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À la vie, à la mort

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Claude Carbonell

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Existais-je avant de le connaître ? Je ne sais pas. Ma mémoire n'est que néant et j'éprouve la sensation de n'être entré dans la vie que sous l'éclat de ses prunelles.

Je ne sais pas et ne veux pas le savoir. J'ai trop peur. Peur que des souvenirs retrouvés n'altèrent ou n'effacent la force de ma rencontre avec lui. Car jamais je ne veux oublier. Rien. Ni cette chaleur qui m'a envahi et a éclaté en battements dans ma poitrine ; ni l'irruption de son âme dans la mienne ; ni le brusque éveil de mes sens au monde.

Effrayé par ces prodiges subits, j'ai hurlé. Sans résultat. Ma voix ne s'est pas mêlée aux sons balbutiants que je percevais : j'étais muet. Affolé, j'ai tenté de fuir. Sans succès. Mon corps ne m'a pas obéi et j'ai dû rester dans cet univers dont j'ignorais encore l'existence quelques secondes auparavant : j'étais paralysé.

Vaincu, j'ai fixé un regard implorant sur un petit bipède situé en face de moi. Un bipède aux yeux brillants, au large sourire et qui me couvait de ses ardents iris noirs.

Aussitôt j'ai compris : c'était lui la cause de ces bouleversements, c'était lui qui me transférait cette chaleur et ces sensations, c'était lui qui ouvrait mon âme au monde. Et, à voir son visage, il ne me voulait aucun mal.

Apaisé par son expression, j'ai dompté ma peur lorsqu'il s'est précipité vers moi, m'a saisi et m'a serré contre lui. Et là, mon corps contre le sien, je me suis soudain senti fort, j'ai perçu ses peurs et ses faiblesses et ai éprouvé le plus grand plaisir qui soit : la certitude de le rassurer.

Tout sauf lui m'est alors devenu indifférent et j'ai savouré les vibrations de son thorax lorsque, joyeux, il s'est écrié :

— Maman, Papa, le Pè'e Noël m'a donné un toutou ! Un toutou bleu ! Comme j'ai demandé ! Oh ! Mon toutou bleu à moi ! Me'ci Pè'e Noël !

À peine avait-il prononcé ces mots que j’ai frissonné, le pelage transpercée par un rayon de glace : quelqu'un d'hostile nous regardait. Et ce quelqu'un n'a pas tardé à se manifester.

— Pff ! dit-il d'un ton aussi froid que son regard. C'est qu'une peluche ! Et un chien bleu, c'est ridicule, ça n'existe pas, c'est comme le père...

— Tais-toi Kevin ! Laisse ton petit frère tranquille ! ont répliqué de concert deux autres voix.

Mais il était trop tard ; la poitrine de celui que j'appelais déjà mon maître s'est soulevée de manière irrégulière et il a exhalé un sanglot. "Méchant !" a-t-il murmuré avant de m'écraser contre son torse et de m'asperger de gouttes d'eau à la saveur salée. "Je suis là ! lui ai-je hurlé par la pensée. Je suis là ! Tu vois bien, j'existe ! Je ne suis pas qu'une peluche !"

Grâce à moi il se calmait déjà quand deux grands bipèdes se sont approchés de nous. Chacun à leur tour ils ont levé le petit à hauteur de visage pour qu'il frotte le sien contre le leur et pour lui dire qu'il ne devait pas écouter Kevin. Mon maître s'est livré de bonne grâce à ce bizarre rituel tandis que je faisais connaissance avec la désagréable sensation que j'ai su plus tard s'appeler vertige.

Ma notion floue du temps ne me permet pas de dater cet évènement. De tous les termes que mon possesseur m'a appris, semaine, mois et année sont parmi ceux que j'appréhende le plus mal ; je ne distingue que le jour, où il est éveillé, et la nuit, où il dort.

Je suppose cependant qu'au moins un mois est passé depuis cette rencontre car j'ai assimilé de nombreux mots et connaissances ; je sais que je suis une peluche, que les bipèdes se nomment humains, que mon maître s'appelle Joël, que le bizarre rituel est un baiser et provoque, ainsi que les caresses, une agréable sensation sur mes poils ou ma truffe. Je sais aussi que la famille compte cinq personnes : mon maître, les deux parents, Kevin, idiot hostile et frère aîné qui dort dans la même chambre que Joël et Océane, cadette et fille de la fratrie.

