elle n'était pas idiote. Un homme ne levait pas une étrangère sur une aire d'autoroute pour se marier avec elle. Elle n'ignorait pas qu'elle ne serait qu'une conquête de plus ajoutée à son tableau de chasse. En un instant, son désir pour lui s'envola. Très vite, une sensation de mortelle fadeur née au milieu de ses hanches se propagea à tout son être. Les abdominaux de Horst, son sexe, la musique, l'alcool. Jamais rien de tout cela ne pourrait la contenter. Ni l'éventualité d'un retour à sa vie d'avant d'ailleurs. Avec horreur, Sophie comprit que cette négation d'elle-même, qu'elle abhorrait et qu'elle croyait être le fruit de son rôle écrasant de mère et d'épouse dévouée, n'avait fait que détourner son attention du fardeau qui l'accompagnait depuis toujours. Le néant de sensation dans tous les aspects de sa vie, le poids sur son âme qui l'empêchait de s'épanouir, la grisaille dans son cœur la privant du bonheur véritable ou même d'une vaine tentative de l'atteindre. Sophie passait sa vie à s'observer s'ennuyer à travers des meurtrières, par un dimanche d'automne pluvieux. Rien ne la ferait jamais vibrer. Elle faillit défaillir. S'étaler pour un plan à trois bizarre sur la blonde et Horst. Brunehilde la retint. Elles retournèrent à la chambre. Les « parfaits », la langue pendante à l'idée de revoir les attraits de Brunehilde, l'accueillirent en souriant. D'une voix ferme, elle leur ordonna de sortir. Puis elle s'assit sur le lit, prête à écouter. Durant les heures suivantes, Sophie évoqua toutes ses angoisses. À la fin, Brunehilde prit entre ses mains le visage sec de Sophie et l'embrassa. Les bruits de la fête s'éteignirent peu à peu. Après avoir hurlé, la fatigue avait eu raison du monstre. Les deux amies traversèrent la maison comme un gué au-dessus d'une rivière d'immondices. Horst dormait, nu entre deux blondes. Ses bras musclés enserraient leurs faces apaisées. Son sexe rassasié ressemblait à un escargot prêt à se recroqueviller dans sa coquille. À l'extrémité de la terrasse se situait un escalier menant à la plage. Immédiatement à gauche se dressait un cabanon contenant le matériel de surf. Brunehilde s'y engouffra et en ressortit avec deux planches sous les bras. Une fois qu'elles eurent enfilé leur combinaison, elles avancèrent vers l'océan. Le jour se levait à peine. Sans ressentir d'émotion particulière, Sophie se rappela qu'à quelque huit cents kilomètres de là, Kenzo et Mathéo se levaient eux aussi. Le ciel présentait un visage cotonneux prêt à virer au gris. Un vent vigoureux les obligeait à se pencher vers l'avant. Les boucles parfumées au monoï de Brunehilde lui fouettaient l'oreille. À l'endroit où meurent les vagues, Sophie évolua comme sur un fil dans les traces laissées par les pieds de Brunhilde. Évanescente et éthérée, elle n'abandonnait sur le sable qu'une mignonne boursoufflure aussitôt recouverte par un divin scintillement. Sans un mot, elles s'engagèrent vers le large. Le bouillonnement glacé de la mer anesthésia rapidement les mains et les orteils de Sophie. Elle progressait avec peine. Brunehilde l'attendait et l'encourageait avec patience. Enfin, l'écume se fit plus rare. Elles se situaient dans une zone plus calme d'entre-deux. Elles reprirent leur souffle en profitant du balancier éternel de la surface. Au loin, un mur d'eau s'approchait. Juste avant de se redresser sur sa planche, Brunehilde cria à Sophie de toujours garder la laisse de surf bien serrée autour du poignet. À son tour, Sophie se prépara. Juste au moment où elle entreprit l'ascension, elle ôta la laisse et se laissa emporter par le tourbillon. Elle n'éprouva aucune peur tandis qu'elle s'enfonçait dans les profondeurs. Le gel se transforma en tiédeur. Sa faible lueur s'éteindrait vite. Au fond, son corps qui descendait encore et toujours parmi les ténèbres ressemblait tellement à son errance lorsqu'elle était vivante.
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Juliette Makubowski · il y a
Magnifique. Je réalise que mon dernier texte qui porte sur le même sujet est vraiment ras des pâquerettes.
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Eva Dayer · il y a
Une fuite désespérée, l'illusion passagère d'un soleil possible et le choix fatal.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Mon soutien pour ce texte qui n'était pas facile à conduire et que vous avez très bien mené.
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Carl Pax · il y a
Un pétage de plomb qui amène l'héroïne sur la pente d'une douce folie, de la tension, sensuelle, désespérée, et le point de chute d'une errance comme un soulagement.
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Dolotarasse · il y a
Sophie aura vécu quand même une dernière aventure et pas des moindres (un lâcher-prise). La fin est triste naturellement.
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Ocla H · il y a
Terriblement juste ... terriblement cruel
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. LaNif · il y a
Un bon texte que vous maîtrisez parfaitement; Sous une apparence légère, vous abordez des questions existentielles.Bravo !

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