À la source

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Père, grand père, cheveux blancs, très blancs. Amoureux par dessus tout des rivières, de l'eau qui court, des fleurs des champs et des troupeaux de Sallers et de Charolaises. Adepte des songeries  [+]

Image de Hiver 2021
Fallait-il que cette source fût magique pour qu’à l’entendre s’écouler vous soyez immédiatement transporté dans un monde de paix et de sérénité ? Est-ce pour cette raison que vous y trouviez souvent, à proximité, allongé dans l’herbe, le Valentin, celui qu’on désignait dans le pays sous les vocables les plus tristes qui soient : le schizo, le demeuré, le fada, l’idiot et j’en passe et des meilleurs. On disait, en rigolant, que la source devait lui murmurer à l’oreille bien des douceurs.
Valentin était proche de ses vingt ans. Il avait toujours vécu ici, dans les collines de Forcalquier auprès de ses parents. Sa mère s’occupait de la maison, du jardin potager et de la basse-cour. Elle avait aussi la charge des huit chèvres et de leurs chevreaux que lui avaient laissés ses grands-parents. Le père menait avec sa chienne, Mazurka, le troupeau d’une trentaine de moutons qu’il avait hérité de ses parents. Ils n’étaient pas bien riches, vivaient dans leur petit cabanon, très rudimentaire, mais où on avait tout de même l’eau courante et l’électricité. Ils arrivaient encore à vendre leurs fromages, leurs agneaux et un peu de lait. De quoi tenir le coup, comme ils disaient lorsqu’on leur parlait sur le marché.
Ils avaient eu Valentin juste cinq mois après leur mariage à Saumane. Ils n’avaient pas eu d’autres enfants, vu qu’après ce qui leur était arrivé avec celui-ci, ils avaient préféré s’abstenir. Tant pis pour le plaisir. Ça, pour en prendre des précautions ils en avaient pris ! Ça avait bien tué un peu leur joie de vivre, « mais plutôt ça que recommencer comme avec Valentin ! », se dirent-ils pendant les années où la mère pouvait encore en faire des petits…
Il n’avait pas un an, le Valentin, quand ça lui a pris… C’était un soir du mois de mai, alors que le soleil déclinait déjà sur la montagne de Lure, ses yeux se sont mis soudain à rouler comme des billes, puis s’en est suivie une agitation extrême, avec des cris, des pleurs à n’en plus finir. Il était justement dans son berceau, posé sur la table autour de laquelle on se réunissait, et même que celui-ci avait failli chuter. Une crise pareille pouvait durer des heures, puis il était terrassé par le sommeil qui semblait ne jamais finir sans même qu’il se réveille pour manger. Des poussées comme celle-ci se répétaient au moins une fois tous les dix jours. Devenu plus grand, ces crises faisaient qu’il se mettait à courir comme un fou, en poussant des cris affreux à tel point qu’on lui ouvrait la porte pour qu’il aille passer sa « folie » à travers champs. Une ou deux heures après, il rentrait chez lui, se couchait près de la couverture où reposait le chien. Il restait là à plus ou moins dormir dans le silence de la chaumière.
Bien sûr qu’on l’amena chez le médecin au chef-lieu ! On y alla bien trois, quatre fois, même si cela coûtait cher. On vit même à l’hôpital « un ponte » qui venait parfois de Marseille donner des consultations. On s’en retournait avec des « potions », des calmants, comme ils disent là bas dans la vallée, mais le gamin ne les supportait pas. Il en devenait tout abruti, ne bougeant pratiquement plus de la journée, à un point tel que l’âge aidant, il avait refusé de les absorber.
À la ville, le médecin de l’hôpital avait dit à ses parents : « Il n’y a pas grand-chose à faire, c’est congénital. » Ils n’avaient pas bien compris ce que cela voulait dire, mais en regardant le dictionnaire qu’ils avaient hérité de son côté à lui, le père, ils avaient cru comprendre que cela venait d’eux, peut-être de lui, peut-être d’elle, en tout cas, le résultat était du pareil au même !
Alors le père et la mère en prirent leur parti. Ils le laissaient vivre à sa guise, le gamin. Il parlait peu, se montrait même indifférent à leur égard, sauf avec Mazurka qu’il prenait dans ses bras et embrassait souvent. La chienne l’aimait bien d’ailleurs. Quand les crises venaient, les parents les voyaient arriver. Le gamin bavait, des larmes coulaient de ses yeux, ses membres se raidissaient puis il commençait à sauter de partout, à courir dans la maison, à pousser des grognements puis des cris, alors on lui ouvrait la porte, et il s’en allait, que ce soit de jour, comme de nuit, été comme hiver. Inutile de préciser que ce pauvre Valentin n’alla jamais à l’école. La mère tenta bien de lui apprendre à lire et à compter, mais elle n’y parvint pas tant son fils manquait de patience et ne parvenait pas à rester immobile devant un cahier.
