A la poursuite du bonheur

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La frontière entre réalité et fiction est bien mince, et je ne sais laquelle je préfère. C'est ainsi que mes récits oscillent entre réalisme et fantastique, entre raison et folie, pour ne pas  [+]

Ursule attendait le jugement. Pas le petit jugement, non : le grand jugement. Le dernier rendez-vous. Le tribunal du ciel. Le jugement dernier pour ainsi dire. Ursule allait très bien, au point de vue santé physique, d’après son docteur. Il n’était même pas hypocondriaque. C’est juste, qu’en matière de décision, de justice éternelle, il pensait que la vérité, toute la vérité, éclorait à son dernier jour, et que les importuns seraient punis. Alors inutile de préciser à quel point il attendait ce moment, de manière pratiquement inconsciente, sauf à certains brefs instants de lucidité. Il avait beau potasser les principes de Zelinski, l’auteur de l’art de ne pas travailler, et se dire que la vie était injuste, profondément injuste, et qu’il fallait composer avec cela pour être parfaitement heureux, si l’on y parvenait, il avait beau donc se dire ça, au fond de lui, non il n’y croyait pas. Quelque part existaient, comme un trésor caché, la Vérité et la Justice, précédées de Solennelles, Véritables et Justes Majuscules. On lui refusait une priorité ? Justice Véritable et Majuscule du Jugement Dernier réglerait son affaire à qui avait donc tort, était dans le faux, dans l’injustice, sans contestation possible. Cette croyance presque inconsciente lui permettait de repousser à plus tard l’expression de son mécontentement aux importuns susnommés. C’était pratique et frustrant à la fois. Au bout d’une quarantaine d’années d’exercice de repoussement au Jugement dernier de tous ceux qui avaient tort en face de lui, Ursule se retrouvait face à plusieurs situations fâcheuses. Pour commencer, il était toujours ami avec des personnes qui cumulaient des pénalités nombreuses au niveau de la Justice à son égard, sans qu’il ne leur ait fait le moindre reproche. Ensuite, il était toujours ennemi avec des gens qui n’avaient pas pensé à mal, mais avec qui il ne s’était jamais expliqué. Et puis pour finir, il gardait pour lui une foultitude de choses à dire pour quand il aurait le soutien du Juge Suprême, qui bien qu’Ursule prétende ne croire en aucun Dieu, y ressemblait fortement. Et ça commençait à le démanger tout de même un peu, de dire sa vérité et sa justice minuscules, sans attendre le soutien des grandes et vraies valeurs similaires éternelles et incontestables. Alors un jour, il dit à son épouse, qu’elle abusait un peu, de lui demander toujours de nettoyer sous les plantes, alors même que c’était elle qui débordait en les arrosant. Tout étonnée, cette dernière prit garde de ne plus déborder, et le Juge Suprême se trouva déchargé d’un cas, qui aurait pris du temps, et retardé sans doute d’autres procès plus importants. C’est que Ursule avait de plus en plus conscience de ses calculs secrets, de ses pensées récurrentes. Il en avait une autre, de manie calculatoire. Il se disait qu’il existait toujours à un instant T, parmi tous les habitants de la planète, le plus heureux, et le plus malheureux. Forcément. Mais qui pouvait donc bien attester de cette Vérité Suprême ? Le juge Suprême ! Répétons, pour ne pas induire en erreur les lecteurs qu’Ursule était profondément athée, et nullement mystique sur d’autres plans. Ursule dans son adolescence, s’était cependant souvent gratifié du titre ronflant d’être le plus malheureux du monde, mais sans confirmation, donc avec une part de doute. Alors que quelque part existait bien cet être. C’était mathématique. Forcément, non, à un moment donné, il y avait parmi tous les êtres composant la planète, le plus heureux, et le plus malheureux. Que l’on ne sache jamais officiellement de qui il s’agissait, de même que l’on ignore toujours la Vérité et la Justice rendait Ursule un peu plus nerveux chaque jour. Ces données auraient pu être distribuées, tout de même, de leur vivant, à chaque terrien. On avait le mérite de savoir. Et puis, cela le démangeait, Ursule, de faire savoir aux fâcheux qu’ils l’étaient, sans qu’aucune contestation de leur part soit possible ! Quant au plus heureux et au plus malheureux, eh bien on pouvait même affiner le classement ! Il existait sans aucun doute un classement de tous les êtres de la terre du plus heureux au plus malheureux ! Même si cela changeait d’instant en instant, ce compteur, quelque part, il existait !
Un jour, Ursule tomba sur une annonce. On recherchait des « cobayes » pour une étude sur le bonheur. La date convenue, il se présenta devant la faculté de sciences, espérant rencontrer des savants proches de s’y connaître en matière de classement.
Les chercheurs se présentèrent ainsi :
- Nous aimerions savoir ce qui nous rend heureux, vraiment heureux, ce qui évite la dépression aux êtres. Cela concerne les philosophes, les économistes, et les psychiatres. Et tous les autres bien sûr. Nous avons besoin de cobayes et de gens pour faire partie du jury.
Soucieux d’en connaître plus sur les rouages d’une telle étude, Ursule se proposa pour faire partie du jury. On commença les expériences.
La première mission était de comprendre si améliorer son état de bonheur passait ou non par la conscience. A savoir, était-on surpris par le bonheur, ou bien était-ce un travail de longue haleine ? Les exercices consistaient à demander à un groupe de cobayes de penser consciemment à des choses heureuses. Le résultat fut qu’il valait mieux être conscient. Que le bonheur restait un travail de chaque instant.
On se demanda ensuite si le bonheur concernait les grandes ou les petites choses. On lança un certain nombre de défis aux participants. Réaliser le rêve de leur vie, ou bien équilibrer sa vie quotidienne. Réaliser le rêve de sa vie se révéla décevant.
Et puis on évoqua aussi la qualité des relations des cobayes avec leur entourage. Force était de constater que les mieux entourés étaient les plus heureux.
Ursule commença à s’impatienter. Il ne trouvait pas encore la réponse à sa question : pouvait-on déterminer scientifiquement quel était l’être le plus heureux du monde ? Et a fortiori, le plus malheureux ?
Arrivés à la toute fin de leur analyse, les chercheurs lui annoncèrent une vérité, mais pas celle qu’il attendait. Il avait été, tout ce temps, non pas jury mais cobaye ! On avait en fait testé le bonheur de ceux qui croyaient étudier le bonheur. Et le résultat ? demanda Ursule. Eh bien cela n’avait pas semblé le rendre tout à fait heureux de faire partie du jury, c’est-à-dire de se préoccuper au quotidien de la question du bonheur chez les êtres. Profondément déçu, (toujours pas de classement), Ursule quitta le comité avec fracas. Ces scientifiques de pacotille étaient bien incapables de réaliser une étude digne de ce nom.
Soulagé de ne plus faire partie du comité, Ursule se rendit au marché. Il voulut prendre des poireaux, mais hésita avec les carottes pendant exactement trois secondes et demi. Finalement, il demanda des poireaux.
Il fut à cet instant précis, et bien que l’ignorant, l’être le plus heureux du monde.
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