Mais surtout, j'ai appris mon rôle : veiller sur mon maître. Être là sur le vieux coffre du salon quand il rentre de l’école, être là pour jouer avec lui, être là lorsqu'il a de la peine, être là dans son lit pour qu'il se blottisse contre moi si jamais il émerge d'un cauchemar...

Il dort et je le regarde. Cette nuit, je guette le moindre de ses gestes, le moindre de ses gémissements, inquiet de ne pas être couché à ses côtés. À cause de Kevin je suis allongé sur la table de nuit de Joël et non près de lui. Car, non content de se moquer quotidiennement de ma couleur, cet idiot d'aîné a réussi hier à convaincre mon petit maître qu'il était ridicule à son âge de dormir avec une peluche. Pour preuve, il lui a montré la sienne, un lion nommé Léo, reléguée en haut de sa bibliothèque puis a affirmé qu'il n'en avait plus besoin depuis des années. Avec un sourire railleur, il a ensuite ajouté que même Océane se passait de son ours Teddy.

Bien sûr, je n'ai pas pu répliquer ; j'aurais pourtant eu tant de choses à dire.
D'abord quelle insulte de me comparer à Léo et Teddy ! Léo est encore plus stupide que son maître : je n'ai jamais réussi à communiquer avec lui et je doute qu'il connaisse la télépathie. Mais peut-être suis-je méchant et son silence révèle-t-il plus un caractère orgueilleux et méprisant qu'un esprit obtus. Après tout, il est à l'image du roi des animaux et a subi l'influence de Kevin... Quant à Teddy, il est gentil mais limité et je ne peux blâmer Océane de lui préférer ces pseudo-humaines miniatures appelées poupées, plus vives mais arrogantes envers les peluches.

Ensuite j'aurais tant voulu expliquer à Joël le comportement de Kevin : il est simplement jaloux. Il ne supporte pas que ses parents aient installé ce petit frère dans sa chambre et il ne supporte pas l'attention qu'ils lui portent. Voilà pourquoi il le taquine sans cesse et voilà pourquoi il veut l'éloigner de moi.

Mais je ne suis qu'une peluche et la parole m'a été refusée. Je n'ai pu que voir Joël acquiescer aux paroles de Kevin puis le sentir me saisir par le cou et m'installer deux étagères en dessous de Léo. J'ai crié mentalement mon désespoir mais mon maître ne m'a pas entendu. "Je suis un grand" a-t-il déclaré d'un ton fier en s'éloignant de moi. Ce n'est que quelques heures plus tard que, Kevin endormi, il est revenu me chercher et m'a déposé plus près de lui, sur la table de nuit d'où je le surveille.

Le jour se lève, il point à travers les volets. Bientôt Joël va se lever et... soudain une grande main m'empoigne et m'éloigne de mon maître. On m'emporte. Mon ravisseur se dirige vers le coffre du salon. J'ai un espoir. Va-t-il me poser dessus comme Joël le fait d'habitude pour que je l'accueille à la sortie de l'école ? Mais alors pourquoi m'aurait-il enlevé ? Non, il ne me dépose pas. Il ouvre le meuble et... je me sens voler dans le vide... j'atterris sur un objet rembourré... j'aperçois la tête de Kevin... le couvercle claque... et tout n'est plus qu'obscurité et poussière...

— Toutou... bleu ?

Cette voix dans ma tête calme un peu ma terreur.

— Teddy ? C’est toi ? Où es-tu ?

Le silence se prolonge. Les pensées de Teddy semblent encore plus lentes que d'habitude.

— Je suis... en dessous... sous toi.

Je me souviens de cette impression de moelleux et je comprends que je suis tombé sur le ventre de l'ours d'Océane.

— Où sommes-nous Teddy ?

Pas de réponse. Tous mes sens sont en alerte mais je ne capte aucune autre présence de peluche. Seule l'odeur de renfermé règne en ces lieux et agace ma truffe.

— Où sommes-nous Teddy ? répété-je.

Je sens ses pensées s'épaissir de plus en plus.

— Dans... cimetière... jouets... morts, répond-il.

Un instant, je suis pris de panique mais je me reprends.