Dans ces hautes collines, là où les pâtures ont bien du mal à lutter contre l’envahissement des bois et de la forêt, là où on arrache avec la pioche à la garrigue les lopins de terre pour le blé et le maïs, les parents savaient bien qu’il ne courait guère de danger. Assis le soir dans leur fauteuil, à côté de la cheminée, ils l’entendaient hurler, pleurer, ils l’imaginaient courant comme une bête, sans doute regardant dans le ciel la farandole des étoiles filantes et les éclats de la pleine lune. S’ils allaient se coucher à l’étage, ils laissaient toujours la porte non verrouillée. Ils savaient qu’il rentrerait à un moment ou à un autre, pour s’allonger auprès de Mazurka. Le père et la mère se regardaient alors portant dans leurs yeux beaucoup d’affliction, mais aussi beaucoup de cette tendresse qu’ils ressentaient l’un pour l’autre. « Que veux-tu, mon pauvre vieux, que veux-tu ma pauvre vieille, c’est la vie… c’est notre vie ! » Des mots qu’ils n’avaient point besoin de prononcer, mais qu’ils portaient en eux comme on porte sur son dos le fardeau de la résignation.
Ce fut il y a seulement deux ans qu’un soir d’automne ils virent arriver un de ces bonshommes pas tout jeunes, pauvrement vêtu, portant à l’épaule sa besace. Il leur demanda l’autorisation de se coucher dans le foin du parc à moutons, à l’abri de cette « saloperie de pluie qui tombe depuis le matin », leur dit-il. Le père et la mère lui donnèrent la permission et comme c’étaient de braves gens, ils l’invitèrent à partager la soupe avec eux, une lichette de fromage de brebis, une grosse tranche de pain cuit à la maison et un verre de la piquette que le père s’obstinait à tirer de ses quelques pieds de vigne qui poussaient au bout du potager depuis des lustres. Pendant le repas, le trimard ne dit pas grand-chose, mais observa avec attention Valentin qui ne bougeait pas trop. C’est le lendemain matin – le père s’en souvient encore, il faisait un temps où tout appelait au bonheur de vivre – que l’homme lui dit :
— Vous devriez l’emmener votre gars à la source du Galoubier. Vous la connaissez, au moins ?
— Ben oui, elle est là-haut, tout là-haut près de la crête… Ça fait un bout pour y aller… Pourquoi ? 
— Comme ça, répondit le vagabond, on dit qu’elle fait des miracles. Mon grand-père en parlait souvent. Il s’y guérissait. Emmenez-y votre fils, on ne sait jamais. Allez, encore un grand merci et à la revoyure… 
Le père remua cette conversation dans sa tête, en fit part à sa femme, puis se décida quelque huit semaines après à aller au Galoubier avec son Valentin. Celui-ci accepta de le suivre, à condition qu’on emmène Mazurka. C’est à cinq heures qu’on partit. Il ne fallait pas moins de cinq heures de marche pour atteindre le sommet du massif. Ils étaient à près de deux mille mètres. Le soleil était étincelant, les marmottes sifflaient leurs mises en garde, les busards tournoyaient dans les airs, la végétation était rare, quelques mélèzes, de l’herbe toute fraîche et des grandes plaques de pierre qui ressemblaient à des boucliers. Entre deux rochers, ils trouvèrent la source qui coulait généreusement. On sortit le casse-croûte et on se désaltéra avec l’eau qui sourdait joliment. Son murmure berça les deux hommes et la chienne qui finirent par s’endormir. Sur le chemin du retour, Valentin parut à son père plus apaisé et, pour la première fois depuis longtemps, plus causant.
Très étrangement, à partir de ce jour, au moins une fois par semaine Valentin prit l’habitude de monter au Galoubier, toujours avec la chienne, à un tel point que le père dut prendre un autre chien pour son troupeau. Valentin emportait un casse-croûte et une couverture. Il lui arrivait de rester là-haut pendant deux jours. Il en revenait chaque fois en disant à ses parents qui lui demandaient : « Mais qu’est-ce que tu fais là-haut ? » « Père, Mère, j’écoute la source, elle me raconte des histoires. »
Bien entendu, ses crises n’avaient pas disparu, il continuait par moments à entrer dans des agitations terrifiantes, mais sitôt apaisé, il n’avait qu’une seule obsession, celle de partir à la source du Galoubier. Il disait à ses parents : « J’y vais, elle va me parler. » « Mais que te dit-elle ? », lui demandaient-ils. Il partait en souriant sans leur répondre autrement que par « des histoires ».
C’est cet hiver dernier que Valentin n’était pas revenu. Il faisait froid, il commençait de neiger, mais Valentin voulait quand même y aller. C’était un samedi. Il avait prévenu qu’il reviendrait le lendemain. Les parents, ne le voyant pas, s’inquiétèrent. Le père monta au Galoubier, la source coulait toujours. Il trouva Mazurka près d’elle. Elle était couchée sur Valentin qui dans une main tenait sa couverture et dans l’autre son sac. La chienne toute tremblante de froid semblait veiller sur son maitre qui ne respirait plus. Le père redescendit avertir sa femme. Le lendemain, ils rejoignirent la source, munis d’une pelle et d’une pioche. C’est à cet endroit qu’ils inhumèrent le Valentin.
« C’est là qu’il a trouvé la paix. »C’est là qu’il faut le laisser se reposer, notre pauvre gars », dit le père en se signant. Ce n’est que deux mois après qu’ils signalèrent aux autorités que leur fils s’en était allé voir du pays. Où ? leur demanda-t-on ? Ils répondirent simplement qu’ils n’en savaient rien.
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