— Dans le cimetière des jouets morts ? Mais les jouets ne meurent pas Teddy ! Et les peluches encore moins !

— Si... meurent... quand... leurs maîtres cessent... les aimer.

Un temps passe avant qu'il ne trouve la force de continuer.

— Océane... plus intéressée.

Soudain je réalise. Léo n'est ni stupide ni orgueilleux. Léo est mort depuis longtemps ! C'est un cadavre que Kevin ne conserve que pour se vanter de posséder un lion ! Et le pauvre Teddy ! Lui que j'ai accusé d'être limité ! Sa lenteur n'était qu'un symptôme du rejet d'Océane, plus soucieuse de ses stupides poupées que de son fidèle ours !

— Pardon Teddy, murmuré-je, pardon de t'avoir mal jugé. Pardon.

Nulle réponse.

— Teddy ! Teddy !

Un frisson dans ma tête. L'ours est trop faible pour me contacter.

— Teddy ! Teddy ! Je suis là ! Teddy ! Parle-moi !

— Je meurs... pas toi... toutou bleu... comprends pas... pas toi... pas ton heure... pas encore... espère... tu... échapper...

— Teddy ! Teddy ! Teddy !

Plus de réponse et je reste dans ce coffre entouré des dépouilles de Teddy et de tant d'autres jouets oubliés.

Soudain le couvercle s'ouvre et j'entends un cri de Joël :

— Toutou bleu ! Tu es là !

Il me saisit et me serre contre lui.

— Toutou bleu ! T'as pas eu trop peur, dis ? Tout ça, c'est à cause de Kevin !

Et Joël m'inonde de larmes. La scène me rappelle tant notre première rencontre que, moi aussi, je pleurerais si je le pouvais.

Le soir, je suis de nouveau dans son lit. Il ne veut pas me lâcher et me tient dans ses bras pendant que sa mère lui raconte l'histoire du "Petit Prince". Joël s'extasie sur les paroles du renard : "Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé".

A ce moment je comprends que je ne mourrai jamais. Mon maître n'est pas un sans-cœur comme Kevin ni un papillonneur comme Océane qui donne puis reprend son amour au gré de ses envies. Non, il est différent. S'il a compris qu'on devenait responsable pour toujours de ce qu'on apprivoise, il comprendra qu'il est responsable pour toujours de celui à qui il a donné la vie lors de cette rencontre de Noël.

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JACB · il y a
Peluche/story...très sympa à découvrir!
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Dolotarasse · il y a
Une jolie histoire à travers la peluche que les enfants aiment tant. Même les grands enfants... j'en ai quelques-unes (des réchappées) sur une étagère. Mon vote.
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Claude Carbonell · il y a
Merci beaucoup Dolotarasse. Heureusement qu'il y a les grands enfants pour que quelques peluches puissent survivre.
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Stéphan'f · il y a
Bjr, je trouve votre texte original et agréablement bien construit.
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Claude Carbonell · il y a
Merci beaucoup Stéphan'f pour ce compliment.
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Utilisateur désactivé · il y a
Je suis là parce que j'ai lu sur un forum que vous vous sentiez un peu isolé (ou isolée, je ne sais plus).
Je ne regrette pas ma petite visite. C'était charmant! Je reviendrai...

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Claude Carbonell · il y a
Merci beaucoup LoloCecel d'être venu commenter ce texte et contente qu'il vous ait plu. Comme vous le comprenez à "contente", c'est "isolée". :-)
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Jo Hanna · il y a
J'ai beaucoup apprécié découvrir ce texte. J'ai surtout remarquer le rythme soutenu, presque musicale qui rend ce texte encore plus prenant.
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Claude Carbonell · il y a
Merci beaucoup Johanna. Ravie qu'il t'ait plu.
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Utilisateur désactivé · il y a
Je l'ai encore mon nounours et je n'ose pas vous dire son âge ! Très beau texte où plusieurs sentiments se mélangent.
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Claude Carbonell · il y a
Merci beaucoup Fanny. Et bien le bonjour à votre nounours ;-)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Quel joli conte de Noël! Merci d'avoir piqué ma curiosité et de m'avoir permis de lire ce charmant texte qui va ensoleiller ma journée !
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Claude Carbonell · il y a
Merci beaucoup Patricia, je suis heureuse que cette petite nouvelle t'ait plu.
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